#RENEGADES #MADDOX #EPISODE 11

Maddox

Je trace les contours du tatouage d’Ash le plus doucement possible pour ne pas le réveiller. Il s’est endormi comme une masse après nos ébats. C’était intense, je crois qu’il n’y a pas d’autre mot. Je me suis étonné moi-même, non pas de mon envie de sexe, mais de ma soif d’Ash. Je le connais depuis plusieurs années, même si je ne lui avais jamais parlé avant le confinement, et tout à coup il est devenu le centre de mon univers. Je sais que je vais devoir le laisser partir tout à l’heure, mais mon instinct me pousse à lui demander de rester, à le retenir par des caresses et des baisers, à le garder près de moi, dans mes bras.

Je ne dois pas me laisser aller à ce genre de rêverie. La dernière fois que j’ai éprouvé ce sentiment d’attachement, je suis tombé éperdument amoureux. Je ne peux pas me permettre de tomber amoureux d’Ash Beneventi.

C’est un prince. Il est né une cuillère en argent dans la bouche, petit-fils d’un des hommes les plus puissants de Greenville. Il a eu droit aux meilleures écoles, il est allé à la fac, et il fait partie des décideurs du clan Beneventi. Pax dit que si le Vieux a deux sous de jugeote, il lui laissera sa place lorsqu’il prendra sa retraite. Ash est incontestablement doué pour les affaires. Il ne m’en a pas parlé, mais Joaquin m’a mis au parfum pour son site de commandes de pizzas en ligne, où les pots de glace du dessert sont remplis de beuh ou de coke. Il n’y a pas à dire, c’est ingénieux.

Nous ne boxons pas dans la même catégorie. Je suis né dans le quartier pauvre de Greenville. Ma mère m’a élevé de son mieux, et elle a fait du bon boulot. Je n’avais pas intérêt à trainer dans la rue ou ramener des mauvaises notes sous prétexte que c’était la mode. J’ai filé droit, parce que ma daronne était là, malgré son boulot, et contrôlait mes cahiers de devoirs. Elle n’a jamais levé la main sur moi, mais un regard de sa part et je me faisais le plus petit possible, ce qui est devenu difficile quand j’ai atteint mes treize ans et que j’ai commencé à grandir pour ne m’arrêter qu’en frôlant les deux mètres. Mais même encore aujourd’hui, lorsque ma mère me regarde d’une certaine façon, je cherche un trou de souris pour me planquer.

J’ai eu mon diplôme de fin d’études avec les honneurs. J’ai été choisi pour faire le discours de fin d’année, c’est vous dire. La fac n’a jamais été une option pour moi, alors je me suis engagé. Ma mère était fière de me voir en uniforme, et moi j’apprenais à dépenser toute mon énergie d’une façon utile. Je suis allé plusieurs fois au Moyen-Orient, en Irak et en Afghanistan. J’ai appris à me servir des armes qu’on m’a mises entre les mains, je suis devenu expert en explosifs, j’ai appris à tirer pour tuer.

J’ai aimé cela.

Il y a toujours eu une violence latente chez moi, une révolte muette qui me rongeait. Je voyais ma vieille se crever au boulot, accumuler les heures et être mal payée et souvent mal considérée. J’étais conscient qu’autour de moi, dans mon quartier, elle était pourtant l’une de celles qui s’en tirait le mieux. Il y avait toujours de la nourriture sur la table, et nous n’avons jamais eu besoin de demander la charité pour bouffer et nous habiller. Il y avait même un peu de luxe, comme des consoles d’occasion pour mon anniversaire, des chaussures de sports neuves comme celles de mes potes, que j’étais trop fier de porter, et un billet ici et là pour sortir avec mon petit ami du moment.

Ma mère a pris avec le plus grand calme mon coming-out. Je pense qu’elle s’en doutait. A l’armée, j’ai vite repéré ceux qui jouaient dans le même camp que moi. C’était encore très discret à l’époque, puisque qu’on était encore dans la loi de 1993 du « Don’t ask, don’t tell », mais les choses commençaient à bouger. De toute façon, je n’avais pas l’intention de faire toute ma carrière sous les drapeaux. J’avais survécu à deux années sous le feu de l’ennemi, et je ne voulais pas risquer un troisième tour dans une région qui nous restait éminemment hostile. J’ai fait mon temps, puis je suis parti, avec les honneurs.

C’est là que ma vie est partie en couilles. Comme beaucoup de camarades, je suis rentré et je n’ai pas trouvé ma place dans la vie civile. Tant que j’étais soldat, ma révolte et ma rage étaient canalisés par le cadre strict de l’armée, et je pouvais les exprimer pendant les opérations sur le terrain. L’intense activité physique, suivie par des sorties où l’on risquait sa vie à chaque seconde, me permettait d’évacuer mon adrénaline. A mon retour, je n’avais plus rien de tout cela. J’ai trouvé du boulot, mais ça ne débouchait jamais sur rien de suivi. Je passais de petits jobs en petits jobs, mal payés, inintéressants, et je commençais vraiment à être en colère. J’avais risqué ma vie pour mon pays, je n’attendais pas une parade avec des flonflons, mais au moins la possibilité d’avoir un travail stable et pas trop payé.

J’ai fini par dégoter un travail comme vigile dans un supermarché, mais j’ai grillé un fusible face au gérant. Ce connard me prenait de haut, parce qu’il avait fait deux ans d’études de commerce. Non seulement j’étais mal payé, mais j’étais méprisé. Un jour, il y a eu un incident avec un client, et le gérant m’a convoqué pour m’engueuler. On a eu des mots et ça s’est terminé par mon poing dans sa gueule de petit chef. Naturellement, je me suis fait virer.

Comme je vivais d’une paie à une autre, parce que le loyer et les courses bouffaient tout, je me suis vite retrouvé à la rue. J’aurais pu aller voir ma mère et lui demander si je pouvais squatter mon ancienne chambre, mais par peur de la décevoir aussi, je n’ai rien dit. J’ai dormi dans la rue, ravalant ma fierté pour aller mendier un repas chaud à la soupe populaire. Plus j’essayais de m’en sortir, plus le terrain devenait glissant. Je n’avais pas de domicile, et chaque fois qu’on me demandait mes références, j’avais le choix entre zapper mon boulot de vigile, ce qui paraissait bizarre vu que j’y étais resté un an, soit en parler. Et là, le mec appelait le gérant qui s’empressait de me descendre.

J’ai fini par zoner dans une zone d’entrepôts de Greenville, et j’ai commencé à m’associer avec des petits délinquants. Je faisais le gros bras pour eux, je déchargeais de la marchandise volée, et je perdais chaque jour un peu plus de mon envie de me battre pour remonter la pente. J’avais la réputation d’être un cogneur, un type qu’il fallait prendre avec des pincettes. J’étais agressif, je voulais buter tout le monde et j’avais la haine.

Un jour, j’étais assis le cul sur le trottoir à attendre un camion quand j’ai vu cinq types tomber à bras raccourcis sur un gars. Le mec s’est battu, mais à un contre cinq, il s’est vite retrouvé en mauvaise posture. Au début, j’ai regardé toute la scène avec apathie. Après tout, que ce type se fasse défoncer le portrait dans un combat complètement déloyal ne me regardait pas. C’était monnaie courante dans le quartier. Et puis quelque chose en moi s’est réveillé. Le type allait se faire tuer. Il était à terre, et se protégeait la tête de ses bras, ramassé sur lui-même. Je me suis souvenu que j’avais été soldat, dans une autre vie. Les types qui le tabassaient prenaient visiblement leur pied. Je me suis levé et j’ai traversé la rue. J’en ai attrapé un par la ceinture de son jean et je l’ai fait tournoyer, m’en servant pour foutre les autres par terre. J’ai donné quelques coups de poing, et des coups de pied aussi. Bref, je leur ai maravé la gueule. Les petites frappes se sont barrées sans demander leur reste. J’ai aidé le type à se relever. Il saignait du nez, il avait la lèvre fendu et un magnifique cocard était en train de lui fermer l’œil gauche, mais il a trouvé la force de me remercier et m’a tendu la main pour se présenter.

— Pax Hunter.

A partir de là, ma vie a repris un sens. Je suis devenu le garde du corps de Pax, puis son ami. C’est lui qui m’a encouragé à me lancer dans le MMA, où j’ai pu apprendre à canaliser, à nouveau, mon agressivité. Pour la première fois de ma vie, j’étais correctement payé, voire même généreusement, et j’étais respecté. Pax ne me regardait pas de haut. Je faisais maintenant partie de son clan. J’ai commencé à gagner des combats dans l’octogone illégal dans le sous-sol du Blue Lounge, et à me forger une petite réputation.

Je sais que je suis respecté à présent, parce que les gars dans le milieu connaissent mon pedigree. Ils savent ce dont je suis capable, à la fois comme garde du corps, homme de main, et free fighter. Ma mère a bien fait la grimace quand je lui ai parlé de mon nouveau job, mais c’est une pragmatique. Elle m’a confié qu’elle me voyait mal barré avec tous ces petits jobs qui ne menaient à rien, et qu’après tout, si le maire Hughes fréquentait le Blue Lounge, je pouvais bien être le porte-flingues de son propriétaire.

Mais je ne serais jamais un héritier comme Ash Beneventi. Je gère une partie des combats MMA pour Pax, en plus de combattre dans l’arène, mais je ne suis pas un prince de la mafia. Je suis seulement Maddox.

— A quoi penses-tu ? demande Ash qui s’est réveillé sous mes caresses.

Il se retourne pour se mettre sur le dos et s’étire comme un grand chat. Il a des muscles secs, sans un poil de gras, tout en longueur et en grâce. Je dépose des baisers sur son torse, avant de m’emparer de ses lèvres. Mais trop vite, je me redresse.

— Il faut que tu y ailles, c’est bientôt l’aube, dis-je.

— Pas envie, ronronne-t-il.

— Je te garderais bien ici, mais pas sûr que ton grand-père apprécie.

Ash pousse un long soupir. Il se lève, et part à la pêche aux fringues que nous avons semé depuis le hall d’entrée. Son boxer a atterri sur le haut de la porte de ma chambre, sans qu’aucun d’entre nous ne se rappelle comment. Sa chemise est froissée et il a perdu une chaussette.

Habillé, il me regarde.

— De quoi j’ai l’air ? demande-t-il.

Je considère ses lèvres gonflées par mes baisers et ses yeux cernés. Tout son être clame qu’il a baisé cette nuit et qu’il a joui comme un malade. Il transpire le type satisfait sexuellement, encore pris dans une langueur post-orgasme.

— Prends une douche froide en rentrant, conseillé-je. Tu as l’air de t’être fait baiser par tout un régiment.

Il sourit, se penche vers moi et effleure mes lèvres.

— A qui la faute ? murmure-t-il, son souffle caressant mon oreille. Je ne vais sûrement pas pouvoir m’asseoir confortablement aujourd’hui.

— Reste debout.

— J’ai une réunion avec tutti la famiglia, soupire-t-il à nouveau.

— Les affaires continuent ? demandé-je.

— Business as usual, répond-il. On s’adapte. Je suppose qu’Hunter fait de même.

— On travaille par visioconférence, fais-je, très cadre dans une grande entreprise.

On rigole tous les deux.

— J’espère qu’on va bientôt sortir de toute cette merde, parce que j’en ai ras-le-bol d’être coincé avec tout le clan, maugrée-t-il.

— Tu ne les aimes pas ?

— C’est ma famille, répond-il en haussant les épaules. Que je les aime ou pas n’a pas d’importance. Ils sont mon sang. Mais j’avoue que je tuerais volontiers ma belle-sœur au moins trois fois par jour. Et mon frère, parfois. Et mes cousins.

— Si jamais ça doit tomber comme à Bagdad, préviens-moi, je mettrais mon petit Kevlar histoire de ne pas choper une balle perdue.

Cette fois, il éclate de rire.

— Je t’enverrais un texto, promet-il, hilare.

— On se revoie ? demandé-je brusquement.

Après tout, et malgré la nuit fabuleuse que nous avons passé, rien n’a été dit. Ash cesse de rire et s’agenouille sur le lit. Il prend mon visage entre ses mains et m’embrasse doucement sur les lèvres.

— Bien sûr qu’on se revoie. Ce soir. Même heure, même endroit.

#RENEGADES #MADDOX #EPISODE 10

Ash

Ce n’est pas la première fois que je vais faire le mur depuis cette chambre. Adolescent, lorsque j’étais en vacances ici, je ne me gênais pas pour passer par la fenêtre et aller rejoindre des potes ou mon flirt du moment. Je ne suis jamais fait prendre. Pourtant, ce soir, je suis nerveux comme à mon premier rendez-vous.

J’ai étalé trois tenues possibles sur le lit, ce qui ne me ressemble pas, déjà, parce que je sais toujours ce que je vais porter. Là, j’hésite entre jean et tee-shirt, pantalon et chemise, ou pantalon cuir et top sexy. Je me demande ce qui poussera Maddox à m’arracher mes fringues le plus vite. Et rien que d’y penser, j’ai des frissons d’anticipation. Je suis chaud, prêt, bouillant, impatient, bref, je n’ai jamais été aussi prêt de ma vie.

Je passe la première tenue, je me regarde dans le miroir, je fais la grimace, je teste la deuxième et la troisième, ça ne va pas, je cherche autre chose dans mon placard. Je ne suis pas venu avec beaucoup de fringues, vu que je n’escomptais pas vraiment aller à un rendez-vous nocturne en catimini. J’ai quand même pris un costard, parce que le Vieux tient parfois à un certain décorum, même en famille. Lui-même est toujours en costume, même s’il remplace parfois la cravate par un foulard. Personne n’est autorisé à se relâcher à la Casa Beneventi sous prétexte de confinement. Ça pourrait être la fin du monde que grand-père nous demanderait d’être rasé de près et correctement vêtu. L’une des domestiques engagées a des talents de coiffeuse, et on passe tous sous son ciseau régulièrement.

Je finis par mettre un simple pantalon noir et une chemise en soie de même couleur. Par contre, je remplace les chaussures en cuir par des baskets noires, ce sera plus facile pour faire de l’escalade. Un peu d’eau de toilette, et je suis prêt.

J’ai tout éteint, histoire de ne pas me faire repérer. J’attends dans le noir, l’oreille aux aguets. J’entends des bruits de pas furtifs dans les couloirs, des rires étouffés, puis le silence tombe. C’est le moment. J’ouvre la porte-fenêtre, je sors sur le balcon et je la cale pour qu’elle ne se referme pas. J’enjambe la balustrade sur le côté, et je retrouve les prises familières dans la vigne vierge et la maçonnerie, comme de vieux amis qui seraient restés là pendant toutes ces années juste pour ce soir. Je me laisse glisser au sol. La remontée se fera par le même chemin. Je reste immobile un instant, écoutant et regardant autour de moi. Tout est éteint, que ce soit chez moi ou dans l’immeuble de Maddox. Soit les gens sont couchés, soit leurs stores masquent la lumière. Je me glisse à l’endroit le plus sombre du mur, et je saute pour agripper le faîte de l’enceinte qui me sépare encore de mon futur amant. Mine de rien, ça fait faire un peu de gym. Je passe le mur le plus vite possible, parce que je suis exposé, et je me retrouve dans le gazon de l’autre côté. Ce n’est que lorsque je suis devant la porte de d’entrée de l’immeuble que je texte Maddox, histoire de ne pas avoir à sonner. L’entrée se déverrouille avec un « clac » sonore, et je grimpe au premier étage. La porte à gauche s’ouvre. Nous restons immobiles un instant, puis il me fait signe d’entrer, ce que je fais. Je referme la porte derrière moi. Maddox allume une lampe.

Je suis frappé par sa présence. Je ne l’ai jamais vu que deux pas derrière Hunter, ou à distance quand il se bat dans l’octogone. Face à face, il me parait plus grand, plus imposant, plus réel. Dans la semi-pénombre, sa peau me semble plus sombre. Son crâne est rasé, comme d’habitude, et son bouc est soigneusement taillé. Il porte un pantalon de treillis noir et un tee-shirt sans manche de même couleur. Il est pieds nus.

Complètement immobile, on dirait une statue de guerrier prêt au combat. Je m’enflamme littéralement. Je devrais dire quelque chose. J’avais préparé des trucs spirituels (ou pas) à lancer pour détendre l’atmosphère, mais maintenant un simple  « hello » me semble superflu et se bloque dans ma gorge.

Je fais un pas, puis un autre. Il ne bouge pas. Je dois m’étirer un peu pour me retrouver face à face, et je me lance, le cœur battant. J’effleure ses lèvres des miennes. Le contact est aussi léger qu’une aile de papillon et pourtant, il m’électrise. Je touche son visage, du bout des doigts, comme pour m’assurer qu’il est bien réel et que je ne rêve pas. Je dépose un baiser sur sa mâchoire, puis un autre, j’embrasse sa gorge, je mordille sa pomme d’Adam avant de revenir à sa bouche. Il sourit, d’un lent sourire de fauve qui sait qu’il a capturé sa proie. Je n’ose plus bouger, fasciné par ce sourire, par son regard qui soudain se verrouille sur le mien. Je suis son prisonnier, et il le sait.

D’un geste, d’une main sur ma nuque, il me plaque contre lui. Puis sa bouche se pose sur la mienne, et sa langue exige le passage. J’entrouvre mes lèvres, vaincu, je le laisse passer, m’envahir, me conquérir et me dompter. Je l’enlace et je laisse sa langue caresser la mienne, et l’entrainer dans une danse inédite, dont lui seul connait les pas. Je le laisse me guider et me perdre. Les yeux clos, je savoure ce baiser que j’ai tant désiré. Je lui réponds de mon mieux, essayant de lui montrer avec mon corps ce que je ressens, ce que je veux, ce dont j’ai besoin. Ma peau a faim de la sienne. Je m’agrippe à son cou et je caresse sa nuque puissante. Je le veux et je veux être à lui. Mon corps est tendu par le désir qui m’a envahi. Tout mon être le réclame. Je n’ai aucun doute sur le fait qu’il le sente à travers son treillis. Son baiser devient chaque seconde plus sensuel et plus profond. Il me réclame tout entier et je me donne entièrement. Il ne me relâche que lorsque je suis à cours d’oxygène, sans même m’en être aperçu. J’halète dans son étreinte.

Maddox sourit, un sourire tendre qui fait fondre ce qui reste de mon cœur encore intact. Ses lèvres explorent mon visage, par petits baisers légers, d’abord mon front, puis mes yeux, que je clos sous la douce caresse. Il explore mes pommettes, s’attarde pour me donner un baiser sur le bout du nez, qui me fait rire, avant de taquiner ma mâchoire. Ses mains suivent le mouvement. Il apprend les contours de mon visage avec ses doigts, caresse ma bouche de son index. Je donne un petit coup de langue, et il glisse son doigt entre mes lèvres. Je lui montre ce que je peux faire avec ma bouche, comme une promesse. En riant, il retire ses doigts, mais c’est pour mieux prendre mon visage entre ses grandes mains de guerrier, comme s’il saisissait une délicate porcelaine. Il m’embrasse à nouveau, et je me perds dans la vague de sensations qui m’envahit. Ce n’est pas simplement du désir, c’est bien plus que cela, je le sais, je le savais avant même de venir ici, mais maintenant j’en ai la confirmation.

Maddox.

Mes mains ne m’obéissent plus. J’attrape son tee-shirt et je le lui enlève. Il se laisse faire avec un petit rire.

Je découvre son torse et je laisse échapper un petit gémissement. Mes mains partent en exploration, et mes lèvres ne tardent pas à suivre. Je sais que Maddox me désire autant que je le désire. Il s’est attaqué aux boutons de ma chemise, lentement, comme s’il déballait un cadeau, et il repousse mes bras pour me l’enlever. Elle tombe sur le sol, rejoignant son tee-shirt.

Nos yeux se rencontrent. Les siens sont brillants et à nouveau, ce sourire de guerrier éclaire son visage. Le sang bat à mes tempes. Il va me prendre là, contre le mur, sauvagement. Je suis prêt. Tout mon corps est prêt à pour lui. Il a un sourire de fauve qui vient de capturer sa proie et compte bien s’amuser avec avant de la dévorer. Mais avant, je veux faire quelque chose dont je meurs d’envie. Je baisse les yeux vers l’évidence de son désir, et je souris à mon tour. Je veux glisser à genoux et enfin, m’emparer de cette glorieuse virilité.

Mais Maddox me stoppe net, m’attrapant par les poignets.

— Oh, non, dit-il. Pas tout de suite, Ash Beneventi. D’abord, je vais te faire tout ce dont j’ai rêvé depuis des jours. Et je vais le faire jusqu’à tu me supplie, jusqu’à ce que tu sois à l’agonie et que tu te rendes, corps et âme.

Il se recule d’un pas et me tend la main. J’y glisse la mienne sans hésiter.

#RENEGADES #MADDOX #EPISODE 9

Ash me montre le test via son téléphone.

— Tu l’as trouvé ? demandé-je.

— Non, Amy me l’a donné.

Je me sens mieux. Au moins il n’a pas volé pour moi, il l’a eu d’une façon correcte.

— Je me sens coupable de passer un test juste pour qu’on puisse se rencontrer alors que des tas de gens en ont bien plus besoin que moi, dis-je, pensant à ma mère.

Ash me fait un sourire à faire fondre le cœur le plus endurci.

— C’est l’éternel problème de celui qui a par rapport à celui qui n’a pas. Le Vieux ne va pas aller distribuer ces tests dans la rue, donc qu’il soit dans le placard d’Amy ou que tu l’utilises, ça ne fait pas une grande différence. J’ai envoyé un email à l’infirmière qui nous a testés, avec tes coordonnées. Elle te contactera demain. Avec un peu de chance, demain soir on sera fixés.

J’ai le cœur qui bat à toute vitesse. Demain soir. Dans moins de vingt-quatre heures, donc. Je ne suis pas très inquiet du résultat. Je n’ai vu personne depuis que je suis confiné, vu que les livreurs laissent les courses devant ma porte, et je me sens en pleine forme. Je peux être asymptomatique, bien sûr, c’est là tout le risque.

J’espère que non.

— On se donne rendez-vous à 4 h ? propose Ash. Juste sous ta fenêtre ?

J’accepte ce rendez-vous. En attendant, je crois qu’on est tous les deux trop nerveux pour faire une séance coquine en vidéo. On parle un peu, puis Ash se met à bailler et je me fous de lui, pas capable de tenir une nuit blanche.

— Attends un peu, mec, si ton test est négatif, demain c’est toi qui va devoir tenir toute une nuit, rétorque-t-il.

Je me fige. Je pense brusquement à quelque chose.

— Attends ! m’écrié-je en courant à la salle de bain.

J’ouvre l’armoire à pharmacie et je pousse un soupir de soulagement. J’ai tout ce qu’il faut, en quantité suffisante pour tenir un siège.  Je reviens à mon téléphone que j’ai laissé sur le lit. Ash brandit des préservatifs et un tube devant la caméra.

— Je suis équipé, si jamais, sourit-il.

— Tu comptais les utiliser en confinement ? demandé-je.

— Ecoute, j’étais presque sûr que non, vu que j’avais peu de doutes sur les goûts des gardes du corps, mais je suis un gars qui est toujours prêt. Qui aurait pu deviner ce qui arrive ?

Je rigole.

— Pas moi, reconnais-je.

Ash s’allonge sur son lit, et j’ai un plan moyen sur son torse nu et son visage d’ange italien.

— Je t’avais déjà repéré depuis un moment, dit-il. Si tu n’avais pas été l’ombre d’Hunter, je me serais lancé bien avant.

— Tu crois que j’avais les yeux dans ma poche ? demandé-je. Mais tu fais partie des intouchables pour moi.

— Des intouchables ? Pourquoi ? s’étonne Ash. A cause de ma famille ?

— Non. Parce que tu es un héritier, réponds-je avec franchise. Les princes se font des princes, pas des gardes du corps.

— Faux, réplique Ash. Je me suis déjà fait un de mes gardes du corps.

Je sens une brusque pointe de jalousie.

— Il travaille encore pour toi ?

— Non. On s’est séparés et il est parti.

Bien.

— Tu étais avec quelqu’un avant tout ça ? ne puis-je m’empêcher de demander.

Un sourire amusé joue sur les lèvres d’Ash.

— Non. J’avais des fuckbuddies, sans plus. Et toi ?

— On fait des vidéos tellement chaudes que le wifi prend feu. A ton avis ?

Ash se penche vers son téléphone.

— Mmmhh… Non, je ne pense que tu aies quelqu’un. Tu as la réputation d’être un homme d’honneur. Tu es un ancien soldat, n’est-ce pas ? Un ex-GI ?

— Un Marines.

Il n’y a pas d’ex-Marines. Une fois qu’on a intégré ce corps d’élite, on l’est pour la vie, même après être parti. Les valeurs restent. Semper Fidelis.

— Un Marines ? Oh. Mon. Dieu.

— On dirait la meuf dans Friends, rigolé-je. Tu as des fantasmes sur l’uniforme ?

— Un peu, mais les Marines sont très, très haut dans mon échelle personnelle. J’en ai des frissons. Tu avais un grade ?

— Sergent.

— C’est mon nouveau grade préféré.

On se met à rire.

— J’ai encore mes tenues de combat, dis-je.

Les yeux d’Ash s’assombrissent.

— J’espère que ce foutu test sera négatif. J’ai envie de toi.

— Moi aussi.

Mon alarme nous fait sursauter tous les deux.

— Quatre heures moins dix, dis-je. Prêt ?

— Prêt, répond-il. A tout de suite.

J’ai l’impression de m’évader de prison. Je me suis habillé tout en noir, histoire de ne pas me faire repérer, encore que l’éclairage soit parcimonieux entre nos deux maisons. Je retrouve de vieilles habitudes en passant d’une zone d’ombre à une autre, en veillant à ne faire aucun bruit. De l’autre côté du mur, j’entends une branche craquer.

— Tu es là ? me lance Ash dans un murmure.

— Je suis là.

Je pose mes mains contre le mur. De l’autre côté, à trente centimètres à peine, se trouve l’objet de mes désirs. Il y a un bruit de papier au dessus de ma tête.

— Voilà le test.

Je tends la main, je tâtonne et je trouve un sachet en papier. Je le saisis et je l’ouvre en veillant à rester entre le contenu et mon immeuble. On ne sait jamais qui peut regarder. Le test est bien là, dans son emballage plastique.

— Maddox ?

— Oui. Ash.

J’ai laissé son prénom jouer sur ma langue. C’est la première fois qu’on se parle sans l’intermédiaire de la caméra. Je tuerais pour pouvoir le toucher.

— Je suis sûr que ce sera négatif.

— Je l’espère. En attendant, ça va être long.

Il a un petit rire. J’entends un bruit de tissus, puis quelque chose m’atterrit sur la tête. Je le saisis machinalement et le déplie. C’est le tee-shirt d’Ash.

— Ça te donnera de quoi tenir, dit-il. Mais garde des forces pour demain.

J’enfouis mon visage dans le tissu et je respire son odeur. J’ai un vertige. Je m’appuie contre le mur.

— Maddox ?

— Je suis toujours là.

— Je… Même si on ne devait pas se rencontrer tout de suite, on continuera à se parler, d’accord ?

Il est plus touchant qu’il ne l’imagine dans son incertitude.

— Oui, affirmé-je. Et quand tout ce bordel sera fini, qu’on pourra sortir, on se rencontrera de toute façon. Tu as ma parole, Ash Beneventi.

— Et tu as la mienne, Maddox Striker.

On reste un moment, l’un près de l’autre sans se voir ni se toucher, mais ce n’est pas très pratique de parler à voix basse à travers un mur, alors on finit par rentrer chacun chez soi.

Le lendemain matin, à peine ai-je eu le temps de me faire un café que l’interphone m’annonce l’arrivée de l’infirmière promise par Ash. Elle me demande de rester dans mon hall d’entrée, d’ouvrir la porte et de me reculer, ce que je fais. Elle est en masque, surblouse, charlotte et gants. Je lui tends le sac papier ouvert, et elle prend le test. Elle l’ouvre, me demande de m’asseoir sur la chaise que j’ai amenée, vu qu’elle fait trente bons centimètres de moins que moi. Elle me file le coton-tige géant dans une narine et me l’enfonce si loin que je retiens un grognement de douleur. Puis elle retire le total, et je suis tenté de vérifier qu’un morceau de mon cerveau n’est pas venu avec. Elle ensache mon prélèvement, et me dit que j’aurais les résultats par email ce soir. Puis elle s’en va aussi rapidement qu’elle est venue. Le total n’a pas duré plus de trois minutes.

J’envoie un message à Ash pour lui dire que le prélèvement a été fait, on échange quelques textos, mais on est trop nerveux pour vraiment se parler. J’ai dormi avec son tee-shirt sur mon oreiller. Je tourne comme un fauve en cage. Je regarde l’heure toutes les cinq minutes, et mon email toutes les dix. Je fais un peu de ménage, des fois que mon appartement ne serait pas assez propre. Je suis tenté de changer les draps, mais je m’abstiens, par pure superstition. Si je ne mets pas de draps propres, le test sera négatif. Je les changerais quand j’aurais le résultat.

A dix-sept heures, j’ai fait ma routine de sport quotidienne, j’ai lu un nouveau polar auquel je n’ai rien compris, et je vais finir par user mon écran à force de vérifier mes mails.

A dix-huit heures, mon alerte m’informe que j’ai du courrier.

J’ouvre.

C’est négatif.

#RENEGADES #MADDOX #EPISODE 8

Dans ma tête, je fredonne le générique de la Panthère Rose. J’ai mis des chaussettes, pour ne pas faire de bruit, et je me glisse furtivement au deuxième étage, après être sorti de ma chambre en catimini. Je me sens tout excité, comme quand j’étais gosse et que je partais à la chasse aux œufs de Pâques, ou ado quand je faisais le mur. J’ai juste mon portable, que j’ai mis sur silencieux, pour m’éclairer. J’arrive au deuxième, en ayant fait attention de ne pas faire grincer l’avant-dernière marche, puis je reste immobile, en retenant mon souffle. Aucun bruit. Tout le monde dort. Même les domestiques sont couchés, que ce soit avec les gardes du corps ou toutes seules. Je me faufile dans la salle de bain du Vieux, attenante à sa chambre. La porte de communication avec ladite chambre est heureusement fermée. Je braque la lumière de mon portable et je vais au plus évident, à savoir l’armoire à pharmacie. Je l’ouvre, elle fait un claquement sec et je me fige. Je balaie les étagères avec ma lumière. Il y a les médicaments de grand-père, pour le cœur, pour la tension et ses compléments alimentaires, bien alignés sur l’étagère du bas. Plus haut, je trouve divers petits flacons de prescriptions passées, et encore plus haut, un stock industriel de petites gélules bleues. Je retiens un petit rire. Le Vieux a de quoi faire plaisir à Amy pendant des mois avec ce stock. Il a pris ses précautions, on dirait. J’espère qu’il fait gaffe à son cœur.

Je vois bien des emballages en papier et plastique, mais rien qui ne ressemble de près ou de loin à un test. J’ai regardé sur Internet à quoi ça ressemble sous emballage, parce que je n’ai qu’un vague souvenir de celui que l’infirmière a déballé, à part le coton tige géant qu’elle m’a enfoncé jusqu’au cerveau.

Je cherche un truc sous plastique, marqué Covid 19 en gros. Je ne trouve rien qui y ressemble. Je referme l’armoire et je passe au placard à linge. Je tâte les piles de serviettes propres, qui sentent bon l’adoucissant, mais rien.

Bon. Le bureau, maintenant. Grand-père ne ferme aucune pièce à clé dans sa maison, sauf la cave à vin et l’armurerie. Je me faufile dans son antre et je fouille rapidement le bureau, les armoires, mais à part des papiers, des papiers et encore des papiers, je ne trouve rien. Je tâte même sous le bureau et sous les tiroirs voire s’il y a scotché quelque chose. J’ai l’impression d’être un flic. J’ai déjà fouillé des bureaux et des appartements, mais c’était le flingue à la main et à la brutale. Là, je n’ai pas intérêt à laisser quelque chose en désordre.

Je vous ai dit que par simple précaution j’ai mis des gants en latex ? On ne sait jamais, des fois qu’un jour ou l’autre il y aurait une recherche d’empreintes, que ce soit par le Vieux lui-même ou les flics, on n’est jamais trop prudent. On n’est pas chez les Miller, ici, on est chez des mafieux où la violence fait irruption sans prévenir.

Je finis dans le hall, pas plus avancé que je ne l’étais en sortant de ma chambre. Ces putains de tests sont bien quelque part. Grand-père n’a sûrement pas laissé l’infirmière repartir avec, il est trop malin pour cela. Il a dû les garder.

Ils doivent être dans sa chambre. S’il les a mis dans son coffre-fort, comme dit à Maddox, c’est mort. J’entends soudain un bruit de pas, et je vais me planquer vite fait dans le salon, dont la porte est restée ouverte. Une porte s’ouvre. C’est Amy qui sort de sa chambre, vêtue d’un pyjama… Betty Boop ? Moi qui l’imaginais en chemise de nuit de mamie, je suis surpris. Je suis encore plus surpris lorsqu’elle pointe un flingue dans ma direction, même si elle ne peut pas me voir.

— Qui que ce soit, sortez de là, dit-elle à voix basse, mais ferme.

Merde ! Grillé comme un bleu ! Je vais me faire enguirlander, mais sévère. Vite fait, je tire sur mes gants, qui résistent, j’essaie de ne pas les faire claquer et je les fourre dans la poche de mon jean.

— C’est moi, Amy, murmuré-je en m’avançant. Tu peux pointer ce truc ailleurs ?

La petite amie de grand-père baisse son arme et me fait signe d’approcher.

— Je peux savoir ce que tu fiches ici à cette heure ?

Euh.

— J’attends, fait-elle. Faut-il que je réveille ton grand-père ?

Non !

J’aime bien Amy, c’est une chic femme qui a redonné le sourire au Vieux après que grand-mère soit partie rejoindre les anges. Elle a un don redoutable pour savoir quand on lui ment, et je n’ai pas envie de trahir sa confiance. Je pense qu’elle peut comprendre.

— J’ai rencontré un mec, commencé-je.

Je ne nomme pas Maddox, je dis simplement « le voisin d’en face ». Quand j’ai fini, Amy me fait signe de la suivre dans sa chambre, où elle étouffe un rire dans sa main.

— Tu cherchais un test pour pouvoir t’envoyer en l’air avec un mec ? rigole-t-elle.

— Hé, tout le monde n’est pas confiné avec son homme, protesté-je.

En jetant un coup d’œil autour de moi, je comprends pourquoi je me suis fait prendre. Amy lisait un Stephen King au lieu de dormir. J’ai beau avoir été discret, le bureau du Vieux est juste à côté de sa chambre, elle a dû m’entendre ouvrir et fermer les tiroirs.

— Et tu vas faire comment pour lui faire parvenir ?

— Par-dessus le mur, improvisé-je. Et je contacterai une infirmière pour venir faire le test. Et tu sais dans quel labo ils sont été envoyés ? Je me rappelle que ça a été ultra rapide.

Amy me regarde comme si j’étais devenu dingue.

— Tu veux vraiment le faire ? Pour pouvoir tirer un coup ?

— Pour faire l’amour, protesté-je.

— On fait l’amour quand on est amoureux, objecte-t-elle.

Je fais la moue.

— Ecoute, Amy, c’est déjà assez compliqué comme ça sans qu’en plus tu viennes jouer les psys, protesté-je. J’ai envie de baiser, d’accord. Mais j’ai aussi envie de le serrer dans mes bras, de l’embrasser, de le toucher… Toi, tu as grand-père, tout le monde s’est trouvé un mec ou une meuf dans cette maison, moi je suis tout seul.

— Pauvre petit choupinet confiné dans une magnifique villa avec jardin et toute sa famille, se moque-t-elle sans pitié.

— Je sais, je ne suis pas à plaindre, la mère de… Striker est infirmière et elle va au front tous les jours.

Je me dis que si j’ignorais le nom de famille de Maddox, Amy doit l’ignorer aussi. Pas sûr qu’elle connaisse même son prénom, mais je préfère être prudent. Je n’ai aucune idée de ce que le Vieux lui raconte en tête-à-tête.

Elle me regarde en hochant la tête.

— Bon. C’est bien parce que je t’aime bien, dit-elle en allant à la grande armoire en face de sont lit.

Elle l’ouvre et en sort une boite, d’où elle extrait un sac plastique.

— Voilà un test. Fais le passer à ton petit ami. Dis-lui qu’une infirmière doit le faire, pas lui, si on veut que ça soit fait correctement. Peut-être sa mère ?

— Non, elle n’est pas à Greenville.

— Je vais te donner les coordonnées du labo qui nous a envoyé la nôtre. Mais je te préviens, Ashton Beneventi, je veux voir les résultats du test. Si jamais il est positif, il est hors de question que tu rencontres ce Striker, nous sommes bien d’accord ? Ou alors tu dis à ton grand-père que tu quittes définitivement la maison et tu vas vivre avec lui. Si tu mets sa vie en danger, je te jure que je t’explose les couilles !

Je ne me doutais pas que leur relation était aussi passionnée. Je retiens un sourire.

— Amy, j’aime grand-père, tu le sais. Penses-tu vraiment que je le mettrais en danger ?

— Je sais que l’amour fait faire des folies.

— Je ne suis pas amoureux. J’ai juste besoin de contact humain.

— Si tu le dis. Allez, file. Si j’étais toi, j’attendrais trois ou quatre heures du matin, quand tout le monde dort, pour donner le test à ce mystérieux jeune homme. Il est beau, au moins ?

Mon sourire devient rêveur.

— Oui, soupiré-je.

— Tu as des photos ? demande-t-elle, curieuse.

Je rigole.

— J’ai des vidéos, mais je doute que tu veuilles les voir.

Mais Amy ne sourit pas.

— Il en a de toi ?

— Oui, je suppose. Si j’ai pu enregistrer les siennes, il a pu faire pareil avec les miennes.

J’utilise une appli pour enregistrer mes conversations Skype.

— Ce qui veut dire que des vidéos compromettantes d’Ash Beneventi circulent dans la nature. Bravo, tu es doué.

Merde ! Je n’avais pas du tout pensé à cela ! Oh putain, mais quel con ! Comment n’y ai-je pas pensé ? Il m’est arrivé d’avoir des conversations hot avec des mecs, mais je montrais soit ma gueule, soit le reste, mais pas les deux en même temps. Là, s’il veut me faire chanter, il a de quoi.

— Je n’y avais pas pensé, reconnais-je, honteux.

Amy soupire.

— C’est bien là le souci, mon petit. Quand on est amoureux, on ne pense pas. J’espère que ce Striker est un type bien.

La réponse jaillit de mes lèvres.

— Je suis sûr que c’est un type bien.

Je retourne dans ma chambre le cœur battant et j’appelle Maddox. Je brandis le test devant la caméra.

— Je l’ai ! triomphé-je.

— Tu es sûr de vouloir le voler ? demande-t-il.

— Amy, la compagne de grand-père, me l’a donné.

Je lui raconte mes péripéties, et il se met à rire. Ça m’envoie des frissons partout. Il a un grand rire, profond et communicatif. Je zappe la partie sur la vidéo. Maddox appartient à un gang rival, mais pas ennemi. Je choisis de lui faire confiance, même si je serais plus prudent à l’avenir.

— On attend deux ou trois heures et je te le fais passer par-dessus le mur, d’accord ? proposé-je.

— D’accord.

— Mais on ne devra pas se toucher. Même pas se frôler, le préviens-je.

— Je sais.

Et il coupe la communication. Cela vaut mieux, car tout à coup, je viens de réaliser une chose. Nous allons être à moins d’un mètre l’un de l’autre. Séparés par un mur, certes, mais tout près, plus près que nous ne l’avons été durant toutes ces semaines de discussion par vidéo. Plus près même que la plupart des fois où j’ai parlé à Pax Hunter et où il était présent, deux pas derrière son boss, vigilant, silencieux, presque invisible.

Je vais parler à Maddox sans intermédiaire, juste à travers un mur.

Mon cœur explose dans ma poitrine.

#RENEGADES #MADDOX #EPISODE 7

Maddox

Ma mère m’a appelé hier. Ou avant-hier, je ne sais plus. Je perds la notion du temps. Depuis ma dernière séance vidéo avec Ash, je flotte sur un petit nuage de béatitude. Bon, ma vieille va bien, elle m’embrasse, elle se soucie de ce que je mange, veut savoir si je reste bien confiné, et si je ne m’ennuie pas trop. Comme je n’allais pas lui raconter mes aventures Skype avec mon voisin (c’est étrange de penser à Ash Beneventi en ces termes), je lui ai dit que je jouais aux jeux vidéos et que ça allait. Je me fais du souci. Elle a les yeux cernés, et ils manquent de tout à la clinique, et surtout de masques. Ça me tue de savoir qu’en 2020, dans ce beau pays qu’est l’Amérique, on manque de masques comme le premier pays du tiers-monde venu. C’est partout pareil, en Europe aussi, par contre les pays asiatiques s’en tirent bien à ce niveau. On a régressé dans le classement mondial, les gars. On n’éclaire plus grand-chose, à part notre connerie.

Je repousse ces pensées lucides, mais guère optimistes. On va s’en sortir parce qu’on l’a toujours fait. On y croit. J’ai l’impression d’entendre mon sergent-instructeur pendant mes classes, il y a une éternité de cela. Ou bien moi-même, quand je suis devenu sergent et que je motivais mes hommes pour partir à la bataille, alors qu’on était déjà mal équipés, et que de toute façon, on savait qu’on allait se faire botter le cul.

Ash me remonte immédiatement le moral lors de notre discussion du soir. On ressort nos jouets pour grands garçons totalement gays, et on reprend nos rôles. Il est le professeur qui montre comment utiliser les divers instruments de sa collection, je suis l’élève qui suit ses recommandations à la lettre. C’est une séance de gym comme une autre. On finit en sueur, le cœur battant, le système saturé d’endorphines. Mieux qu’une heure de cardio.

Mine de rien, je suis devenu un pro de Skype. J’ai changé les éclairages de ma chambre, mis une chaise pour poser mon téléphone calé contre des livres et une boite de conserve, et je suis assez content de mes petites vidéos maison. Ash a carrément un trépied, et de toute façon, vu sa chambre luxueuse, il donne l’impression de tourner des films pour adultes pour une grosse boite de prod. Je n’ai même plus besoin d’aller sur les sites dédiés, j’ai mon propre cinéma à portée de click, avec ma star personnelle à ma disposition.

J’ai envie de le rencontrer. Pas à la fin du confinement, si ce moment arrive un jour, mais là, tout de suite. J’ai envie de respirer le même air que lui, de le serrer dans mes bras et de lui faire l’amour de toutes les façons possibles, avant d’en imaginer d’autres.

— Tu crois que je n’en ai pas envie ? soupire Ash. Ça me tue de savoir qu’on est à quelques mètres l’un de l’autre et qu’on ne peut pas se toucher. Mais non seulement le Vieux me tuerait si je brisais le confinement, mais je n’ai pas envie de mettre tout le monde en danger.

— Comment sais-tu que personne ne l’a chopé chez toi ? demandé-je, curieux.

— Grand-père nous a fait passer des tests avant d’entrer. On était tous négatifs. Depuis, personne n’a développé de symptômes. On croise les doigts.

Une idée germe dans mon cerveau en ébullition.

— Si je passais un test, je pourrais te voir, non ?

Les yeux d’Ash s’illuminent.

— Mais oui ! Je ne sais pas comment je n’y ai pas pensé plus tôt ! Il suffit qu’une infirmière vienne chez toi, te fasse un prélèvement et on saura si tu es malade ou pas ! Si c’est négatif, on pourrait se voir.

Puis il se rembrunit.

— Le souci, c’est que je n’ai aucune idée de comment trouver ces foutus tests. Ils sont devenus rarissimes, et je n’ai pas confiance dans ceux du marché noir.

— Demande à ton grand-père où il a eu les siens, rigolé-je.

Ash éclate de rire.

— Je m’imagine en train de lui parler de mon petit ami qui habite juste à côté, il va me demander si je ne suis pas en train de me foutre de sa gueule.

— Et les autres, dans ta casa, ils se débrouillent comment question sexe ? A part les couples ?

Ash rigole à nouveau.

— Il y a un sacré remue-ménage le soir, je peux te le dire. Les gardes du corps et les domestiques féminines sont en train de nouer des histoires d’amour déchirantes, passionnées, et qui en remontreraient aux scénaristes d’Hollywood.

— Tu crois que ces histoires tiendront une fois que ce sera fini ?

J’ai posé la question comme cela, sans penser plus loin, avant de réaliser que cela s’appliquait aussi à notre histoire. Parce que nous en avons une, que nous le voulions ou non. En temps ordinaire, jamais nous n’aurions fait des vidéos comme ça, on ne se tutoierait pas, on n’envisagerait même pas de coucher ensemble.

Ash baisse ses longs cils.

— Je ne sais pas, murmure-t-il. A ton avis ?

Une histoire d’amour avec l’un des héritiers Beneventi est-elle possible pour un pauvre garde du corps / combattant MMA comme moi ? Je n’ai pas la réponse.

— Je pense que oui, dis-je finalement. Le temps de se rencontrer, de se découvrir hors confinement. Après, la vie reprendra ses droits et les histoires les plus solides demeureront.

Ash a un sourire rêveur.

— Qu’est-ce qui fait qu’un couple est solide, Maddox ?

Je n’hésite pas.

— Les valeurs, dis-je. La même vision de la vie et de l’avenir. L’amour, pour reprendre une citation de je ne sais plus qui, ce n’est pas se regarder dans le blanc des yeux, c’est regarder ensemble vers l’avenir.

— Saint-Exupéry, dit-il.

— Quoi ?

— C’est Antoine de Saint-Exupéry, un écrivain et aviateur français, qui a écrit cela.

J’en reste comme deux ronds de flans. Je n’ai jamais entendu parler du mec.

— Tu es cultivé.

Il hausse les épaules.

— Je ne le savais pas il y a une semaine, soupire-t-il. Je prends des livres dans la bibliothèque du Vieux. Celui-ci, c’est « Terre des hommes ». Ce sont des réflexions sur l’humanité.

Je mesure l’abime entre nous. Ash est allé à l’université, il a sûrement des diplômes, tandis que j’ai arrêté à la fin du lycée, vu que ma vieille n’avait pas les moyens de me payer la fac.

— Je lis des polars depuis qu’on est bouclés, dis-je.

On parle bouquins un moment, avant qu’Ash ne m’avoue en riant qu’il n’a jamais autant lu depuis la fin de ses études, et moi depuis la fin de l’armée.

— On va tous finir cultivés, plaisanté-je. On citera les grands auteurs.

— Et les super-héros, ajoute-t-il. Mes neveux sont en train d’apprendre à lire dans la collection de comics de grand-père. Ils sont quatre ans.

Il y a un tel amour dans sa voix que je suis bouleversé. Savoir lire à quatre ans, cela dit, c’est un exploit. Je n’ai pas eu de mal pour apprendre à lire, mais les livres de l’école étaient ennuyeux au possible. On n’avait pas droit à Harry Potter. C’est ma mère qui me les a offerts, un volume à la fois, pour mes anniversaires. Je les ai toujours, bien rangés. Je pourrais peut-être les relire.

— Qu’est-ce que tu fais ? demandé-je, intrigué par ce que je vois à l’écran.

Ash a pris son ordinateur portable et tapote en pro sur les touches.

— Je regarde où le Vieux a commandé les tests, explique-t-il.

J’oubliais que c’était le hacker du clan.

— Ça ne t’ennuie pas de pirater la messagerie de ton propre grand-père ? demandé-je, un peu choqué.

Ash ne relève même pas les yeux de son écran.

— Cool, mec, je ne regarde pas ses mails privés. Je veux juste savoir où il a trouvé ces tests. Avec un peu de chances, ils en auront encore et je pourrais en commander un pour toi.

Je suis touché. Et un peu ému aussi. Et mon cœur se met à battre un peu plus fort. Ash veut vraiment qu’on se voit et il fait des efforts pour cela.

— Même si tu en trouves, dis-je néanmoins, qui fera le prélèvement ?

— Toi, crétin, répond-il. Je le fais envoyer à ton adresse, tu fais le prélèvement et tu l’envoies au labo.

— D’après ce que j’ai vu à la télé, objecté-je, ça ne se fait pas comme ça. Ils ont l’air de t’enfoncer le coton tige jusqu’à la garde, avant de ne mettre qu’un morceau dans un tube. Je ne suis pas médecin, mec.

— Ecoute, un problème après l’autre, d’accord ? On trouve les tests, et je te trouve une infirmière sexy pour venir le faire.

— Je préfèrerai un infirmier sexy.

— C’est bien pour cela que je t’enverrais une femme, rétorque-t-il.

— Trouve d’abord le test.

— J’ai le bon de commande ! s’exclame-t-il. Bon, c’est une société américaine, c’est déjà ça. Et… pas bingo. Ils sont en rupture de stock.

Je ne suis pas surpris. Je suis déçu, bien entendu.

— Cela n’a rien d’étonnant. Le monde entier veut ses foutus tests, soupiré-je.

— Je sais. Mais c’est rageant. On est le pays le plus avancé du monde ou pas ? On est cette putain d’Amérique ou non ?

— Ne me lance pas sur le sujet, ou on en a pour des plombes, dis-je. Le souci, ce n’est pas le pays, ce sont les guignols qui…

— Attends !

Il lève la main pour me stopper dans ma diatribe.

— Quoi ?

— Grand-père a commandé cinq tests de trop. Je crois. Laisse-moi compter.

Il marmonne des noms en comptant sur ses doigts, ce qui m’attendrit. Il le fait deux fois.

— Il y a cinq tests de trop ! triomphe-t-il. Ça veut dire que même s’il y a eu un raté pendant qu’on a fait les nôtres, il y en reste forcément un ou deux en rabe !

Il est tout excité.

— Et tu crois que ton grand-père les a laissés trainer dans la salle de bain ? demandé-je, amusé.

Ash redevient sérieux, mais un sourire malicieux joue sur ses lèvres.

— Il y a deux hypothèses. Soit il les a mis dans son coffre-fort dans sa chambre et c’est mort, parce que c’est le dernier cri en la matière. Soit il les a simplement mis dans sa chambre ou son bureau, et je peux les trouver !

— Et si tu te fais prendre ?

— Je dirais la vérité, répond Ash en haussant les épaules. Après tout, ce n’est pas comme si je lui volais son fric ou quoi que ce soit. Je fais ça pour pouvoir te rencontrer sans mettre la famille en danger.

J’ai des tas d’objections que son grand-père pourrait lui sortir, comme le fait que ces tests en supplément peuvent être utile si quelqu’un dans sa famille développe des symptômes grippaux sans que ce soit forcément le virus, mais je la ferme. Parce que moi aussi, j’ai envie de le rencontrer.

 Ash jubile littéralement.

— Tu as déjà joué à la chasse au trésor quand tu étais môme ? me demande-t-il.

— A Pâques, me souviens-je avec une soudaine nostalgie. Ma mère planquait des œufs dans notre appartement.

— Tu vois, c’est justement la saison. Sauf qu’au lieu de chercher des œufs, je vais chercher les tests. Je te laisse, j’y vais. 

— A cette heure-ci ? m’étonné-je. Il y a des chances pour que ton grand-père soit dans son lit.

— Justement, il n’est pas dans son bureau, ni sa salle de bain.

— Ash, fais gaffe, si tu te fais choper, tu vas te faire engueuler ! le préviens-je, soudain inquiet.

Il éclate de rire.

— J’ai l’impression d’être redevenu ado et de faire le mur, sourit-il.

— Tu le feras peut-être bientôt si mon test est négatif, réponds-je d’une voix rauque. Texte-moi quand tu reviens dans ta chambre.

Il m’envoie un baiser, puis coupe la communication. Je me mets sous les draps, mais je ne pourrais pas dormir avant qu’il m’ait dit qu’il est de retour dans sa chambre, sain et sauf.

#RENEGADES #MADDOX #EPISODE 6

Ash

J’ai vécu le moment le plus érotique de ma vie hier soir, en tête à tête avec ma main, les yeux rivés sur l’écran de mon téléphone. Je crois que ça en dit long sur mon état d’esprit. Maddox m’a foudroyé avec sa sensualité. Ce mec est grave sexy. J’ai rêvé de lui. J’ai envie de le toucher, de le caresser et de faire avec lui tous les trucs sur lesquels on a fantasmé, et plus encore.

Je rêve aussi des trucs que je lui demanderais de me faire. Je ne fais pas une fixette sur la taille, savoir s’en servir compte aussi, mais quand même, je suis curieux de savoir ce que je ressentirais.

En attendant, je dois me contenter de nos rendez-vous Skype. Ça devient un rituel, non plus l’après-midi, mais le soir, quand tout est calme, et que je peux fermer ma porte à double tour et espérer ne pas être dérangé avant le lendemain matin. Maddox devient comme un phare dans la longue nuit qui s’est installée peu à peu sur nos vies. L’extérieur me manque terriblement, l’agitation, le mouvement, les business conclus à l’arrache, les négociations de malade qui débouchent sur un contrat inespéré, la satisfaction d’avoir doublé un concurrent et fait du bon boulot.

Maintenant je fais tout ça par téléphone et internet. Je m’en servais aussi avant, mais pas d’une façon aussi intense et exclusive. Je suis une personne de contact, j’aime avoir les gens en face de moi pour les convaincre ou leur rappeler qui est le boss. Il y a des relâchements de la part de certains de nos associés, persuadés qu’ils sont intouchables vu que tout le monde est claquemuré.

Certains ont appris qu’il ne faut jamais sous-estimer le besoin d’argent d’hommes de main. J’ai dû envoyer deux équipes de nettoyeurs pour faire le ménage. En ces temps de pandémie, je ne voudrais pas contribuer au désordre, encore qu’il parait que les cadavres ne sont pas contagieux. Les gros bras que j’ai embauchés y sont allés avec des gants, et des masques, mais planqués sous leur cagoule. Ils sont pris des risques et ont été payés en conséquence. Pour certains, cela veut dire qu’ils vont pouvoir nourrir leur petite famille ce mois-ci, malgré le chômage qui s’acharne sur les plus vulnérables. Je n’aurais jamais pensé à des hommes de mains de bas étage comme des personnes précaires, mais beaucoup de mes certitudes se sont envolées depuis quelques jours. Il y a de vraies brutes, qui adorent cogner, et puis il y a les types qui ont de gros muscles et savent se battre, mais qui ne font le sale boulot que parce qu’ils n’ont pas d’autres sources de revenus. C’est le Vieux qui m’a expliqué ça, en long et en large, lors d’une des petites causeries auxquelles il me convie depuis une petite semaine, en début d’après-midi. Je pensais que les vieux faisaient la sieste après le déjeuner, mais grand-père mange peu à midi, et préfère me demander de faire un tour dans le jardin en sa compagnie. Tout le monde se tient loin, les mômes font la sieste et les adultes observent une respectueuse distance, histoire que nos conversations demeurent privées. Si l’espace entre la Casa Beneventi et l’immeuble de Maddox est minuscule, l’arrière de la villa donne sur un grand jardin où il y a heureusement un peu d’espace.

Lors de ces leçons sur la façon de gérer le clan, le Vieux ne me donne pas l’impression de perdre la boule, bien au contraire. Il a une excellente mémoire, il ne se complait pas dans le passé, il vit dans le présent et envisage l’avenir comme s’il était encore un jeune homme. Il sait cependant qu’à un moment ou un autre il devra passer la main, que ce soit parce qu’il sera mort ou parce qu’il sera trop fatigué pour continuer. Et je n’aime pas trop la façon dont il me parle parfois comme s’il m’avait désigné héritier du clan. Je ne veux pas de cette responsabilité. J’ai mes propres projets. De toute façon, si jamais grand-père mourait demain (je croise les doigts pour ça n’arrive pas), et qu’il me désigne héritier dans son testament, il y aurait une belle guerre entre les cousins, et ma vie ne tiendrait plus qu’à un fil. Je deviendrais aussi parano que mon aïeul et j’aimerais éviter cela.

Grand-père est persuadé qu’on a tenté de le tuer par deux fois. La première, c’était avec son ascenseur privé, que personne n’utilise à par lui. Même les petits savent qu’il ne faut pas jouer avec, jamais. Il a été installé il y a quelques années, après son opération de la hanche, qui lui rend difficile de grimper plusieurs volées de marches. Grand-père était à son étage, le deuxième, lorsqu’il a appelé la cabine. Normalement, elle aurait dû être déjà là, vu qu’il était monté avec. Le voyant de présence de la cabine s’est allumé sur le panneau et la porte s’est déverrouillée. L’ascenseur a un double système de porte, les coulissantes, et la porte extérieure, que l’on tire, comme dans les modèles du début du siècle dernier. Grand-père trouve que c’est plus élégant. Il tire donc la porte et fait un pas pour entrer dans la cabine. Sauf qu’il se retrouve face au vide. La cabine est carrément au sous-sol, où il ne s’est pas rendu depuis des jours.

— Si j’avais été perdu dans mes pensées, j’aurais pu faire une chute mortelle, m’a martelé le Vieux en me racontant l’incident.

Il s’est agrippé à la poignée de la porte extérieure, le temps de vaincre le vertige qui l’avait saisi. Il a refermé la porte et réappuyé sur le bouton .Là, la cabine est montée et lorsque le voyant s’est allumé à nouveau, elle était bien là.

— Cet ascenseur a été vérifié juste avant le confinement, m’a appris le Vieux. Il est équipé d’un système de sécurité dernier cri. Pas pour moi, mais au cas où les gamins voudraient jouer avec. Et c’est la première fois que ce genre d’incident se produit.

Je comprends que grand-père ait eu la trouille, un pas et c’était direct la chute et la mort. Il y a de quoi vous donner des cauchemars. Mais je ne vois pas qui aurait pu programmer ce genre d’incident. Je touche ma bille en informatique, je suis capable de craquer des bases de données et des sites sécurisés, mais je dois dire que je n’aurais aucune idée de comment m’y prendre pour créer ce genre d’incident. C’est plus de l’électronique que de l’informatique. Il doit y avoir des histoires de relais et de capteurs.

Le deuxième incident s’est produit plus récemment. Grand-père prend des médicaments pour son cœur le matin, et des compléments alimentaires le soir. Or, en ouvrant son pilulier, il a trouvé qu’une des gélules censées lui assurer un sommeil paisible n’avait pas tout à fait la même couleur que d’habitude. Elle était d’un bleu vert au lieu d’être bleu franc. Or, ses gélules pour le cœur sont également bleues, mais d’un bleu vert.

— Depuis plusieurs jours, je ne me sentais pas bien, a avoué mon grand-père. Mon cœur battait trop vite. J’ai regardé la gélule à la loupe. Ce n’était pas mon complément alimentaire, mais mon médicament pour le cœur. J’allais avaler une double dose.

Là encore, j’ai tempéré. Une double dose ne l’aurait pas tué, juste donné un peu d’arythmie. Il aurait fallu une bonne semaine de ces doubles doses pour qu’il risque l’accident cardiaque. Grand-père m’a rembarré.

— Mais c’est ce que je te dis ! Je ne me sentais pas bien depuis plusieurs jours ! Si ça se trouve, j’ai avalé une double dose pendant une semaine sans m’en apercevoir !

— Qui prépare ton pilulier ? ai-je demandé.

J’avais déjà une petite idée de la réponse.

— Amy, a marmonné le Vieux.

Autrement dit, sa petite amie. Ils ne partagent pas le même lit, grand-père refusent qu’une autre femme dorme dans le lit et la chambre où grand-mère a dormi. Amy a sa propre chambre, et elle m’a dit un jour sous le sceau du secret qu’elle préférait dormir seule, vu que grand-père ronfle comme un sonneur. Elle ne le retrouve, comme elle me l’a dit pudiquement, « que pour les câlins ».

— Tu ne soupçonnes quand même pas Amy d’avoir voulu t’empoisonner ? ai-je lancé.

S’il avait répondu oui, je me serais inquiété. Amy et lui, c’est du solide. Elle l’aime. Elle a quitté son mari pour venir vivre avec lui. Elle a soixante-cinq ans, et elle est jalouse comme une tigresse.

— Non, bien sûr que non, a-t-il répondu. Mais le pilulier reste sur ma table de nuit toute la journée. N’importe qui aurait pu enlever le complément alimentaire et y mettre des gélules pour le cœur.

Si tant soit est que quelqu’un ait les cojones pour entrer dans la chambre du Vieux sans y être invité. Personnellement, je ne m’y suis jamais risqué. Seuls les mômes bénéficient d’une certaine indulgence, mais même eux savent qu’il ne faut pas ‘embêter grand-père’.

— Grand-père, il n’est pas prouvé que tu aies avalé plusieurs doubles doses, ton inconfort pendant plusieurs jours peut simplement venir du stress, ai-je tempéré. Et Amy a simplement pu se tromper en mettant les gélules. Cela arrive.

— Oui, c’est ce qu’elle m’a dit, a grogné le Vieux. Qu’elle avait dû se tromper. Elle était toute bouleversée. Mais je la connais, elle ne s’est jamais trompée, pas une seule fois. Et je ne fais pas de malaise à cause du stress, ou je serais mort depuis longtemps. Je te dis que quelqu’un a voulu me tuer !

— Mais qui ? ai-je demandé.

C’est bien là le problème. Nous sommes en huis-clos. Il y a la famille, et le Vieux n’est pas encore assez parano pour penser qu’un de ses fils ou petit-fils pourrait vouloir le tuer. Il n’en a pas toujours été ainsi, probablement, mais depuis qu’il a des cheveux gris, il a acquis une sorte de statut de patriarche, de vieux sage qui partira à son heure après avoir nommé un héritier. Il cultive cette apparence, il crie peu, il se montre un arrière-grand-père formidable pour les plus jeunes, après avoir été un grand-père plutôt cool pour moi et mes cousins.

Je ne prétends pas connaître le cœur de chacun des membres de la famille, et j’y inclus Amy, mais je ne vois pas qui aurait intérêt à sa mort prématurée, surtout en plein confinement. Il reste la question des gardes du corps, mais ils travaillent pour la famille depuis des années, et des domestiques, qui sont également là depuis longtemps et ont fait preuve de la loyauté et de leur attachement aux Beneventi dans les moments sombres.

— Tu rêves ?

La voix de Maddox me fait sursauter. J’ai commencé une phrase et ne l’ai jamais fini.

— Je pensais à mon grand-père, dis-je.

Maddox se met à rire.

— Donc, tu passes de ta volonté de me faire certaines choses quand on se rencontrera à ton grand-père. Je dois dire que je suis soudain en berne.

Je prends mon sourire le plus séducteur. Je secoue la tête, comme un chien s’ébroue pour chasser l’eau de ses oreilles. Le Vieux a bien droit à une petite crise de parano de temps à autre. Quant à moi, je vais me détendre avec un orgasme.

— Où en était-on ? demandé-je.

— Tu allais me présenter ta collection de jouets pour grands garçons.

C’est vrai. Quand le Vieux a sifflé le rassemblement de la meute, j’ai pris une trousse de toilette rigide, en cuir noir, qui ferme avec un cadenas. Dedans, il y a ma réserve personnelle de beuh, qui tient dans un tout petit sachet, vu que je suis consommateur occasionnel, et mes jouets de vilain garçon. J’en ai de toutes les tailles, de toutes les couleurs, et de toutes les matières (mais pas en ouate), depuis le verre, réservé à un usage spécial, jusqu’au silicone dernière génération. Pour les couleurs, c’est simple, je ne veux pas mélanger ceux que j’utilise pour un usage et ceux dont je me sers avec ma langue. Surtout que j’ai très peu confiance dans les désinfectants actuels.

Maddox éclate de rire quand je lui dis ça. Mais je suis sérieux.

— Je ne parle pas de pandémie, expliqué-je. Il y a quelques années, tu pouvais nettoyer tes jouets avec du gel hydroalcoolique, et ils restaient intacts. Un jour, j’ai essayé sur un de ces nouveaux trucs en super silicone aussi doux que de la soie, et j’ai ruiné ma nouvelle acquisition en une seconde, avant même de m’en être servi. Depuis, j’utilise le truc qu’ils vendent sur le site pour nettoyer, mais je ne suis pas sûr que ça tue tous les microbes et bactéries, et je suis certain que ça ne tue pas les virus. Si j’ai la crève, je contamine mon jouet.

Maddox est plié de rire.

— Si tu as la crève, tu n’es pas censé avoir envie de t’en servir, rigole-t-il. Tu es supposé te reposer et garder tes forces.

— Je peux avoir la crève et être excité, protesté-je. Et quitte à passer du temps entre les draps, autant en profiter. De toute façon, je n’ai presque plus de gel nettoyant spécial silicone non plus. C’est la dèche.

— Lave-les à l’eau et au savon, tout simplement, me préconise Maddox. C’est ce que je fais. Et sèche-les bien. Laisse-les sécher dans ta salle de bain toute la nuit.

— J’imagine la tronche de la bonne si elle se trouve nez à nez avec ça, dis-je en brandissant ma dernière acquisition.

Maddox approche son nez de l’écran, ce qui lui donne un air marrant.

— C’est une belle bête. Mets-le à côté de ta… Non, j’allais dire de ta main. Il faudra que je me l’offre, celui-là.

— Il est spécial, dis-je en caressant mon jouet d’un air languissant. Tu vois cette courbure ? Elle est parfaite. Et ces petits anneaux ? Ils te tuent à petit feu.

— Et ça vibre fort ?

J’ai un sourire supérieur, comme si j’étais le fabricant et non pas l’utilisateur.

— Mieux, ça vibre et ça fait des va-et-vient. Tu meurs, je te dis.

— Fais-moi une démo !

J’espérais qu’il allait me demander cela.

Renegades #Maddox #Episode 5

Maddox

Je deviens dingue de n’entendre d’autres voix que celles de la télé. Pax me parle par texto et ma mère n’a pas le temps de taper la causette. Elle bosse douze heures par jours officiellement, mais elle est plus proche des quinze heures, parce qu’ils sont débordés et que les malades arrivent de tous les côtés. C’est l’apocalypse, les zombies et les katanas en moins.

Je n’aurais pas imaginé la fin du monde comme ça, en tout cas, pas en contemplant ma réserve de papier toilette et de pâtes, avec mes boites de compléments alimentaires entassées dans un coin du salon parce que mes placards sont pleins. Je me pensais prêt. J’ai une petite armurerie à la maison, j’ai même une armure, récupérée chez un pote du SWAT, je suis prêt à aller affronter les morts-vivants et les dessouder. Je suis prêt à affronter des hordes de pillards pour défendre un beau jeune homme en détresse. Mais tout ce qu’on me demande, c’est de rester chez moi les fesses sur le canapé, à attendre.

J’ai la nostalgie du temps où j’étais dans l’armée. On nous disait quoi faire et quand le faire, quand bouffer, quand dormir, et quand aller trucider l’ennemi. Là, tout ce que nous avons, c’est un crétin qui est encore plus paumé que la moyenne des Américains, et ce n’est pas peu dire.

J’en ai ras la casquette de lire. Je ne peux voir le logo Netflix sans avoir des angoisses. Je veux sortir, aller faire un footing, cogner sur quelque chose qui ne soit pas un sac de sable. Je veux prendre l’air, aller me perdre dans un parc, donner à manger aux canards comme un petit vieux, et même subir le long monologue de ma voisine du troisième, celle qui me raconte sa vie à chaque rencontre. Elle est cloitrée chez elle et n’ouvre à personne. Je lui ai demandé si elle voulait des courses, elle m’a dit qu’elle se faisait livrer.

Donnez-moi quelque chose à faire, par pitié. Si au moins je pouvais commander un peu de matos, je repeindrais mon appart au pinceau à aquarelle, histoire de faire durer le plaisir. Je changerais le plancher. Je construirais des meubles. Non pas que j’y connaisse quoi que ce soit en ébénisterie, mais il doit sûrement y avoir des tutos sur YouTube.

Et Ash Beneventi n’apparait toujours pas à sa fenêtre. Il m’a prévenu qu’il serait en retard, mais ça fait une plombe. Il ne faut pas une heure pour manger, quand même. A moins qu’il ne soit coincé avec toute sa tribu et ne puisse s’échapper. Et si j’allais le secourir ? En mode kamikaze, avec mon armure, mon casque et mes flingues ? Je surgis à la Casa Beneventi, je lance quelques grenades étourdissantes, je lance un tir un barrage et je jette Ash sur mon épaule. Je reviens triomphant dans mon appart’, sous les acclamations de la foule en délire. Je jette Ash sur mon lit.

Je suis interrompu net dans ma rêverie tendancieuse par le vibreur de mon téléphone. C’est le jeune homme en détresse familiale qui me texte. Il veut qu’on skype. Je suis tenté de dire que je n’ai pas l’appli, que je ne sais pas faire ou n’importe quoi d’autre qui m’évite d’avouer un truc vraiment embarrassant. Je suis un grand timide à l’oral, surtout face à quelqu’un qui est cool. Je finis par accepter, parce que oui, je meurs d’envie d’entendre sa voix et de lui parler.

J’ai le cœur qui bat la chamade quand je me connecte, le genre d’émotion que je n’avais pas ressenti depuis le lycée. Naturellement, l’image n’est pas top, parce que l’éclairage est mauvais, mais Ash Beneventi a l’air sexy même dans une lumière pourrie. Quant à moi, j’ai l’air livide, ce qui est un comble.

— Salut, ronronne-t-il.

Il a une voix encore plus sexy que dans mon souvenir. 

— Salut.

Bravo, Maddox, tu es le champion de la drague par Skype.

— Tu es seul ? demande-t-il.

— Evidemment.

— Je ne sais pas grand-chose de toi, fait-il. Même pas ton nom de famille. Je sais que ça commence par S.

— Comment tu sais ça ?

— Ton tatouage sur le biceps ? MS ?

— Striker, lâché-je.

— Un nom qui te va bien. Le frappeur.

— C’est le nom de ma mère.

Je ne sais pas pourquoi je lui raconte ça, pour ce qu’il en a à faire.

— Ton père est parti ?

— L’histoire classique, soupiré-je. Il s’est barré en apprenant que j’arrivais.

— Je suis désolé.

Il a l’air sincère.

— J’ai survécu, dis-je en haussant les épaules.

— J’ai grandi au milieu du bruit et de la fureur, dit-il. Tu n’as pas idée du peu d’intimité dont tu disposes dans une famille italienne.

— J’en ai une petite idée depuis quelque temps, rigolé-je.

— On fait tant de bruit que ça ? s’inquiète-t-il.

— Ça fait de la vie, dis-je en m’approchant machinalement de la fenêtre.

Je n’ai pas besoin de jumelles, cette fois. J’ai la vidéo en direct. La fenêtre est fermée, de toute façon.

— Tu es dans ta chambre ? demandé-je.

— Oui. Sur mon lit.

La conversation prend une tournure intéressante.

— Tu dis ça pour m’exciter ?

— Je réponds simplement à ta question. J’aime être précis dans mes réponses. Et toi, tu es où ?

— Ma place habituelle, devant la fenêtre.

— Avec sans jumelles ?

— Sans.

— Dommage. Je viens de me lever de mon lit.

Je vois le décor qui change derrière lui. La fenêtre s’ouvre, et je partage mon regard entre mon téléphone et le panorama.

— Tu as oublié ton tee-shirt ? le taquiné-je.

Pour toute réponse, je le vois dégrafer son jean et le baisser. Il a son habituel boxer-short noir, mais la façon dont il bouge est différente et le rend totalement indécent. Je le vois soudain lever les yeux et faire un grand signe à quelqu’un au dessus de moi.

— Je savais que tu n’étais pas le seul à me mater, sourit-il en virant son pantalon. Il  y a une vieille qui me reluque depuis plusieurs jours, mais elle ne se donne même pas la peine de se cacher.

— Tu n’as pas honte ? lancé-je. Je la connais, elle a l’âge d’être ta grand-mère.

— Et alors ? Mon grand-père a ce qu’on appelle pudiquement une amie de cœur, et il a quatre-vingt cinq ans.

— Elle est confinée avec vous ? demandé-je en riant.

Ash fait des flexions et des squats. J’en prends plein les yeux. Il se tourne et se penche en avant. La vue est magnifique et tellement inspirante que j’ai le souffle coupé.

— Evidemment, répond-il comme si de rien n’était. Le Vieux l’a embauchée comme gouvernante depuis des années.

— J’espère que je serais encore capable de la lever à son âge, soupiré-je. Il a l’air en pleine forme.

Cette fois, c’est Ash qui soupire. Il arrête ses exercices et s’appuie contre le montant de la porte-fenêtre.

— Il commence à perdre les pédales, lâche-t-il. Je pense que c’est le confinement plus qu’autre chose. On a perdu grand-mère de la grippe, et il a peur que l’un de nous chope cette saloperie.

— C’est normal d’avoir la trouille. Pourquoi dis-tu qu’il radote ?

— Il pense qu’on veut le tuer. Il m’a sorti des trucs…

— Raconte.

— Je ne devrais pas t’en parler, coupe Ash.  Ce sont des affaires de famille. Disons qu’il m’inquiète.

— De toute façon, à part lui postillonner au nez, je ne vois pas comment on pourrait le tuer avec tout le monde bouclé depuis plus de quinze jours.

— Tu n’as jamais lu des histoires de meurtres en vase clos ?

— Si. Mais vous êtes en famille.

Ash soupire à nouveau.

— C’est bien pour ça que je pense qu’il est en train de griller un fusible.

Un mouvement un étage au-dessus d’Ash me fait lever les yeux. Le vieux Beneventi vient d’apparaitre à la fenêtre, et regarde vers le haut de mon immeuble avant d’incliner courtoisement la tête.

J’éclate de rire.

— Que se passe-t-il ? demande Ash.

— Ton grand-père a repéré la vieille Krawinski en train de te mater, il l’a saluée et maintenant il cherche à voir ce qu’elle regardait.

Je me suis reculé et planqué derrière le rideau, histoire de ne pas me faire repérer. Ash remballe la marchandise, à savoir qu’il rentre dans sa chambre et ferme la fenêtre. Je me concentre sur l’écran de mon téléphone. Il est revenu sur son lit.

— Tu as aimé ce que tu as vu ? demande-t-il.

— Ton grand-père ? rétorqué-je le plus sérieusement du monde.

Il lève un doigt. Je me lèche les lèvres.

— Puisque tu es en tenue, dis-je, si tu me faisais un petit show ?

Je suis davantage à mon aise, maintenant. Les premières minutes étaient un peu inhabituelles, mais maintenant je suis à nouveau dans mon élément, la drague pure, animale, celle dont j’ai l’habitude.

Ahs a un sourire coquin.

— D’accord. A charge de revanche.

— Deal.

Il cale son téléphone sur quelque chose de façon à avoir les mains libres, et sans la moindre inhibition, il passe ses mains sur son torse. Ma bouche devient sèche. Je me mets au garde-à-vous. Je me cale sur mon lit, tandis qu’Ash se dévoile dans le plus simple appareil.

[Note de l’autrice version sadique : Ce blog étant en lecture publique, je vous laisse imaginer la suite, et on se retrouve bientôt pour un nouveau chapitre. ]

Renegades #Maddox #Episode 4

Ash

A quoi joue-t-on ? Je n’étais pas sûr qu’il me contacte. J’ai balancé mon 06 comme ça, mais je ne voyais Maddox, alias l’impertubable, le monolithe, me demander direct une photo de mes fesses. Comme quoi, tout arrive, y compris l’improbable. Je profite de l’atmosphère chaleureuse entre nous pour lui demander des photos de ses propres tatouages. Naturellement, il commence par ceux de ses biceps, que je connais déjà pour les avoir admiré pendant nos rencontres avec Pax, et sur quelques vidéos qui trainent sur le web prises durant ses combats. Un lion sur un biceps, et des lettres sur l’autre, et c’est là que je m’aperçois que je n’ai aucune idée de son nom de famille. Dans le milieu, quand on dit « Maddox », on sait tout de suite de qui on parle.

Il m’envoie ceux de ses jambes, plus discrets, dont un à la cheville qui représente une chaine, « pour se rappeler d’où il vient » m’explique-t-il. Je suppose que certains de ses ancêtres étaient des esclaves. Et j’ai enfin droit à la pièce de résistance, celui qui orne son ventre. Ou plutôt, devrais-je dire, ses abdos. C’est un motif abstrait, tribal, avec des lignes noires qui ressortent bien sur sa peau couleur caramel. Le bas du tattoo n’est pas visible, parce que la photo s’arrête exactement là où ça devient intéressant.

« Tu triches ! » accusé-je. « Je t’ai tout montré. »

Il me répond par une photo extrêmement intéressante, à savoir sa chute de reins. J’ai un gros coup de chaud. Il a les plus jolies fesses que j’ai jamais vues. Je m’imagine en train de…

J’imagine tant et si bien qu’il me faut un moment pour lire ses autres messages, une poignée de Kleenex à la main.

Naturellement, Maddox a compris ce que j’étais en train de faire, parce qu’il m’envoie un émoji aubergine, suivis de visages rigolards. Je lui demande s’il l’a fait aussi, et j’ai droit à un simple « j’ai plus de contrôle que ça ». Oh, l’enfoiré !

« Fais voir » texté-je.

Je crois qu’il ne va pas répondre, puis une photo arrive. Cette fois, je vois le bas de son tatouage, mais ce n’est pas ce qui retient mon attention. J’en ai presque une commotion. Je me mets au garde-à-vous, à nouveau, tellement je suis ému. C’est de la bête, ça, madame. C’est du solide, de l’acier trempé, du membre de compétition. Franchement, je ne pensais qu’on ne voyait ce genre d’engin que dans les films pour adultes. Je dois faire une nouvelle pause, parce que je ne suis qu’un homme, faible, soumis à ses désirs, et là, tout de suite, je tuerais pour pouvoir m’enfuir de la maison et aller retrouver le propriétaire de ce si bel organe pour tomber à genoux, et rendre grâce à tous les dieux connus et même ceux encore à découvrir pour l’existence d’un tel miracle.

Je passe un long moment en contemplation, du moins mes yeux, parce que ma main s’active. Faisons du sport, c’est important, travaillons notre souplesse musculaire, celle du poignet particulièrement.

Je dois mordre l’oreiller pour éviter que toute la casa entende ma joie de vivre soudaine. Je suis essoufflé, en sueur, comme après une bonne séance de cardio. J’ai les endorphines qui courent dans mes veines, qui chantent la vie et ses petits bonheurs, encore que petit ne soit pas le terme adapté pour parler de Maddox.

Juste au cas où, je me suis flashé en pleine action. Je ne suis pas aussi bien fourni que lui, mais je n’ai pas à rougir de ce que Mère Nature m’a donné en guise de paquet surprise. Comme n’importe quel mec, j’ai pris des mesures, et j’ai fait des comparaisons. Je suis au dessus de la moyenne, tant en longueur qu’en diamètre, et surtout, baby, je sais m’en servir, parce que c’est bien joli d’avoir un outillage adéquat si tu ne sais pas visser et dévisser en rythme.

Je m’endors après une douche bien méritée, comme un bon petit garçon, dans mon bas de pyjama en soie noire. J’ai même dit une petite prière avant de sombrer.

Faites que ce ne soit pas un rêve.

Avant même d’ouvrir les yeux, le lendemain, l’image de la gloire de Maddox s’imprime sous mes paupières fermées. Je me dis qu’une bonne journée commence par un peu de sport, et je glisse ma main dans mon pyjama.

— Tu fais quoi ?

C’est une petite voix qui a dit cela. Je bondis, j’ouvre les yeux, je saute du lit, mais comme j’ai la main sous l’élastique de mon pantalon, je perds l’équilibre et je me retrouve à genoux, ce qui est une option non envisageable quand on est seul. Mon cœur a manqué non pas un, mais plusieurs battements, et du coup il se rattrape en cognant comme une malade dans ma cage thoracique. Je vais faire un arrêt cardiaque. Je halète plus que je ne respire. Je m’assieds par terre après avoir dégagé ma main et je fais face à deux monstres à la bouille ronde.

— Mais qu’est-ce que vous faites là ? m’écrié-je.

Alessandro et Giovanni, mes neveux de quatre ans, des jumeaux aux boucles brunes et aux grands yeux noirs, me regardent en rigolant.

— On est venus dormir avec toi parce que maman et papa se criaient dessus, me dit Alessandro.

— Mais quand ?

— Hier soir. Tu dormais, alors on n’a pas voulu te réveiller, on s’est mis à côté de toi, répond Giovanni.

Ils portent tous les deux un pyjama Spiderman, ils baillent, et ils sont à croquer tellement ils sont mignons. Ce sont mes petits soleils, tellement différents de leurs parents, si rigolos et toujours de bonne humeur. Je me demande parfois si mon frère est vraiment leur père, et d’ailleurs si Carla est vraiment leur mère. Ils ont dû les adopter, parce que ce n’est pas possible qu’ils aient pu faire de petits mômes aussi adorables avec leur gueule sinistre.

— Pourquoi tu avais la main dans ton pyjama ? demanda Alessandro, toujours fixé sur sa première question. Maman, elle dit que c’est pas bien de se toucher les parties.

— Elle a raison. Ça me grattait, mens-je avec la plus parfaite mauvaise foi.

On frappe à ma porte et je gueule « Avanti ! » histoire de faire italien. C’est ma mère, qui pousse un soupir de soulagement.

— Mais qu’est-ce que vous faites là, tous les deux ? s’écrie-t-elle. Ça fait deux heures qu’on vous cherche partout ! Et toi, qu’est-ce que tu fais là ?

— Je suis dans ma chambre, comme un bon garçon, réponds-je.

Ma daronne apprécie peu mon humour.

— Ton grand-père veut tous vous voir dans sa salle à manger, m’informe-t-elle. Il t’a même appelé sur ton portable, mais tu n’as pas répondu. Carla n’est pas venue te réveiller ?

— Non. Prends les monstres, je me prépare, dis-je en sautant du lit.

Je ne m’étonne même pas du coup de pute de ma chère belle-sœur. Elle a dû frapper très discrètement pour être sure de ne pas me réveiller. Je prends mon téléphone pour m’apercevoir qu’à force de mater les photos de Maddox, je n’ai plus de batterie. Et merde ! Je me grouille d’enfiler un jean et une chemise propre, et de me donner un coup de peigne. Le reste attendra. Je monte jusqu’au deuxième au petit trot. Naturellement je suis le dernier et tous les regards me le font bien sentir.

— Tu sais que nous ne sommes pas en vacances ? me lance mon frère ainé, Flavio, perfide comme à son habitude.

— Assieds-toi, m’invite mon grand-père en désignant une chaise près de lui.

C’est un honneur et les autres me font la grimace. Le Vieux a une façon bien à lui de vous faire sentir votre importance dans la hiérarchie, c’est la distance qui vous sépare de son propre fauteuil à un bout de la table. L’autre bout est réservé à son secrétaire particulier, qui note tout ce qui se dit ou se murmure durant la séance. L’assemblée est entièrement masculine. Grand-père n’est pas vraiment un progressiste en la matière, et de toute façon, ma cousine Maria, sa seule petite fille, ne s’intéresse pas aux affaires et laisse Michele, son mari, la représenter. Quant à ma tante Lea, la seule fille du vieux Luca, elle a été bannie de la famille avant ma naissance. Cette fille de mafieux a osé épouser un flic, un Santelli de New York, sous le prétexte qu’elle était amoureuse de lui. Cela a bien failli tuer mon grand-père, et il ne parle jamais d’elle.

Je me glisse à ma place et j’ouvre mon ordinateur, parce que mon boss va me demander ce que j’ai foutu depuis le début du confinement.

Le Vieux poursuit le tour de table, commencé avant que je n’arrive. Pour l’instant, c’est mon cousin Enzo qui est sur la sellette. Il parle des difficultés actuelles pour écouler la came, des dealers qui ont quitté la ville, de ceux qui refusent de sortir, et des clients qui se montrent beaucoup moins assidus.

— En clair, tu n’as écoulé que dix pour cent de ce que tu devais faire ? le coupe le Vieux.

Il a quatre-vingt cinq ans, mais il porte encore beau. Vêtu de son costume noir à fine rayures, avec une chemise blanche et un foulard en soie grise, il se tient très droit sur sa chaise. Ses cheveux gris, pas encore tout à fait blancs, sont rejetés en arrière et bouclent sur sa nuque. Ses yeux noirs un peu tombants ont gardé le vif éclat de sa jeunesse. Quand il avait mon âge, en dépit de sa petite taille, mon grand-père était un séducteur, bel homme, mince, élégant, mais capable de vous buter un mec de sang-froid, et de commander à déjeuner dans la foulée. Il a sans doute eu des maîtresses, mais ma grand-mère n’en a jamais rien su, et elle était l’amour de sa vie. Il dirige le clan avec autant de fermeté qu’à ses débuts, et je le crois encore capable de tuer un homme puis de dévorer une assiette de spaghettis.

— Je ne pense pas que ce soit possible, répond lentement Enzo. La crise actuelle touche tout le monde.

— Je me fous de ce que font les autres ! tonne mon grand-père. Ils peuvent couler si ça les amuse. Mais nous, nous survivrons, comme nous l’avons toujours fait ! Alessandro !

— Oui, papa !

C’est mon oncle, le père d’Enzo et Maria. Il a cinquante huit ans, et il sait qu’il ne sera jamais le capo de tutti capi. Il est un bon exécutant et il se cantonne dans ce rôle.

— Hunter a lancé un site internet avec des tournois de poker en ligne, annonce mon grand-père. Pourquoi n’avons-nous pas notre propre site ?

Les jeux ne sont qu’une toute petite partie de notre activité, grand-père a laissé le monopole à Pax Hunter, qui en retour, ne touche pas à la came. Mais nous avons quand même une ou deux salles clandestines, qui servent aussi et surtout à mener des deals pour la drogue. Elles sont fermées, comme tout le reste.

— Parce que Hunter a ce foutu Latino de mes deux pour lui créer ce site, soupire mon oncle. Le maire Hughes est devenu accro et a fait de la pub partout.

— Hughes est dans la poche de Hunter depuis des années, grogne mon grand-père. On n’y changera rien. Marco ?

Mon père se racle la gorge. C’est l’ainé des fils, et logiquement, c’est lui l’héritier, le futur chef des Beneventi. Seulement, et même si j’aime beaucoup mon vieux, je dois dire qu’il a à peu près autant de caractère qu’une serpillère, surtout quand ma mère est dans les parages, ou mon grand-père, ou quiconque parle avec plus d’assurance que lui.

— Je n’ai pas encore eu le temps de voir tous les rapports, commence-t-il. Flavio a des soucis avec la cocaïne. Les gens qui l’achetaient sont tous partis de Greenville.

Il y a eu un bel exode juste avant le confinement, tous les riches citoyens qui ont des chalets à Aspen ou des villas en Floride se sont empressés d’aller s’y exiler.

Mon grand-père soupire, mais ne dit rien. Mon moment de gloire est arrivé.

— Ash ?

— J’ai écoulé 85% de ma marchandise, dis-je. Je suis presque à sec, et j’attends une livraison ce soir. Les ports sont bouclés, mais je suis en contact avec un pêcheur qui connait un endroit où décharger la marchandise. Ce sera réglé dans l’après-midi.

Et vlan, prends-toi ça dans la gueule, Flavio ! J’ai la satisfaction de voir toute la tablée me regarder avec stupeur et un rien de jalousie. Grand-père a un petit sourire.

— Comment as-tu fait ?

— J’ai monté un site de livraisons de pizzas, dis-je en montrant mon œuvre. On peut commander la basique, la royale ou l’hawaïenne, et une demi-douzaine d’autres.

Le Vieux lève un sourcil, intrigué.

— Vu les prix, je suppose que ce sont des pizzas avec une garniture spéciale ?

— Exactement, souris-je. Chacune correspond à un type de came. La beuh est la plus demandée en ce moment, du coup j’ai pu monter un peu les prix. C’est livré tout à fait normalement, parce qu’il y a vraiment une pizzeria qui envoie de quoi bouffer. Du coup, si le mec se fait contrôler, il est sur son scoot’ aux couleurs des Pizzas Gino, avec le blouson assorti et la pizza bien au chaud dans son carton. La came est planquée dans les pots de glace vendus avec.

— Et pourquoi tu ne nous en as pas parlé ? lance Flavio dont la voix grince tellement il déborde de fiel.

— Grand-père nous avait demandé de trouver des solutions créatives pour contrer la crise actuelle. Il m’a fallu le temps de trouver l’idée, de programmer le site et de le mettre en place. Il est encore en test.

— Mais il fonctionne ? demande mon grand-père.

— Comme sur des roulettes, assuré-je. Les paiements se font en liquide à la livraison. Les clients ne paient que pour la pizza, histoire que Gino puisse présenter une compta en ordre.

 — Je me demande si on ne va pas garder ce système après la crise, sourit mon grand-père. C’est ingénieux.

Je souris modestement sous le compliment. Je viens de marquer un point, et quel point, face à toute la famille, et les visages sont sombres. Il se murmure dans la famille que mon grand-père pourrait directement me passer les commandes sur son lit de mort, sans passer par mon père. Je n’y crois pas trop. Je suis un peu jeune à ses yeux, encore que lui-même ait commencé à peine revenu de la guerre de Corée. Je pense que ça se jouera non pas entre mon père et mon oncle, mais entre Enzo, Michele, Flavio et moi. Si ça ne finit pas en massacre, on aura de la chance.

J’ai prévu de me casser, de toute façon. Je ne resterais pas dans le gang après la mort de grand-père. Mais je jouerais mon rôle jusqu’au bout parce que j’adore le Vieux et que je refuse de lui faire de la peine.

Grand-père me demande de dupliquer le site pour le reste de la famille, mais chacun va devoir trouver sa propre combine. J’ai le monopole de la pizza, à eux de se démerder pour trouver un autre business. Flavio va demander à Carla si elle a une idée, parce que c’est elle qui a toujours les bonnes idées, et Michele et Enzo vont s’associer. Mon père et Alessandro vont les laisser faire. C’est quand même dingue que grand-père, avec son caractère, ait fait des fils aussi peu charismatiques et avec aussi peu de talent pour le leadership.

Le Vieux déclare que la réunion est terminée, et nous donne congé. Mon portable, que j’ai mis en charge en arrivant dans la salle, vibre pour m’informer que j’ai des messages. Avec tout ça, il est plus que l’heure de déjeuner et je meurs de faim, ayant sauté le petit-déj.

Je souris en voyant le message de Maddox.

«  Pas de séance de gym aujourd’hui ? » demande-t-il.

« Le business passe avant le plaisir » répond-je. « Mais je te ferais signe quand je ferais mon show. »

Il me répond, mais je n’ai pas le loisir de lire son message, parce que grand-père m’interpelle alors que je quitte la salle, bon dernier.

— Ash ! Reste un moment, mon petit.

Je range mon téléphone et je me rassieds. Le secrétaire de grand-père s’est barré lui-aussi. Du rez-de-chaussée montent des odeurs délicieuses, et mon estomac gargouille.

Je pense que je vais recevoir des félicitations, mais le Vieux me prend de court.

— Je voulais te parler en privé, parce que j’ai confiance en toi.

— Je t’écoute, dis-je. Tu vas bien, n’est-ce pas ?

Je suis tout de suite inquiet. Entre son âge et ce fichu virus, il en faudrait pas que grand-père nous canne dans les bras.

— Je vais bien, s’impatiente-t-il. Mais il y a quelqu’un qui veut visiblement que j’aille moins bien. On a essayé de me tuer ce matin.

RENEGADES #MADDOX #EPISODE 3

Maddox

Je suis tenté.

Sauf que je ne sais pas si c’est une bonne idée. La partie rationnelle de mon cerveau, celle qui me guide normalement, me dit que non. Ash Beneventi fait partie d’un gang sinon rival, du moins, d’un autre gang que le mien. C’est une première raison pour ne pas fraterniser avec lui.

La deuxième raison…

Mon cerveau rationnel vient de se prendre un coup de pied au derche monumental de mon cerveau émotionnel. Ou plutôt de celui qui est situé en dessous de ma ceinture.

On s’en fout de tes raisons ! On ne vit qu’une fois, ! Envoie-lui un message, crétin. Il t’a filé son 06, ce n’est pas pour faire de la déco sur sa fenêtre.

D’accord.

Le seul souci, c’est que je ne sais pas quoi envoyer. Un banal « salut, ça va ? » est lamentable, même dans des circonstances normales. Je vois bien qu’il va bien, puisque je l’ai en direct live depuis ma fenêtre. Je suis un mec d’action, moi, pas un littéraire. Quand un mec me plait, je m’arrange pour qu’il le sache d’un regard, d’un geste, je ne m’embarrasse pas avec les textos. Je laisse ça aux intellos, aux verbeux, aux chefs. Je suis sûr que Pax et Nate ont dû s’échanger une blinde de textos, en grands romantiques qu’ils sont.

Si on était en boite, je l’aurais emballé vite fait, le petit-fils Beneventi. Une danse, une main aux fesses et hop, direction la backroom ou ma caisse, selon mon humeur et ma disponibilité.

Je pourrais lui envoyer une photo de mon zboub. C’est franc, c’est honnête, ça montre la couleur, la taille et mes intentions tout en un.

Mouais. Ça manque un peu de subtilité, quand même. Et puis, sans vouloir me vanter, il pourrait être impressionné par l’engin, et faire dorénavant sa gym fenêtre fermée. Quoi ? Je dépasse le mètre quatre-vingt dix, et tout est en proportion, chez moi, y compris et surtout popaul.

Je me tâte, je me pose des questions, et du coup l’après-midi passe vite. J’allume la télé, en espérant y trouver une inspiration, mais c’est la tronche de notre président qui s’affiche dans la lucarne, et franchement, ça m’enlève toute pensée érotique, alors j’éteins en secouant la tête pour chasser cette vision orangée de mes pensées.

Bon, Maddox, mon grand, tu as déjà foncé au milieu d’un bataillon de soldats ennemis, tu t’es tenu en plein milieu d’un fusillade sans broncher le temps qu’on ramasse les blessés, et tu viens me dire que tu as la trouille d’envoyer un texto à un autre mec ?

Surtout qu’il a un beau tatouage. Je suis fan. Si on sort de ce confinement de mes deux avant qu’on ait tous les deux une barbe blanche, j’aimerais bien le suivre des doigts, de la langue et de…

Voilà, c’est ça ! J’ai trouvé ! J’attrape mon téléphone.

« Montre-moi ton dragon. Tout ton dragon. »

J’attends en faisant des pompes. J’ai le cœur qui bat comme un ado, et l’adrénaline court dans mes veines. Une semaine de confinement et j’en suis à avoir des émois parce que j’ai demandé la photo de ses fesses à un mec. Je préfère ne pas penser à ce que ce sera dans un mois.

Ou plutôt j’imagine très bien. Je vais devenir le roi des sextapes. Quand on sortira, je vais me jeter sur Beneventi et le bouffer tout cru.

Mon portable carillonne et vibre. J’ai les mains tremblantes. J’ouvre fiévreusement le message reçu.

C’est un texto de ma mère.

« Bonsoir, mon chéri, ça va ? Ici, tout va bien, ne t’inquiète pas pour moi. Gros baisers de ta mère qui t’aime. »

J’éclate de rire et je sursaute, parce que le son de ma propre voix m’est devenu étranger. Ce putain de silence me tue. On dirait que tout le monde est mort. Il n’y a pas un bruit. Même la Casa Beneventi a tiré les rideaux. J’imagine qu’ils doivent dîner en famille. Ash est parmi eux, c’est pour cela qu’il ne me répond pas.

Je texte à ma mère que je suis en pleine forme, et j’envoie des emojis à la con, avec des cœurs et des bisous, parce que j’ai peur pour ma vieille tous les jours. Elle est infirmière dans une clinique privée à Harlem, et elle est en première ligne, même si elle m’assure être bien protégée, avec masque et surblouse et tout le tremblement.

Je repose mon téléphone. Bon, pas la peine de me faire des illusions, je n’aurais pas de réponse ce soir, et peut-être même jamais, parce que j’y suis peut-être allé un peu fort. Ash Beneventi est gay, certes, mais j’ignore tout de ses habitudes de drague. A part qu’il file son numéro à des bodyguards en période de confinement.

Re-carillon. Je déverrouille mon téléphone. Il y a une photo. Ash s’est flashé de dos, devant sa glace. Il est complètement à poil, et je vois enfin la queue de son dragon, à défaut de voir celle de son propriétaire. Son tatouage, dans son entier, est magnifique. Et je ne parle pas de la surface sur laquelle il est gravé, ronde, musclée et délicieusement dorée par le soleil. Il doit pratiquer la bronzette intégrale.

Je me laisse tomber sur mon lit.

Je sais ce que je vais faire ce soir. Si je finis sourd, tant pis.

Nouveau carillon. Cette fois-ci, c’est un message.

« Montre-moi le tien. »

Je rigole.

« Je n’ai pas de tatouage de dragon. »

« Alors montre-moi tes autres tatouages. »

« Certains sont intimes. »

« C’est surtout ceux-là que je veux voir. »

D’accord. Il veut voir la bête avant d’aller plus loin. Ça me va. Je vire mes fringues, j’allume les lampes de façon à avoir un bon éclairage, et je vais planter devant la glace. J’ai des tatouages sur les bras, sur les jambes, et sur le torse. J’en ai sur les abdos, mais si tu veux le voir en entier, il faut qu’on soit intimes.

RENEGADES #MADDOX #EPISODE 2

ASH

Mais qu’est-ce qui m’a pris de lui donner mon numéro ? Le confinement me tape sur le système, beaucoup plus que je ne le pensais. Dire que je devrais être à Londres en train de faire la bringue comme seuls les Brits savent faire. Au lieu de cela, je suis prisonnier dans ma chambre comme lorsque j’étais gosse et que j’avais fait une connerie, à savoir un jour sur deux.

Il y a une dizaine de jours, quand les médias ont commencé à vraiment tirer la sonnette d’alarme sur la pandémie, j’ai vaguement fait des plans pour rester chez moi dans et gérer mon business depuis mon appartement en centre ville. J’en étais à me demander auquel de mes amants d’un soir j’allais demander de venir me tenir compagnie quand j’ai reçu un message du Vieux, aussi bref qu’impérieux.

Confinement chez moi. Maintenant.

J’ai songé un bref instant à désobéir. J’ai vingt-six ans et je sais me débrouiller seul, merci bien. Sauf qu’on ne dit pas non à Luca Beneventi, du moins si on veut voir le jour suivant se lever. J’ai fait ma petite valise, ai grimpé dans ma Ferrari et j’ai accouru pour donner la papatte.

J’aime mon grand-père, mais l’idée de me retrouver confiné avec lui me donnait des sueurs froides. Quand j’ai compris, en arrivant, qu’il avait convoqué toute la famille, mes oncles et tantes, mes frères, mes neveux, j’ai envisage de m’enfuir. Je n’en ai pas eu le temps. Je me suis retrouvé avec un coton-tige dans le nez qui a bien failli me perforer le cerveau tellement l’infirmière qui me faisait le prélèvement l’a enfoncé loin. Puis j’ai été prié d’attendre avec toute la famille au rez-de-chaussée. Luca s’était barricadé au deuxième étage via son ascenseur privé. Nos tests sont tous revenus négatifs, ce qui a été un réel soulagement.

Le Vieux avait déjà tout prévu. Chacun avait sa chambre d’assignée, avec le reste des pièces à se partager, sauf le second étage réservé à mon seul grand-père. Les domestiques, réduits à cinq, et les gardes du corps, au même nombre, se partageaient le sous-sol et le grenier transformé en dortoir. Dans la journée, il y a des livraisons de nourriture pour tout un régiment. Puis mon grand-père a solennellement fermé et verrouillé les portes de la Casa Beneventi, avec ordre de ne pas en sortir jusqu’à la fin de la pandémie. Et comme il avait son pistolet bien en évidence sous sa veste ouverte, sur une chemise blanche impeccable, tout le monde a compris que ce n’était pas des paroles en l’air.

Grand-père est capable de flinguer le premier d’entre nous qui osera briser le confinement.

Il faut le comprendre, il a perdu grand-mère de la grippe il y a quelques années. Depuis, le Vieux considère tout virus comme son ennemi personnel, et a décrété que celui-ci ne ferait aucune victime dans sa famille, on a déjà donné, merci.

Bien sûr on bosse. Les affaires continuent, même au ralenti, et je passe une partie de mes journées au téléphone et devant mon ordinateur. Mais le reste du temps, je m’ennuie. J’ai l’habitude de sortir, de voir du monde, de passer mon temps en rendez-vous la journée pour enchainer avec les rendez-vous d’une autre nature le soir. Je me retrouve avec beaucoup de temps libre et un seul refuge, ma chambre, comme lorsque j’étais ado. Et encore, à cette époque, je faisais le mur.

Comme je ne peux plus aller à la salle de sport, je me suis concocté une petite routine de fitness, avec pompes, squats, burpees et tout le tremblement. Vu que c’est dîner en famille tous les soirs, j’ai intérêt à me dépenser si je ne veux pas finir avec du bide quand on pourra enfin sortir. Je fais ça la porte-fenêtre grande ouverte, histoire d’avoir l’illusion d’être dehors.

C’est là que j’ai remarqué que j’avais un admirateur. La villa Beneventi est dans une banlieue cossue, mais pas si riche que ça. Elle date d’avant la main mise des Beneventi sur la moitié du business illégal de Greenville, et reste d’une taille modeste. A côté, à une dizaine de mètres seulement se dresse une autre villa, qui a été convertie en appartements. Avant, un rideau d’arbres masquait la vue, mais ils ont attrapé la maladie cet été et grand-père a dû les faire couper. Depuis, les résidents du l’immeuble ont une vue imprenable sur la villa. Comme je n’ai rien d’autre à faire pendant que je m’entraine, j’ai noté que le rideau d’une des fenêtres du premier étage bougeait légèrement lorsque je m’entrainais. Un rayon de soleil, qui a tapé direct dans la lentille d’une jumelle, a trahi le voyeur. J’ai cherché qui habitait à cet étage. Facile quand on a quelques talents de hackers de craquer la base de données de la ville et de trouver précisément qui se cache derrière ce rideau.

Je suis tombé des nues quand j’ai vu qu’il s’agissait de Maddox , le freefighter, bodyguard de Pax Hunter à ses heures perdues. Sans être un fan de MMA, je suis allé le voir combattre. Il vaut le déplacement, tant par son style, sa technique que son physique.

Ce n’est pas un secret qu’il est gay, du moins dans notre petit milieu. Alors, quand j’ai compris qu’il m’espionnait, j’ai commencé à faire mes séances en boxer-short bien moulant, et à me mettre un peu en scène. On s’amuse comme on peut. Je guette le rideau. C’est quasi-imperceptible, mais je sais quand il se met en place, parce que le soleil tape juste contre sa fenêtre à ce moment-là.

Hier, ma belle-sœur et sa fille sont venues me casser les pieds, pour rester poli, parce que mes chasse-neiges, réalisés pieds nus, s’entendaient du rez-de-chaussée où les petits faisaient la sieste. Je les ai envoyés bouler. Déjà, le soir, il ne faut pas faire trop de bruit parce que les chérubins dorment, alors dans la journée, j’aimerais bien pouvoir vivre normalement, merci. Sans compter que les mômes, que j’adore soit dit en passant, dormiraient au milieu d’un tremblement de terre. Non, en fait, Carla voulait juste me faire chier, comme d’habitude. Elle me déteste, et c’est réciproque.

Je lui ai lancé que les mômes pouvaient se passer de sieste pendant quelques jours. On était là depuis huit jours, encore une semaine à se taper mutuellement sur le système et on pourrait tous reprendre nos vies. Carla a eu un hennissement féroce.

— Une semaine de plus ? Dans tes rêves, oui. On en a pour un mois minimum, peut-être deux. Demande à nos cousins du pays.

Puis elle a claqué la porte, satisfaite de m’avoir flanqué un seum monumental.

Deux mois ?

C’est vrai que les Beneventi de Venise, qui comptent des victimes parmi leurs proches, nous ont dit que cela faisait un mois qu’ils étaient confinés et que la libération n’était pas pour demain.

Deux mois ?

Je ne vais jamais pouvoir tenir huit semaines sans m’envoyer en l’air. Huit semaines sans sexe, sans corps à caresser, à embrasser, à étreindre ; huit semaines sans être touché, caressé et bon sang, baisé jusqu’à la garde.

Je ne peux pas compter sur la main d’œuvre locale. En dehors de la famille, il y a dix personnes dans cette personne. Cinq sont des femmes. Et les cinq autres sont des mecs hétéros. Je le sais, parce que je les connais depuis des années, et que j’ai tenté ma chance auprès de deux d’entre eux. Aucun n’est dans le placard, aucun n’est ouvert à une expérience gay.

Si j’avais su, je ne serais pas venu. Ou alors j’aurais amené mes propres provisions. J’aurais pris un garde du corps bien gaulé, totalement gay, un stock de capotes et j’aurais fait trembler les murs de la Casa Beneventi avec mes coups de reins compétition.

En attendant, j’écris mon numéro de téléphone sur une feuille et je la scotche à ma fenêtre.

L’espoir fait vivre.

A suivre