RENEGADES MADDOX EPISODE 20

Ash

— Tu as une tête de déterré, lance le Vieux lors de notre promenade quotidienne. Ne me dis pas que tu as le cœur brisé.

Je ne réponds pas. Je donne un coup de pied dans l’herbe qui ne m’a rien fait. J’ai l’impression d’avoir quinze ans et de bouder.

— Vous avez baisé quoi ? Deux ou trois fois ? Ce n’est pas de l’amour, reprend mon grand-père. C’est juste un rapprochement dû au confinement. Tu connais Striker depuis des années, on l’a presque toujours vu derrière Hunter, et brusquement tu tombes amoureux ? A d’autres !

Je soupire. Il a raison, et il a tort.

— Si tu le dis, marmonné-je. Il n’y a pas que cela, de toute façon. J’en ai marre de ce confinement, j’en ai marre du virus et j’ai envie de reprendre une vie normale.

— Tu as vu la une du New York Times aujourd’hui ? demande-t-il.

— Ouais.

Mille noms en première page. Mille noms de personnes mortes du virus, et ce n’est qu’un infime pourcentage du nombre des victimes. Le virus est encore là, bien présent, même si le président a décidé d’aller jouer au golf.

— Il va falloir que tu deviennes un peu plus sérieux, reprend le Vieux. Tu approches de la trentaine, Ash. Tu n’es plus un gamin. Il est temps de te fixer et fonder une famille.

Pardon ?

— Tu veux que je me marie ? fais-je, incrédule.

— Bien sûr ! Tous les Beneventi se marient, et maintenant que la loi est passée, tu vas pouvoir en faire autant. Et vous pourrez adopter des enfants.

Holà, il va beaucoup trop vite pour moi. Déjà, je ne sais pas si je veux me marier, et je suis quasiment sûr que je ne veux pas de mômes. J’adore mes neveux, mais je vois les responsabilités que ça engendre. Flavio a pris un sacré coup de vieux quand il est devenu père. Je ne suis pas du tout dans le trip couche-culotte et meilleure maternelle pour un éventuel rejeton.  Rien que d’y penser me fait frissonner.

— Si tu veux que je me marie, réponds-je sans la moindre diplomatie, ne me fais pas rompre avec mon petit-ami.

— Sois un peu sérieux. Même si Striker n’était pas le garde du corps de Hunter, ce n’est pas un parti pour toi. Il faut que tu épouses un fils d’une famille.

Autrement dit, un héritier de mafioso. Le Vieux est reparti dans ses délires d’alliance avec les autres grandes familles du crime. Il s’est débrouillé pour que ses enfants se marient bien, sauf Léa, et il entend faire de même avec ses petits-enfants. Ça se passe exactement comme dans les familles très riches. Les parents se démènent pour que leurs enfants fréquentent l’élite, via leurs écoles hors de prix et les activités qui vont avec, puis organisent des raouts où les jeunes apprennent à mieux se connaître et finissent par tomber amoureux. Evidemment il y a des ratés, et des princes épousent des bergères, ou le contraire, mais c’est finalement assez rare.

— Je n’ai pas la tête à me marier pour l’instant, grand-père, réponds-je diplomatiquement.

Il est hors de question qu’il choisisse mon futur mec pour moi. Je suis assez grand pour le faire tout seul.

— Tu dois y penser. Je ne me fais plus tout jeune, et j’aimerais pouvoir passer la main peu à peu.

Je m’arrête net et me tourne vers lui. Grand-père n’a jamais parlé de ses projets de succession. Même si la rumeur court que je pourrais être désigné comme son héritier, je n’y ai jamais cru. Il ne sauterait pas une génération comme ça. Ce sera mon père, ensuite ça se jouera entre Flavio et moi.

Et pour être tout à fait franc, je ne serais probablement plus dans le coin quand mon propre père désignera son héritier. Flavio peut dormir tranquille, j’ai d’autres projets, et le clan Beneventi n’en fait pas partie. Sauf que cela, je préfèrerais éviter de le dire à grand-père. Je ne redoute pas tant sa colère que sa peine. Le clan et la famille, c’est tout pour lui. 

— Tu es encore en pleine forme, protesté-je.

Je mens et il le sait. Il a quatre-vingt cinq ans. A son âge, les semaines sont des mois, et les mois des années. Chaque anniversaire fêté est une victoire.

— Je suis vieux, rétorque-t-il. Je veux être sûr que je laisse le clan entre de bonnes mains avant de mourir. Je veux que tu te maries, Ash, que tu fondes une famille et que tu deviennes un homme sur qui je peux compter. Je veux te laisser le clan.

Oh non. Mon pire cauchemar est en train de se réaliser.

— Grand-père, dis-je avec douceur, tu sais bien que personne n’acceptera mon autorité. Papa ne saura pas sur quel pied danser de recevoir des ordres de son fils, Flavio et les cousins vont me mettre les bâtons dans les roues. Je ne suis même pas sûr que nos associés m’acceptent, vu mon style de vie.

Le Vieux a accepté mon homosexualité et a fait en sorte que personne dans la famille ne me rejette, mais ses associés et ses partenaires en affaire ont parfois du mal à cacher leur mépris envers moi. Je le sais, je fais avec, mais si je me retrouve chef de clan, je vais littéralement avoir une cible peinte dans le dos.

— Ce sera à toi de montrer que tu en as dans le pantalon, rétorque mon grand-père. Je sais que tu en es capable.

Probablement. Mais en ai-je envie ? Non.

— Si j’ai des enfants, ce ne seront pas des Beneventi, objecté-je.

— Il y a des mères porteuses, rétorque-t-il.

— Je suis contre.

En fait, je n’ai pas vraiment réfléchi à la question, parce que je ne me sentais pas concerné. Mais les rares fois où j’ai pensé à des enfants, il était évident dans mon esprit que je les adopterais.

— Soit, tu es contre. Eh bien, tu pourras en adopter. L’important, c’est qu’ils soient élevés en Beneventi.

J’ai horreur quand il joue à cela. Il a réponse à tout. Il ne se laisse pas désarçonner parce qu’il a toujours un coup ou deux d’avance.

— Les gays ne courent pas les rues dans les clans, fais-je remarquer.

C’est encore mal vu d’aimer les queues, dans le milieu. Ce n’est pas viril. Ça se fait encore derrière les portes closes.

— Lorsque le confinement sera fini, il serait intéressant que tu ailles à L.A., reprend le Vieux. Tu pourras rencontrer les Rodriguez, vu qu’on est en affaire avec eux. Le fils cadet est gay. Ils ne sont pas italiens, mais ils sont catholiques et nous partageons les mêmes valeurs.

Je n’y crois pas ! Tout cela pour en arriver là ! Grand-père m’a trouvé ce qu’il pense être un bon parti, et le voilà parti dans des projets d’union. J’ignore à quoi ressemble le cadet des Rodriguez, s’il est sympa ou un connard, mais je le  raye illico de mon agenda. Je refuse d’être marié comme un étalon à une pouliche, ou quoi que ce soit du genre.

— Non ! m’exclamé-je. Il est hors de question que j’épouse un type juste parce qu’il est gay et d’une famille de mafieux !

Le Vieux fronce les sourcils. Il a perdu l’habitude qu’on lui dise « non » en face.

— Alors, trouve-toi un mari convenable et marie-toi ! tonne-t-il. J’ai laissé courir jusqu’à présent, mais il est temps que tu deviennes un homme digne de ce nom !

— Parce que me marier ferait de moi un homme ? soupiré-je.

— Oui. Il n’y a pas trente-six choses qui font d’un gamin, un homme. Buter un mec, n’importe quel môme peut le faire, je l’ai vu pendant en Corée. Se marier et élever des enfants, c’est devenir adulte.

— Je me sens pleinement adulte, rétorqué-je. Et je ne vais pas te laisser me choisir un mari sur catalogue. Je n’irais pas à L.A. rencontrer l’héritier Rodriguez ou qui que ce soit d’autre.

Il faut que je pose des limites maintenant, ou je vais me retrouver avec la bague au doigt avant même d’avoir eu le temps d’y réfléchir.

— Tu feras ce que je te dis !

— Non !

Nous nous faisons face comme deux boxeurs sur le ring. Le Vieux est en pétard. Ce n’est plus mon grand-père que j’ai en face de moi, c’est le chef de clan qui a toujours fait plier la famille à sa volonté.

— Si tu refuses, tu pourras dire adieu à la succession ! Tu resteras un sous-fifre toute ta vie ! me menace-t-il.

— Je n’ai pas l’intention de rester, de toute façon ! Dès que ce foutu confinement est terminé, je pars et je vais faire du business ailleurs ! J’en ai ras le bol de la famille, des Beneventi, du clan, et de toutes les manigances qui vont avec. Je ne les supporte plus ! J’étouffe !

Les mots sont sortis de ma bouche avant que je ne les contrôle. Je voudrais les reprendre, non pour les renier, mais pour les polir un peu aux angles, les rendre plus tolérables pour mon grand-père. Mais il est trop tard.

Il plante sa canne dans l’herbe avec violence.

— Tu ne partiras pas ! Je te l’interdis !

— Tu ne peux pas m’en empêcher ! Tu ne comprends pas ? J’en ai marre ! Je ne peux plus supporter tout ce cirque ! Je veux ma liberté, avoir mon propre business et ne plus avoir à faire avec les cousins ! Ou même Flavio !

— Et tu penses que tu iras loin sans ma protection ? Tu crois que les portes s’ouvrent devant toi à cause de ta belle gueule ? crache mon grand-père.

— Je me démerderai !

Le Vieux va pour dire quelque chose, mais sa bouche s’ouvre sans qu’aucun son n’en sorte. Il fait la grimace, porte la main à sa poitrine et se frotte à travers sa veste.

Puis il s’écroule.

Pour la deuxième fois, une équipe médicale se précipite. Grand-père a fait un malaise cardiaque, dont le médecin présent ne peut que constater la gravité. Il lui injecte un truc, lui met un masque à oxygène et les infirmiers soulèvent le brancard. Toute la famille s’est précipitée dans le jardin lorsque le garde du corps qui nous suivait à distance respectueuse a vu le Vieux s’écrouler. Et bien entendu, tout le monde est au courant que nous étions en train de nous disputer, vu que nos éclats de voix s’entendaient depuis la maison. Grand-père est encore conscient, et il a même toute sa tête. Il a parlé avec le médecin, a pu donner des informations sur son traitement. Amy lui tient la main, mais il refuse qu’elle vienne avec lui à l’hôpital. Il repousse d’ailleurs le masque à oxygène.

— Alessandro, Marco, dit-il à ses fils. Pendant mon absence, c’est Ash qui dirige le clan.

— Mais, papa, commence mon père en me jetant un coup d’œil, c’est à moi de…

— Ash est en charge des affaires du clan, assène le Vieux en remettant son masque à oxygène.

Puis il fait signe aux infirmiers qu’ils peuvent l’emmener.

RENEGADES MADDOX CHAPITRE 19

Maddox

Je viens d’exploser mon sac de sable. Mon dernier coup, gants de boxe aux poings, a eu raison de l’enveloppe et le sac se répand sous mes yeux, accusateur. Je pousse un soupir, j’attrape le sac, le décroche et je le pose au sol avant que le reste ait eu le temps de se répandre.

Il ne me reste plus qu’à en commander un autre. Il ne manquait plus que cela. Je maugrée tout seul en nettoyant, jusqu’au moment où j’envoie tout balader et donne un coup de pied dans le sac à terre, ce qui achève la bête. J’en veux au monde entier.

Cela fait quinze jours et quinze nuits que je n’ai pas parlé à Ash, et je suis en manque. J’ai besoin de lui, de son corps, de ses lèvres sur les miennes, de son sourire d’homme sûr de lui. J’ai envie de tracer son tatouage de dragon le long de son dos avec mes doigts et ma langue. J’ai envie de lui faire des choses que le Kamasoutra a oublié d’inscrire dans ses pages, mais qu’on a inventées pendant nos quelques nuits torrides.

Bien sûr que je sais que notre relation s’inscrit haut dans l’échelle des liaisons impossibles. On appartient à deux clans différents. Lui est lié par le sang tandis que je dois de ne plus vivre dans la rue à Pax. Je ne veux pas le quitter comme ça, pas en pleine milieu du confinement, alors que c’est le bordel dehors et que le Blue Lounge est fermé. Et même si je le faisais, j’ai de gros doutes sur la façon dont je serais accueilli par les Beneventi. Je doute que ce soit un remake du retour du fils prodige. Ils vont me regarder d’un air hostile parce que je viens du clan Hunter, et je vais probablement avoir à faire à un ou deux racistes dans le lot.

J’ai vu Pax tomber amoureux alors que je le croyais bon pour rester célibataire. Je l’ai vu virer sa cuti pour les beaux yeux de Nate, et se marier. Quant à Joaquin, monsieur « l’amour n’est pas pour moi », il est confiné avec l’amour de sa vie. Même ce connard de Ruskof d’Alexei a un mec. Il n’y a que moi qui reste seul comme le pauvre type qui n’a jamais de chance.

Arrivé à ce stade de l’auto-apitoiement, j’hésite à me la jouer gay dans une vieille sitcom et à me vautrer sur le canapé avec une glace au chocolat, puis je me rappelle que je n’en ai plus, parce que j’ai englouti le dernier pot il y a trois jours. Voilà, continue comme ça mec, et tu vas te prendre des poignées d’amour qui serviront de bouée cet été. Si toutefois on est sorti de ce foutu confinement, parce que ça n’en prend pas le chemin. A New York, ils viennent d’annoncer qu’on a pris jusqu’au 15 juin. Je crois que ça ne va bientôt plus être la peine de déconfiner, on va tous finir par devenir dingues et se retrouver en camisole de force. Et voilà ce foutu sable qui vient d’encrasser mon aspirateur ! Merde ! Je donne un bon coup de pied dans l’engin et je me recule vivement quand de la fumée monte du moteur. Je débranche en vitesse, et je porte le bazar sur le balcon. Ce n’est pas vrai ! Je viens de bousiller mon aspirateur ! Mais je n’en peux plus ! J’ai la poisse, ce n’est pas possible !

Mon portable sonne à ce moment-là. C’est Pax en appel visio. J’appuie sur l’écran en retenant ma force, parce que je n’ai pas envie d’être coupé du monde pour cause de téléphone bousillé.

— Ouais ? rugis-je.

Pax se recule un peu et rigole.

— Salut, l’ours des cavernes. Tu n’as plus de café ?

Je soupire. Pax ne sait rien à propos de mes amours contrariés.

— Non, mon aspirateur vient de me lâcher.

— C’est le moment d’apprendre à balayer, Daniel san, répond-il en rigolant de plus belle.

— Ta gueule, Myagi sensei, grogné-je. Si tu te crois drôle, tu te trompes.

— Nate me trouves hilarant.

— Il est obligé de te trouver hilarant, il est coincé avec toi jusqu’à la fin de vos jours, riposté-je.

Pax soupire. Il a l’air d’excellente humeur, ce qui me rappelle que le monde ne tourne pas autour de moi et de mon pauvre petit cœur brisé.

— Que veux-tu ? demandé-je.

—Discuter de la réouverture possible des octogones, soupire-t-il, tout sourire envolé. Les finances sont en baisse, mon pote. Notre bon maire fait pression sur moi pour rouvrir le cercle de jeux, et j’ai refusé parce que je sais très bien que les mesures barrières seront impossibles à respecter dans le feu de l’action. Mais on pourrait organiser des combats à huis-clos. On teste les combattants juste avant, avec un test sérologique, et on les fait combattre en vidéo HD.

— Si un des mecs vient juste de se faire infecter, le test sera négatif, mais le gars pourra contaminer son adversaire, objecté-je.

Je ne suis pas médecin, mais j’ai une mère infirmière avec qui je discute un peu tous les soirs. Je commence à comprendre le bazar.

— Merde, je n’avais pas pensé à cela, reconnait Pax.

— Il y a une solution, mais elle n’est applicable avant quatorze jours.

— Vas-y.

— Tu mets les mecs à l’isolement. Dans des chambres séparées, j’entends, pendant quinze jours. On les teste avant, pendant, et au moment du combat. Ça limite beaucoup les risques.

— Et comment font-ils pour s’entrainer ? objecte Pax.

Merde.

— On les met ensemble pendant les quinze jours ? suggéré-je.

— C’est une idée, reconnait-il. Mais encore faudrait-il qu’on réunisse tous les mecs, qu’on les teste, qu’on sache ce qu’ils ont branlé ces quinze derniers jours, s’ils étaient confinés ou pas, et qu’on leur trouve un endroit pour vivre et s’entrainer. Et une nounou pour éviter que ça finisse en pugilat avant l’entrée sur le ring.

Je soupire. J’en ai marre de ce putain de virus, j’en ai marre du confinement, j’en ai marre de rester toute la journée enfermé à ressasser mon histoire d’amour foirée avec Ash Beneventi. J’ai besoin d’action, de cogner sur quelque chose ou quelqu’un, et surtout de me sortir Ash de la tête.

— Je suis volontaire pour leur servir de nounou, dis-je. On trouve une vingtaine de gars prêts à venir s’isoler et on annonce la réouverture de l’octogone avec de la pub. Quinze jours d’entrainement ne seront pas du luxe. Et ça donnera le temps de faire monter les enchères pour les paris.

— Je vais demander à Joaquin de trouver du bon matos pour filmer, et des types capables de piloter les caméras à distance. Ah, il faudra aussi un arbitre. Tu pourras assurer ?

Je fais la grimace.

— Je préfère combattre.

— C’est quand même risqué, mec. Si jamais tu te blesses, ou si un test foire et que le mec en face te contamine, tu risques gros.

— Les autres aussi.

— Les autres combattants bossent pour moi. Toi, tu es mon ami.

Merde, je vais chialer s’il continue.

— J’ai besoin de me taper sur quelqu’un, dis-je lorsque ma gorge s’est un peu dénouée.

Pax soupire.

— Je comprends, mec, crois-moi.

Je me rappelle qu’il est confiné avec ses beaux-parents.

— Ça se passe bien avec belle-maman ? demandé-je.

Oh, la tête !

— Disons que j’ai mis les choses au point dès le début, soupire-t-il, mais ça reste tendu. Elle a lancé une idée un soir où elle avait trop picolé et depuis, elle nous fait chier avec.

— Que se passe-t-il ?

Pax hésite, puis se lance.

—Belle-maman a lancé l’idée qu’on pourrait adopter un gosse. Ou en faire un avec une mère porteuse. Enfin, bref, un gosse, quoi.

Je sens ma mâchoire qui se décroche et qui tombe par terre. Pax et Nate, futurs parents ? Je ne connais pas très bien son mari, mais je connais Hunter. Je ne le vois pas vraiment en père de famille. Il a déjà eu du mal à trouver du temps pour son couple, parce que c’est un malade du travail, toujours sur le pont, alors je ne le vois pas en train de s’occuper d’un môme.

— Et Nate et toi, vous en pensez quoi ? demandé-je prudemment.

— Nate n’est pas chaud, et moi non plus. On a des carrières prenantes, à peine du temps pour nous deux, et vu mon métier, je n’ai pas envie d’élever un môme avec toi en garde du corps H24.

— Je t’arrête tout de suite, je ne suis pas volontaire pour jouer les nounous. Si vous ne voulez pas de gosses, dites-le à Sally.

J’aime bien les gosses, mais je refuse de servir de garde du corps à l’un d’eux. Petit, il va se mettre à brailler, ado, il ou elle me fera chier juste pour s’amuser.

— C’est ce que l’on a fait. Depuis, elle nous dit qu’on devrait au moins adopter un chien. Et là, Nate est enthousiaste.

— Pas toi ? m’étonné-je. C’est bien, un chien.

— Je n’ai pas remarqué que tu en aies un, lance-t-il.

— Je ne suis jamais à la maison. Toi, tu pourrais l’emmener au club.

— C’est Nate qui en veut un, pas moi, marmonne Pax. En plus, on n’est pas d’accord sur le modèle.

— La race, tu veux dire ?

— Ouais, la race. Quitte à avoir un clébard, autant que ce soit une bête qui ait de la gueule, un gros truc. Nate et sa mère craquent sur des bestioles genre yorkshire. Le cliché du gay à lui tout seul.

J’éclate de rire. La tête de Pax vaut tous les films comiques du monde. Je sens qu’il va se retrouver avec un petit chien dans les bras avant longtemps.

— Rigole, mon pote. Si je me retrouve avec un chien que je n’aime pas, c’est toi qui t’en occuperas quand je serai au club.

— Si tu veux.

J’aime beaucoup plus les bêtes que les gamins, soit dit en passant.

— Tu devrais en adopter un. Tu pourrais l’amener au club, si tu veux, propose Pax.

— Je pense que je finirais tout seul, marmonné-je. Sans mec, sans gosse, sans personne.

— Hé, ça n’a pas l’air d’aller ? s’inquiète Pax. D’ailleurs, ça fait plusieurs jours que tu as une sale mine.

— Merci, répond-je, vexé.

— Je suis son ami, Mad. Je m’inquiète.

J’hésite. Je n’ai aucune raison de lui parler de ma liaison. C’est fini, terminé, kaput. J’imagine mal lui dire que j’ai profité du confinement pour baiser avec l’un des héritiers du clan Beneventi.

Un double appel me sauve de mon dilemme.

— Je te reprends, dis-je en mettant la vidéo en off.

C’est le numéro de la clinique où travaille ma mère. J’ai la secrétaire du directeur en personne, qui m’apprend que ma mère a été contaminée et qu’elle est en réanimation.

RENEGADES MADDOX EPISODE 18

Ash

Cela fait quinze jours que je n’ai pas parlé à Maddox. Deux semaines que je me traine et que je me dégoûte moi-même parce que je me sens lamentable. Grand-père ne m’a rien ordonné. Il m’a laissé réfléchir par moi-même. J’ai dit à Maddox qu’on avait été découverts, et en plaisantant, il m’a demandé si sa vie était en danger. J’ai réalisé à quel point j’avais été idiot. J’avais bel et bien mis sa vie en danger en sortant avec lui. Le Vieux réglait parfois ses problèmes avec des snipers. L’un des gardes du corps confiné avec nous était un tireur d’élite.

J’ai hésité, puis je suis carrément aller demander au Vieux. Il m’a regardé et a secoué la tête.

— Branche ton cerveau, Casanova. Si je faisais abattre le garde du corps et ami de Pax Hunter, à quoi cela aboutirait-il ? En dehors de ton pauvre petit cœur brisé ?

— A une guerre des clans, ai-je marmonné, me reprochant ma stupidité.

Evidemment que le Vieux ne va pas faire supprimer mon mec. Il n’est pas gâteux.

J’ai assuré à Maddox que je gérais la situation, en lui rapportant ma petite humiliation. Il a eu un rire bref, puis m’a dit qu’il aurait dû y penser lui-aussi. On a parlé un moment, par morceaux de phrases. Aucun de nous n’avait voulu réfléchir à l’après-confinement, lorsque la vie reprendrait son cours. La confrontation avec le Vieux avait été un coup de tonnerre dans un ciel bleu.

— Nous n’avons pas d’avenir ensemble.

Ce sont les mots de Maddox. Je n’ai pas trouvé d’argument à lui opposer. Je lui ai dit qu’il valait mieux tout mettre en suspens jusqu’à ce qu’on puisse sortir et se parler de vive voix. Naturellement, à ce moment-là, il n’était déjà plus question que je fasse le mur tous les soirs pour le rejoindre. Je savais que grand-père m’observait et j’aurais eu l’impression de le trahir, de le narguer alors que je résidais sous son toit.

On s’est quitté sans grandiloquence ni promesses que nous n’étions pas sûrs de tenir. Je ne l’appelle plus en vidéo et ne lui envoie plus de messages, il fait de même, et je dors sagement dans mon lit, sans même me branler parce que ma libido est tombée à zéro.

Je n’ai pas peur du Vieux. Je ne crains pas qu’il me flanque une raclée ou qu’il me chasse. Je le respecte et je l’aime, et en sortant avec Maddox, j’ai trahi ce respect et cet amour. Personne d’autre n’est au courant, du moins pas que je sache. Grand-père a gardé cela pour lui et seule Amy partage ses secrets, encore que cette fois, elle l’ait su avant lui. Je lui dois une fière chandelle, d’ailleurs, parce que le Vieux était tellement furieux le soir où il m’a vu faire le mur qu’il voulait m’attendre dans ma chambre, masque sur le nez, pour me signifier de plier bagage et de dégager de sa maison et du clan. On ne plaisante pas avec le confinement.

Amy l’a assuré que j’avais pris toutes les précautions et il s’est un peu calmé, suffisamment pour attendre le lendemain pour me parler. Il ne m’a pas menacé de me flanquer dehors si je continuais à aller voir mon mec. Il a attendu que je prenne la bonne décision de mon plein gré, ce que j’ai fait.

Je sais que c’était la seule solution possible. Je sais aussi qu’on ne tombe amoureux en quelques jours, même intenses, qu’on ne construit pas une relation sur une situation exceptionnelle. Tous ces films où l’on voit le héros et l’héroïne tomber dans les bras l’un de l’autre pendant une guerre ou une catastrophe ne montrent jamais le retour à la vie normale, lorsque monsieur s’aperçoit qu’il s’est marié avec une femme qui lui tape sur les nerfs et que madame prend conscience que son héros est un homme qui laisse trainer ses chaussettes sales sous le lit.

Maddox et moi sommes aussi différents que le jour et la nuit. J’aime une certaine flamboyance dans ma vie. Je sors beaucoup, je vais en boite, j’adore les voitures italiennes et sportives, et je n’habille ma carcasse que de costards hors de prix. Je vais chez le coiffeur toutes les deux semaines et j’en profite pour me faire faire une manucure, parce qu’un mec dans ma situation doit avoir des mains soignées. Ce n’était pas une histoire d’être gay ou pas. Tous les hommes de pouvoirs le font. Certains se font même maquiller par des pros avant de sortir affronter la foule. De nos jours, un businessman, qu’il soit honnête jusqu’au nœud de cravate Windsor ou mouillé dans des affaires illégales comme votre serviteur, doit présenter une image raffinée. J’ai déjà eu ma photo en Page Six, et les sites people me flashent de temps en temps. Je fais partie des socialites de la ville, au même titre qu’un héritier de grande famille.

J’ai littéralement grandi avec une petite cuillère en argent dans la bouche. J’ai fréquenté des écoles privées et je suis allé dans une fac de l’Ivy League. J’ai décroché mon diplôme avec les honneurs parce que j’ai bossé, et que le Vieux n’en attendait pas moins de moi. Mes parents sont eux-mêmes nés dans une certaine opulence, mais mon grand-père ne m’a jamais laissé oublier d’où la famille venait. Il m’a emmené dans Little Italy pour me montrer l’immeuble délabré où il avait grandi, et le magasin où il avait commencé à travailler avant de partir à l’armée. Il m’a parlé de son premier boss, un mafioso local, qui a fini abattu par un rival pendant que mon grand-père se battait. Il m’a raconté comment il était naturellement tombé dans le crime parce qu’il avait vu ses parents se crever à la tâche sans jamais arriver à gagner assez pour joindre les deux bouts. J’ai compris que tout ce que j’avais tenu pour acquis depuis ma naissance pouvait s’évanouir du jour au lendemain à la suite d’un coup de filet des fédéraux ou de flics honnêtes. Les pires, selon le Vieux.

Je sais que Maddox a grandi pauvre, qu’il a dormi dans la rue après être rentré du Moyen-Orient. Il est discret. Il pourrait avoir un plus bel appartement, un style de vie plus proche de celui de Joaquin Mendez, par exemple, mais il préfère faire profil bas. Il a grandi avec la mauvaise couleur de peau, et il en a été conscient chaque minute de sa vie. Adolescent, il devait faire attention quand il croisait les flics, même s’il était un gamin sans histoire, parce que Noir, dans notre pays, ça veut encore dire coupable. Adulte, porte-flingue de Pax Hunter, il fait encore profil bas quand il se fait arrêter, parce qu’il porte constamment une arme sur lui, avec permis, mais qu’il est statistiquement plus susceptible d’être abattu sans sommation que son boss à la peau blanche. Il ne montre jamais qu’il est aisé financièrement parlant pour ne pas attiser la jalousie de ses voisins blancs. Il n’y a que dans son gang qu’il se sente à l’aise.

Nous n’avons pas la même vision de la vie, parce que la société ne nous traite pas de la même façon.

Pourtant, nous partageons les mêmes valeurs.

Notre parole est ferme, il y a des limites morales que nous ne franchirons jamais, et nous sommes aussi patriotes l’un que l’autre. Tout cela je l’ai découvert en discutant avec lui. Le sexe avec lui me manque, mais plus surprenant, nos conversations informelles me manquent encore plus.

J’ai une tronche de déterré. Je manque d’appétit et je dors mal. J’en ai été réduit à demander des somnifères à Amy, qui a froncé les sourcils, mais m’a filé quelques cachets. Je dors, mais je me réveille avec l’impression d’avoir la gueule de bois alors que la consommation d’alcool est modérée dans la maison. Pas question de se saouler comme des porcs, le Vieux ne le tolérerait pas. Il est de l’ancienne école. Pour lui, un homme doit savoir boire sans rouler sous la table, et une dame doit savoir s’arrêter avant de devenir vulgaire.  Du coup, certaines zones du jardin et les chambres, le soir, fleurent bon la beuh. Je passe mon tour. Je n’ai pas envie de planer. Je n’ai pas envie d’être détaché de la situation. Même si ça me fait mal, je veux vivre mes émotions.

Et j’en reviens toujours au même point. Nous n’avons pas d’avenir ensemble, et pourtant, je suis amoureux.

La seule chose qui me distrait un peu de mon cœur en petits morceaux, c’est l’enquête que je mène sur la mort de Tony. J’ai discrètement interrogé tout le monde, depuis tante Gina, qui est arrivé la première au pied de l’escalier, jusqu’à Amy elle-même. A vrai dire, je n’ai pas eu besoin de forcer les confidences, tout le monde n’a parlé que de cela pendant trois jours et chacun avait envie de raconter ce qu’il faisait pendant le drame. Pour l’instant, à part le meurtrier, grand-père et moi, personne ne sait qu’il ne s’agit pas d’un accident. Le seul que j’ai laissé tranquille est Giovanni. Le pauvre gosse en a mouillé son lit la nuit suivante. Il a beau avoir quatre ans, il a compris que « l’oncle » Tony était mort. Même si sa mère l’a préservé de l’arrivée de l’ambulance et de l’enlèvement du corps, il a vu le mort, le premier de sa vie. On lui a expliqué que Tony était à présent au ciel, parce qu’on a des restes de culture catholique dans la famille. Je ne crois pas dans un quelconque dieu, et je pense que c’est un peu pareil pour toute la famille, même si nous faisons encore baptiser les gosses et que les mariages ont lieu devant un prêtre. D’habitude, le Vieux entraine toute la famille à la messe pour Pâques. Cette année, on a tous regardé une vidéo du pape qui célébrait la Résurrection sur une place Saint-Pierre vide. Grand-père et les femmes hochaient la tête, en disant que le monde ne serait plus jamais pareil.

Tu parles ! Dès qu’on pourra sortir, tout reprendra comme avant. C’est du moins mon avis. Les vieux reflexes reprendront le dessus.

Pour l’instant, je ne suis pas plus avancé que le premier jour de mon enquête. J’ai demandé au légiste de me fournir des éléments sur l’objet qui a causé la chute de Tony. Etait-ce un fil d’acier ou une corde à linge ? Je me suis fait répondre qu’on n’était pas dans Les Experts, mais que selon lui, on pouvait écarter le filin d’acier qui aurait marqué la chair plus profondément. Il a trouvé des fibres de la laine des chaussettes que portaient Tony profondément incrustées dans la marque, ce qui prouve c’est bien un filin qui l’a fait chuter. Le toubib a réussi à examiner le pantalon que portait Tony lors de sa mort. Il y a une marque qui correspond, et il a prélevé un morceau de tissu voir s’il n’y a pas des traces de la matière dont le filin était constitué. Mais ce n’est pas lui qui fait les analyses, et naturellement, les laborantins ont autre chose à faire en ce moment. Il n’y a plus qu’à attendre, en espérant avoir un résultat un jour.

En attendant, le Vieux fait attention à tout et garde à présent son pilulier dans sa poche, juste après qu’Amy l’ait préparé.

Il a totalement confiance en elle. J’espère qu’il ne se trompe pas. Parce que si c’est elle la coupable, et si j’en amène la preuve, cela tuera le Vieux aussi sûrement qu’une chute dans l’escalier.

Et si on parlait du projet « Paillettes » ?

C’est le printemps, et des idées de comédies romantiques policières MF (comédie = peu de scènes de sexe, on survole plus qu’on ne décrit) me sont venues. Si vous me lisez uniquement en MM, avant de dire non à un plat que vous ne connaissez pas, je vous propose de goûter. Si vous n’aimez pas le MF parce que c’est blindé de clichés (homme alpha, femme petite chose) je vous conseille les MF que j’ai écrits sous le pseudo Anna Drake.

Mes héros ne sont jamais des c*nnards alpha qui pensent avec leur b*te, mais des êtres humains avec un cerveau. Mes héroïnes n’attendent pas le grand amour pour être heureuses, elles se battent pour avoir ou garder le job de leurs rêves. Quand l’amour avec un grand A arrive, elles ne sont pas prêtes ou n’ont pas le temps, et le héros va devoir se démener pour gagner une place dans leur vie.

Pour cette nouvelle série de livres, code name « Projet Paillettes », je vous propose trois héroïnes jeunes, un peu fofolles et loin d’être parfaites. Le titre provisoire (comme toujours) de la série est Glitter (càd paillettes), mais on sera à mille lieues des lieux chics de la jet set new-yorkaise. Mes personnages féminins travaillent, sortent le vendredi soir avec des copines, mais n’ont pas de robes haute couture ou de bijoux hors de prix. Ce sont des filles comme vous et moi (bon, plus jeunes que moi lol), qui se lèvent tous les matins pour aller bosser. La différence ? Elles ont un job qui leur plait, mais tout n’est pas gagné dans leur carrière.

Prenez Pixie, ma première héroïne. Elle a un salon de thé et s’est spécialisée dans les cupcakes qu’elle réussit comme personne. Elle a besoin d’urgence d’un nouveau coloc quand sa BFF déménage, et se retrouve à partager son appartement avec Dante. Okay, Dante est beau gosse, sexy et même gentil. Il va même l’aider pour son salon de thé. Mais Pixie se méfie. Elle a un secret, et elle sait très bien que sa vie serait en danger si Dante venait à l’apprendre.

Alors, tentées ?

#Renegades #Maddox #épisode 17

Le vieux Beneventi a découvert que son petit-fils faisait le mur pour venir me retrouver. Il sait que j’habite dans cet immeuble, et ne l’a pas découvert hier. L’aïeul du clan connait probablement le nom de tous ses voisins, leurs connections et leurs affiliations. C’est pour cela qu’il est si puissant et dure depuis longtemps sans s’être fait descendre. Il a des ramifications partout, il sait tout avant tout le monde et il résout les problèmes avant qu’ils ne se posent.

En attendant, je ne sais pas si je dois m’attendre à me faire descendre par un sniper en me mettant à ma fenêtre ou à un commando armé faisant irruption dans mon appartement pour me descendre. Dans le doute, je suis prêt à tout, et surtout à défendre chèrement ma peau. Ash m’a assuré qu’il allait en parler à son grand-père et garantir ma sécurité, mais en attendant, je préfère être prudent. Il est clair que je suis une gêne pour le Vieux. Il a dû voir rouge en apprenant que son petit-fils se tapait le garde du corps d’un chef de gang rival, même si Pax est en paix avec les Beneventi.

Je suis doué pour les relations impossibles.

J’espère que le Vieux n’a pas appelé Pax pour lui parler. Cela dit, je l’imagine mal rapporter. Hey, Hunter, il y a ton garde du corps qui sort avec mon petit-fils, dis-lui d’arrêter. Non, il ne s’abaisserait pas à cela. En revanche, il peut songer à l’éliminer vite fait bien fait, histoire qu’Ash passe à autre chose.

J’espère qu’il ne va pas appeler Pax. Sinon ça fera la deuxième fois en un an que Hunter se prend la tête à cause de ma vie sentimentale.

La dernière fois que je suis tombé amoureux, ce n’était pas d’un petit-fils de mafieux, c’était d’un flic.

Je connaissais le lieutenant Morrow de vue, parce que c’est l’adjoint du chef de la police. Mais je ne lui avais jamais vraiment parlé l’agression de Nate, le futur mari de Pax, et le séjour à l’hôpital qui en a résulté. Hunter, déjà fou amoureux de son petit avocat, m’avait demandé de garder sa porte H24, sans même une pause pour aller pisser. Quant à dormir, je pouvais oublier. Le lieutenant Morrow n’était absolument pas d’accord. Appelé pour enregistrer le témoignage de Nate sur son agression, il n’a pas apprécié que je prétende assister à la rencontre, sous prétexte que j’avais reçu des ordres de mon boss. Morrow, un grand blond musclé, m’a annoncé qu’on n’était pas dans GTA et que les gangs ne faisaient pas la loi dans sa ville. Je lui ai simplement répété que j’avais des ordres. Le ton est monté entre nous et il a menacé de m’arrêter sous divers chefs d’accusation, comme port d’armes, ce à quoi j’ai rétorqué que j’avais un permis, obstruction aux forces de l’ordre, ce qui était discutable, et enfin, juste parce que je l’emmerdais à me mettre en travers comme ça. Il voulait juste faire son boulot, à savoir recueillir la déposition de Nate, poster un de ses hommes pour assurer sa sécurité, et je l’en empêchais. Je suis resté calme, parce que je me faisais tout un trip sur la façon dont j’aimerais empêcher Lieutenant Sexy de faire son job. Ça impliquait ses menottes et un coin tranquille.

Après nous être symboliquement tapé sur la poitrine pour montrer qui était le plus viril, on a fini par s’empoigner, mais pas pour se taper dessus. Je n’ai pas eu besoin de menotte, parce que Morrow s’est rendu de lui-même, s’est mis en position d’être fouillé, ce qui a dû le changer, et m’a laissé l’interroger autant que je le voulais.

On a fini par coopérer pour la protection de Nate, en alternant nos heures. Comme il n’est pas resté longtemps à l’hôpital, Morrow et moi avons trouvé d’autres prétextes de nous voir, comme par exemple faire l’amour comme des sauvages dans les endroits les plus inattendus. En dehors d’un local d’entretien de l’hôpital, d’une chambre vide, des archives, on a également désacralisé sa voiture de patrouille, où on a joué un remake de Titanic avec une main sur la vitre embuée. Ce fut ensuite chez moi, autrement dit dans ce même appartement où j’ai fait l’amour avec Ash, chez lui, puis à nouveau chez moi, parce que mon lit est plus confortable. Et on a fini par passer du sexe pur et animal à du sexe animal, mais avec un peu de tendresse autour, et puis on s’est mis à parler. Cela a été le commencement de la fin. Morrow était un ancien GI, j’étais un ancien Marines, on avait des choses en commun, des trucs à se dire, jusqu’au moment où on s’est murmuré les trois mots fatals.

J’étais sincère et lui aussi. L’air était à la romance. Pax venait de demander Nate en mariage, Joaquin de tomber amoureux de Gabe, et c’était le printemps. Personne n’était confiné, on était heureux et amoureux, les oiseaux chantaient et je refusais de penser à l’avenir. Morrow était flic et j’étais un gangster, même si je me donnais le nom de garde du corps et que je cumulais ça avec le titre de champion de MMA de l’écurie Hunter. Je me voyais surtout comme un sportif. Je me vois toujours comme ça, d’ailleurs, comme un type qui gagne sa vie dans un octogone, et qui manage d’autres free fighters.

Mais à la vérité, je suis un putain de gangster. Je porte un flingue, je m’en sers à l’occasion et je fais secrètement le désespoir de ma mère, qui aimerait me voir redevenir honnête. Même les combats ne lui plaisent pas. Toute cette violence la rebute, et elle n’a jamais voulu voir un de mes combats, ce que je comprends aisément.

Morrow est venu me voir combattre et m’a encouragé. Mais une fois que nous sommes sortis de nos rencontres purement sensuelles, il a vu comme moi les problèmes que cela posait. Au bord de l’octogone, les gens les reconnaissaient, et certains étaient mal à l’aise de côtoyer un flic connu pour son intégrité. Morrow lui-même, parfois, m’interrompait au beau milieu d’une discussion sur nos journées respectives, levant la main.

« Je ne veux pas savoir ».

C’est devenu son leitmotiv. Il était de plus en plus mal à l’aise. Quand le jeune Gabe s’est fait enlever, quand il y a la guerre contre le clan russe, je me suis retrouvé en première ligne, et pas pour des négociations de paix. Morrow le savait et se retrouvait coincé entre son sens du devoir et son amour pour moi. Il était littéralement déchiré. Son sens de la morale ne lui permettait pas de faire avec. Il a envisagé d’abandonner sa carrière pour moi. J’ai refusé. Il ne serait jamais heureux avec un gangster, parce qu’il était un flic dans l’âme, qu’il porte le badge ou non.

Sans compter que Pax voyait notre relation d’un mauvais œil. De tous les mecs gays de la ville, il avait fallu que je tombe amoureux d’un flic, et il hésitait entre amusement cynique et vraie colère. Je mettais le clan en danger en sortant avec un flic. Je pouvais me trahir et trahir Hunter, et cela, il n’en était pas question.

Morrow et moi avons finalement rompu à l’été. Nous avons convenu que nous n’étions pas fait l’un pour l’autre, et que nous ne serions jamais heureux ensemble,

J’ai eu le cœur sinon brisé, du moins bien meurtri par cette histoire avortée. Dans la foulée de Pax et Joaquin, je me voyais bien me fixer avec un mec, construire quelque chose, avoir un type bien à présenter à ma mère, ce genre de choses.

On pourrait croire que j’ai appris ma leçon.

Il a suffit d’un confinement et d’un type qui fait sa gym en face de ma fenêtre pour me faire tout oublier.

Ma relation avec Ash n’est pas plus viable que ne l’était celle avec Morrow. Un Beneventi ne peut pas donner sa démission, pas abandonner son clan, pas plus que je ne peux laisser tomber Pax, mon boss et mon ami.

Finalement, que le vieux Luca nous ait découvert n’est peut-être pas une si mauvaise chose. Cela nous oblige, l’un comme l’autre, à regarder la réalité en face.

Nous n’avons aucun avenir ensemble.

#RENEGADES #MADDOX #EPISODE 16

Mon premier geste le lendemain est de téléphoner à l’un des légistes de Greenville. Il travaille pour nous et ne fait pas de difficultés pour descendre à la morgue où le corps de Tony attend d’être formellement identifié pour obtenir le permis d’inhumer. Sa femme a fait un malaise en apprenant la nouvelle et le médecin appelé en urgence l’a mise sous sédatifs. Pauvre femme. Son mari a choisi les Beneventi et il est mort loin d’elle, et même pas de ce foutu virus, mais d’un bête accident. Si cela s’avère bien en être un.

— Que voulez-vous que je regarde, monsieur Beneventi ? me demande le légiste.

On passe sur vidéo et je le lui demande me montrer les jambes de Tony. Il sort le corps de son tiroir en acier et obtempère. Et là, j’ai la première preuve que Maddox peut avoir raison. Il y a bel et bien une marque prononcée sur la cheville gauche de Tony, horizontale, qui pourrait correspondre à un fil tendu en travers de l’escalier.

— Qu’est-ce que c’est ? demandé-je au légiste.

Il regarde attentivement la marque, la presse avec ses doigts gantés.

— Vous pensez à un fil sur lequel il aurait buté ? me demande-t-il.

— Possible.

— Cela pourrait être cela. Au vu de la quasi-absence d’ecchymose, la marque a été faite juste avant la mort.

— Et dans le dos ? Une trace de mains ?

Il retourne le corps. Il n’y a aucune marque visible.

— Faites des photos et envoyez-les moi, avec vos conclusions, dis-je.

Je dois attendre l’heure du déjeuner pour avoir le total. Naturellement, le légiste n’a pas signé son rapport et me l’envoie via un email anonyme. Il sait que nous ne préviendrons pas la police, que l’affaire sera traitée en famille. Ce ne sera pas la première fois qu’il nous rend ce genre de service. Il nous a déjà évité une enquête lors de la mort de mon cousin Ettore, le fils ainé d’Alessandro et Gina, piégé par un gang rival et abattu comme un chien. Gina a mis longtemps à s’en remettre. Le Vieux a ordonné une opération de représailles sanglantes, et tous les coupables ont péri. Mais officiellement, Ettore est mort dans un accident. Il n’y a pas eu d’enquête. Il n’est jamais bon que les flics s’intéressent de trop prêts à notre famille.

J’hésite à appeler Maddox. Certes, il est celui qui m’a mis la puce à l’oreille et m’a poussé à demander une autopsie, mais si c’est vraiment un meurtre, c’est l’affaire du clan et cela ne concerne pas le garde du corps de Pax Hunter. Je me tâte, je me fais une liste des arguments pour et contre, et je finis par envoyer un simple message à Maddox lui disant qu’il avait raison. Il me répond « fais attention à toi ». Voilà, lui aussi sait que nous sommes en train de marcher sur la ligne fragile qui sépare le privé du business. Encore que le Vieux ait toujours dit que l’un et l’autre sont intimement mêlés pour notre famille et que l’on ne peut pas les séparer. Les mariages, par exemple, se font avec son approbation. Le passé et les loyautés de chaque conjoint sont soigneusement examinés avant que le Vieux ne donne son accord. Mon père, pour ne citer que lui, voulait épouser la fille d’un mafieux de Las Vegas. Grand-père a refusé le mariage, parce que cela mettait notre clan à la merci d’un gang beaucoup plus important. Mon daron s’est plié à la décision de son père et a rompu. Seule ma tante Léa n’en a fait qu’à sa tête, choisissant l’amour d’un Santelli au détriment de sa famille. Elle est parti, dti-on, sans un regard en arrière.

Je doute que grand-père voit d’un bon œil mon idylle naissante avec Maddox. Nous entretenons des relations plutôt cordiales avec Pax Hunter et ses hommes, nous sommes même alliés sur certaines affaires, mais il n’en reste pas moins que c’est un gang rival. Et Maddox n’est pas n’importe qui. Ce n’est pas le petit frère d’un des membres, c’est le garde du corps de Hunter et le responsable du MMA dans son business. Si jamais notre relation devait évoluer vers quelque chose de plus permanent, il y aurait un énorme conflit d’intérêt.

J’ai l’air de dire cela calmement, mais ça tourne dans ma tête depuis le début. Draguer Maddox était la dernière chose à faire, confinement ou pas. Lui filer mon numéro de portable était d’une monumentale inconscience. Sauf que je n’arrive pas à avoir de regrets. J’aime notre histoire, j’aime chacun des instants que nous passons ensemble et je suis impatient de le retrouver. Je ne veux pas penser à l’après confinement, quand je pourrais rentrer chez moi et vivre ma vie. Lui aussi devrait retourner à son business. Il reste encore une quinzaine de jours, d’après ce que j’ai entendu. Cela varie d’un jour à l’autre. Rien que dans le New Jersey, six mille personnes sont mortes du virus. Mais business is business et le consensus autour du confinement est en train de craquer un peu partout. Ce week-end, le gouverneur a autorisé la réouverture de certaines parcs, et tenez-vous bien, de parcours de golf. Naturellement, le Vieux a immédiatement annonce que le premier qu’il prenait avec ses clubs sur le dos se prendrait un coup de canne. Il visait en particulier mon père et mon frère. Personne n’a moufté, du moins pas en sa présence, mais j’entends les murmures dans les couloirs. Dans la famille Beneventi, on brûle de refaire du shopping et de redémarrer le business comme avant. Et il y a un non-dit général sur la fatigue d’être constamment sous l’œil du Vieux, même s’il a l’intelligence de ne pas traiter ses enfants et petits-enfants tous adultes comme des gamins. Quant à moi, je ne sais pas où je me situe. J’aimerais bien retourner chez moi, dans mon appartement, mais seulement si je peux emmener Maddox avec moi. Je nous vois bien nous confiner ensemble pour encore un mois. On passerait nos journées à faire l’amour, jouer aux jeux vidéo et discuter, trois activités qui nous réussissent.

Mais on ne vit pas d’amour et d’eau fraiche et les finances sont en baisse. On a eu les premiers rapports définitifs de nos financiers et c’est mauvais. Le clan a beaucoup perdu, les rentrées ne compensent pas les pertes malgré les business alternatifs qu’on a mis en place. On a des traites à payer, comme tout le monde, les loyers de nos entrepôts, les impôts, parce que nous en payons, et les salaires à verser. Jusqu’ici, on a réussi à se maintenir la tête hors de l’eau, mais personne ne sait combien de temps ça va durer.

J’ai tiré un trait sur mes vacances d’été. On va devoir bosser sévère pour éviter de couler, ce ne sera pas le moment d’aller glander sur une plage ou dans nos résidences d’été. De toute façon, on ne peut pas sortir du pays. Les frontières sont fermées, que ce soit les nôtres ou celles des pays européens. Adieu mon petit séjour en Italie.

— Tu as l’air de porter le poids du monde sur tes épaules, me fait remarquer grand-père alors que nous entamons notre petite promenade quotidienne.

— Je pense à l’avenir et les perspectives ne sont pas brillantes, réponds-je lugubrement.

— On va s’en sortir, répond mon aïeul avec un haussement d’épaules. On s’en est toujours sorti.

— On n’a jamais affronté de pandémie, fais-je remarquer.

— Mais j’ai déjà surmonté un choc pétrolier, des récessions, le 11 septembre et la crise de 2008. Chaque fois, c’était de l’inédit, et j’ai remonté la pente. Aie un peu confiance, mon garçon. Si tu peux pars battu, tu le seras.

Et voilà comment mon grand-père de quatre-vingt cinq balais me donne une leçon de vie. Il a raison. Je me redresse inconsciemment, et je décide que c’est le moment de lui parler de Tony.

— J’ai un truc à te dire, commencé-je.

— Je t’écoute.

Je lui parle de Tony, et je mets à mon propre crédit l’idée de Maddox de vérifier si c’était bien un accident.

— Après ce que tu m’as dit sur l’histoire de l’ascenseur et de tes pilules pour le cœur, j’ai eu un doute, dis-je.

Je lui montre le rapport et les photos du légiste. Grand-père examine tout cela sans un mot. S’il a un choc, il ne le montre pas.

— Bonne initiative, dit-il finalement en me rendant mon téléphone. J’y ai pensé toute la nuit et j’étais arrivé aux mêmes suspicions. Mais je bute toujours sur la même question. Qui ? Et est-ce que Tony était visé, ou moi ?

— Je pense que c’était toi. Personne ne pouvait deviner que Tony monterait au second récupérer sa tablette. Par contre, tout le monde sait que tu empruntes l’escalier tous les soirs pour aller embrasser les jumeaux.

Le Vieux pince les lèvres.

— Qui veut me tuer, Ash ?

— Je n’ai pas la réponse à cette question, grand-père.

— Je veux que tu la trouves.

— Oui, grand-père.

— Tu n’as rien d’autre à me dire ?

Mon cerveau a un blanc. Hé, je ne suis pour rien dans ces tentatives ! D’ailleurs il le sait, sinon jamais il ne me confierait l’enquête.

— Euh.

Et dire que j’ai eu des prix pour avoir brillamment mener des débats au lycée et à la fac. Bravo, Ash, ça, c’est de l’éloquence.

Grand-père me regarde avec acuité. Nous sommes arrêtés sous un arbre, et j’essaie de deviner ce qu’il attend de moi. A part ma relation avec Maddox, je n’ai rien à…

Merde. Il sait.

Il peut prêcher le faux pour savoir le vrai ou il peut vraiment savoir. C’est un petit jeu auquel il aime jouer. Plus jeune, il nous encourageait à dire la vérité, affirmant que faute avouée à moitié pardonnée. Il disait qu’il savait ce que nous allions avouer, et j’ai évidemment découvert qu’il y avait une grande partie de bluff dans ses affirmations. Cependant, cette fois, il ne s’agit pas d’une bêtise de gamin ou de cookies volés dans la boite de la cuisine. J’ai essayé d’être discret dans mes escapades, mais il a pu me voir franchir le mur, à l’aller comme au retour.

— Tu rayonnes littéralement depuis quelques jours, ajoute le Vieux.

Je soupire. Il sait, plus de doute possible.

— Je vois quelqu’un, avoué-je.

— Je t’écoute.

— Il habite dans la maison d’à côté, celle qui a été découpée en appartement. On a commencé à s’observer quand je faisais ma gym sur le balcon. Je lui ai filé mon numéro de portable, juste pour déconner.

 — Dis-moi, mon garçon, qu’est-ce que tu n’as pas compris dans le mot confinement ? demande mon grand-père d’un ton presque badin.

— J’ai été prudent ! protesté-je. Je lui ai fait passé un test. Je ne suis pas allé chez lui avant d’être sûr qu’il n’était pas malade. Et il ne voit personne.

Sauf le livreur pour les courses, évidemment, mais Maddox observe les mêmes consignes de sécurité que nous. Le mec pose les sacs devant la porte, se barre, et Maddox récupère les courses et les désinfecte avant de les ranger.

— J’espère bien que tu as été prudent, répond le Vieux. Si tu ne l’avais pas été, tu n’aurais pas pu revenir ici le premier soir.

— C’est Amy qui t’en a parlé ? soupiré-je.

— Ne la mêle pas à tes coucheries, s’il te plait. J’ai des yeux pour voir, et ce n’est pas parce que je suis vieux que je me couche avec les poules. Je t’ai vu franchir le mur. Amy m’a dit qu’elle t’avait donné un test, juste pour me calmer, parce que je te jure que j’allais te foutre à la porte.

Le ton badin a disparu. Grand-père est en colère.

— J’ai pris toutes les précautions, répété-je. Jamais je n’aurais mis la famille en danger. Je porte un masque et des gants que je vais chez lui. Je me lave les mains.

— Et tu penses que c’est suffisant ?

— Je ne vois pas ce que je peux faire d’autre.

— Ne pas coucher avec le garde du corps de Pax Hunter, pour commencer.

#RENEGADES #MADDOX #EPISODE15

Maddox

J’ai gambergé tout en dînant. Je zappais d’une chaine sur l’autre, pour apprendre que la situation ne s’améliorait pas, que les nouvelles étaient mauvaises, et entendu de la part du débile qui nous gouverne qu’il faudrait injecter de la Javel aux malades pour les guérir. A ce niveau de connerie, j’ai éteint la télé. On n’est pas sortis des ronces à ce rythme-là. Les élections présidentielles sont encore loin, la situation peut basculer à tout moment, et moi je me prends la tête parce que je suis inquiet pour Ash.

Dans une famille comme les Beneventi, j’ai tendance à ne pas trop croire aux accidents. Il y a plusieurs faits qui m’interpellent. Le Vieux a confié à son petit-fils qu’il pensait avoir été victime de tentatives d’assassinats. Puis son secrétaire se prend les pieds dans un escalier qui, selon Ash, n’a rien de casse-gueule, avec des marches larges et recouvertes d’un enduit antidérapant. Si c’est un meurtre, je me demande si c’est l’aîné des Beneventi qui était visé ou bien le secrétaire, l’ombre du Vieux, qui devait connaître une bonne partie de ses secrets et probablement des trucs pas reluisants sur certains membres de la famille. Dans un gang, il y a deux sortes de types. Ceux qu’on voit, qui font du barouf, et ceux qui se tiennent en retrait, ne disent jamais rien, mais observent tout. J’ai beau être grand et musclé, j’appartiens à la deuxième catégorie. Je laisse la flamboyance à Pax et Joaquin, et je me contente d’observer par-dessus leurs épaules. Quand je suis dans ma mission de garde du corps de Hunter, les gens ne me voient parfois même pas. Je suis le Black tout de noir vêtu qui se tient derrière le boss, prêt à lui sauver la mise, mais peu de gens remarquent mes traits ou même un détail me concernant. Je suis visible et pourtant je passe inaperçu, ce qui me convient tout à fait.

Je pense que le secrétaire, Tony, appartenait à la catégorie des invisibles. Un pas derrière le Vieux, il laissait celui-ci capter toute la lumière, et faisait son rapport ensuite, murmurant à l’oreille de Beneventi ce qu’il avait vu et entendu. Dans la famille, il y a probablement des secrets, comme partout. En vivant les uns sur les autres, les secrets peuvent vite remonter à la surface.

Lorsque Ash me recontacte, juste après le dîner, je suis à fond dans mon trip « qui a tué le colonel Moutarde ? » et j’en parle à Ash, qui a l’air pris de court.

— Un meurtre ? Et comment ? J’ai brièvement examiné le corps, il est bien mort d’une chute, la nuque brisé.

— Une chute, ça se provoque. On peut l’avoir poussé, dis-je.

— Le deuxième étage n’est accessible qu’à grand-père et Amy, sauf durant les réunions.

— Le secrétaire aussi y avait accès, apparemment.

— Exact, approuve Ash. Il avait accès à toute la maison, y compris le bureau du Vieux et même sa chambre à coucher. Mais à l’heure où il est mort, la seule personne au deuxième était grand-père. Amy était déjà descendue dans la cuisine pour superviser la préparation du dîner et les autres se reposaient dans leur chambre. C’est le moment de la journée où les gosses font la sieste et tout le monde a un peu d’intimité.

— Est-ce que ton grand-père a pu vouloir éliminer son secrétaire ? demandé-je.

Ash secoue la tête sans la moindre hésitation.

— Je ne vois aucune raison à cela. Et même si Tony l’avait trahi, il ne l’aurait pas poussé dans les escaliers. Ce serait passé dans son bureau, en présence des membres de la famille.

— Je suppose que tu as déjà assisté à une scène comme celle-là, fais-je remarquer.

— Oui. Ça vous marque, quand vous avez seize ans.

Ils commencent tôt, chez les Beneventi. D’un autre côté, Pax n’ayant pas de gosse, il ne risque pas de devoir initier un adolescent à la justice familiale.

— Alors, partons de l’hypothèse que c’est ton grand-père qui était visé, dis-je. Ça exclue la poussée dans les escaliers, à moins que Tony n’ait  pu être confondu, de dos, avec le Vieux.

— Non, il faisait vingt centimètres de plus, réfute immédiatement Ash.

— Il reste la marche descellée ou le fil en travers des marches.

— Je n’ai rien vu, fait Ash en se frottant le menton. Pour la marche, c’est non, j’ai vérifié moi-même quand le Vieux s’est montré en haut de l’escalier. Avant qu’il n’ait pu faire un pas, j’ai contrôlé toutes les marches.

— Il n’a pas un ascenseur ? me rappelé-je. Parce que piéger les marches d’un escalier qu’il n’emprunte pas est illogique.

Ash, une nouvelle fois, secoue la tête. Il m’explique que le Vieux a surtout installé l’ascenseur pour monter jusqu’au deuxième, parce que c’est à la montée que sa hanche lui fait mal, beaucoup moins à la descente. Et qu’il emprunte l’escalier lorsqu’il ne descend que d’un étage. Ash gamberge un moment.

— Il se repose toujours un peu en regardant les news dans sa chambre, dit-il pensivement, et ne descend que pour le dîner. Mais avant, il passe embrasser les petits. On les fait manger plus tôt et on les couche quand nous allons dîner. Grand-père adore que les mômes soient là, et il prend toujours le temps d’aller leur souhaiter bonne nuit, voire même parfois de leur raconter une petite histoire.

— Ton grand-père aurait donc dû descendre les marches lui-même, juste avant le dîner, si Tony ne l’avait pas précédé.

— Oui, m’accorde Ash. Je ne savais même pas que Tony était au second. D’habitude, dès que les réunions de la matinée sont finies, il reste dans son bureau. Il…

Il se concentre à nouveau et finit par se rappeler que Tony, en tombant, a laissé échapper sa tablette et un dossier. Ash les a machinalement ramassés et les a donnés à Amy.

Je le vois se lever du lit où il s’était mis pour discuter.

— C’est encore un peu tôt pour venir, dis-je en allant à ma chambre pour écarter le rideau. Ton grand-père est encore réveillé, et il y a des lumières au rez-de-chaussée.

— Je ne viens pas chez toi, je vais dans l’escalier, m’apprend Ash.

Je le suis tandis qu’il filme l’intérieur de la maison avec son portable. Il est quand même déjà tard et le couloir où il débouche est plongé dans l’obscurité. Je ne vois rien du tout avant qu’il n’allume une lampe électrique. Il est dans l’escalier. Les marches sont en bois sombre, ainsi que la rambarde. Ça a l’air d’être du solide, peut-être du chêne. Ash éclaire les marches du haut. On voit nettement, même sur le bois d’un marron façon, une grosse trace noire.

— La marque de la chaussure de Tony quand il est tombé, murmure Ash.

Il filme ensuite le bas de la rambarde, pilier par pilier.

— Cherche une trace horizontale, mais vers le côté qui regarde le second étage, conseillé-je.

— Je n’y aurais pas pensé tout seul, riposte Ash.

C’est vrai que je n’ai pas à faire à un enfant de chœur, mais à un mafieux.

— Tu as déjà fait ce genre de mise en place ? demandé-je, curieux.

— Non. Quand je dois exécuter quelqu’un, je le fais de face et avec mon flingue. Les pièges à la con, je laisse ça aux tarés.

Je ne sais pas à quel moment on peut qualifier taré un type qui piège un escalier dans une famille où le meurtre est monnaie courante.

Ash éclaire un des piliers et zoome dessus pour que je voie mieux. Il y a bel et bien une marque horizontale, mais impossible de dire si elle est fraiche ou pas.

— Cet escalier a vu des générations de mômes jouer dedans, murmure Ash. Grand-père l’a fait restaurer quand il a acheté la maison, mais il n’était déjà pas neuf. La marque peut dater d’aujourd’hui comme d’il y a cinquante ans. Le bois n’est pas coupé assez nettement.

Il passe au côté mur, cherchant un endroit où un câble aurait pu être accroché. Il y a bien un petit trou juste au dessus de la plinthe en bois.

— Tu tiens ta preuve, dis-je.

Ash soupire. Il descend d’une marche et me montre un autre petit trou.

— Non, ce sont les trous qui ont été faits il y a des années et qui servent encore à mettre les crochets pour tenir les guirlandes de Noël. J’aidais ma grand-mère à les mettre en place quand j’étais gamin.

Il passe le doigt sur le bord des marches, mais ne récolte rien d’autre qu’un peu de poussière. Il finit par redescendre après avoir pris quelques photos et nous reprenons la discussion depuis sa chambre.

— Je n’ai rien de concluant, fait-il.

— Tu sais où le corps de Tony a été emmené ?

— A la morgue de la ville. Il va y rester le temps que les fossoyeurs aient le temps de creuser un trou. Il y a du délai même pour les enterrements.

— Tu connais un légiste qui pourrait examiner le corps ? Je suppose qu’il n’y a pas eu d’autopsie ?

— Je ne crois pas. C’était un accident, et les employés de la morgue ont autre chose à faire en ce moment. Et oui, je connais un légiste.

On échange un sourire triste. Comptez sur un mafieux ou un gangster pour connaître du monde dans le petit business de la mort, entre légistes et croque-morts.

Je scrute la casa Beneventi. Je vois toutes les lumières s’éteindre peu à peu lorsque minuit arrive.

— On dirait que tout le monde est couché, dis-je à Ash. Tu viens ?

—J’arrive.

Je me suis douché, et j’ai passé des vêtements tous propres. Je sais qu’on ne va rien faire ce soir, mais cela n’interdit pas de se faire beau. Ash est visiblement bouleversé et je ne suis pas d’humeur non plus. Mais après l’angoisse de cet après-midi, j’ai besoin de sa présence. Je veux le toucher, le serrer contre moi et m’assurer, d’une façon presque primitive, qu’il est bien vivant. Je l’observe tandis qu’il descend du balcon de sa chambre, puis réapparait une minute plus tard sur le mur, et saute souplement du côté de mon bâtiment. Je compte trente secondes, et j’appuie sur le buzzer pour déverrouiller la porte de l’immeuble. Encore trente secondes, et Ash se matérialise sur mon palier, un sourire timide aux lèvres. Je le fais entrer et je referme vite fait, parce que je n’ai pas envie qu’on sache que je reçois de la visite en plein confinement. J’ai lu plusieurs histoires de gentils voisins délateurs qui ne se sont pas privés pour prévenir les flics, au nom de la santé publique. Et surtout, si vous voulez mon avis, pour assouvir leur frustration. Ash ôte ses gants, et va se laver les mains. Lorsqu’il sort de la salle de bains, nous nous sourions comme deux amis qui ne se sont pas vus depuis longtemps. Je l’attire contre moi et j’effleure ses lèvres.

— Tu m’as fait peur, murmuré-je.

— Désolé, répond-il.

Nos fronts se touchent dans une silencieuse communion. Sous mes mains, je sens son corps, bien vivant, sa chair tiède et les pulsations de son cœur. Je cherche sa bouche avec la mienne et je l’embrasse tendrement. Sa langue caresse la mienne avec douceur, sans la fièvre sensuelle qui nous habitait la dernière fois. Je savoure ce baiser, avant de le prendre par la main pour l’entrainer dans le salon.

Ash a pris un sac à dos avec lui.

— Tu comptes t’installer ? demandé-je, mi-amusé mi-curieux.

Ash éclate de rire. Il ouvre le sac et en sort une bouteille de grappa enveloppée dans un pull.

— J’ai pensé qu’on pourrait en boire un verre, dit-il.

Je sors des verres et nous trinquons. Je ne suis pas un habitué de cet alcool italien, mais je pourrais vite le devenir quand c’est Ash qui m’en offre.

Il se cale confortablement sur le canapé et m’ouvre les bras.

— Viens, m’invite-t-il.

Je vous jure que je suis intimidé. D’habitude, je suis celui qui prend l’autre contre lui, parce que je mesure quinze centimètres que la plupart des mecs, et que je pèse plus lourd. Je me laisse aller contre Ash, ma tête vient reposer tout naturellement contre son épaule. Il referme ses bras sur moi. Ses lèvres se posent sur mon crâne rasé, puis descendent jusqu’à ma tempe. Les yeux clos, je me détends pour la première fois depuis des heures. Ash a un étrange effet calmant sur moi. J’incline la tête pour mieux goûter ses légers baisers sur mon visage. Sa joue râpeuse caresse la mienne.

— D’où vient ton prénom ? demandé-je brusquement.

— Quoi ?

— Ton prénom. Ash. Toute ta famille porte des prénoms italiens, mais je n’arrive pas à trouver duquel Ash est le diminutif.

Il se met à rire.

— Parce que ça n’a rien d’italien. Ça vient d’Ashton. Ma mère a perdu les eaux au rayon lingerie de Macy’s. J’ai pointé mon nez avec une bonne semaine d’avance, et j’étais sacrément pressé de sortir. Ma mère a dû accoucher, comme elle le dit elle-même, à l’ancienne, sans péridurale, sans équipe autour d’elle, à part un médecin qui faisait ses courses. Il l’a aidée à me mettre au monde. Mes parents étaient tellement reconnaissants de ce qu’il a fait qu’ils m’ont donné son prénom.

— Tu es né chez Macy’s, rigolé-je. Au milieu de la lingerie féminine.

— J’ai été traumatisé à vie, prétend-il. Du coup, je suis devenu gay. Si ça se trouve, dans le ventre de ma mère, j’étais hétéro.

On explose de rire tous les deux.

— J’ai de la chance que tu sois né dans ce rayon, alors, dis-je en lui caressant la main.

Il enlace ses doigts avec les miens. Je tourne la tête pour mieux l’embrasser, et il se couche carrément sur moi. Lorsqu’il relâche mes lèvres, c’est pour mieux m’embrasser dans le cou, avant de s’attaquer à ma chemise, qu’il défait bouton par bouton.

— Je croyais que tu n’avais pas envie de sexe, dis-je, les sens en éveil.

— Je n’ai pas changé d’avis, répond-il en couvrant mes abdos d’une pluie de baisers. Mais tu as l’air d’en avoir envie.

Je ne peux pas le nier. Mon pantalon de treillis me trahit. La chaleur du corps d’Ash sur le mien me rend fou. Il frotte son visage contre le tissu noir. Lorsqu’il relève la tête, il se lèche sensuellement les lèvres.

— A mon tour de te faire supplier, Maddox.

Je me rends sans condition.

#RENEGADES #MADDOX #EPISODE14

Ash

Il est mort.

Le secrétaire du Vieux est mort. Il s’est cassé la gueule dans les escaliers et s’est brisé la nuque. Tout le monde est encore sous le choc, et pourtant, la famille est habituée aux morts violentes. Je pense qu’ici, en confinement, on se sentait à l’abri. Tant que personne ne tombait malade, tout le monde était en sécurité.

Si Tony n’était pas venu se confiner avec nous, s’il était resté avec sa femme et ses mômes, il serait peut-être encore en vie aujourd’hui. Il a choisi mon grand-père par loyauté. Il ne méritait pas de mourir comme ça, d’une bête chute dans les escaliers.

C’est ma tante Gina, la femme d’Alessandro, qui l’a trouvé. Elle a entendu un bruit de chute et elle est allée voir. Elle a poussé un hurlement à vous glacer le sang. J’ai bondi de mon lit, où je me reposais après la traditionnelle promenade d’après-midi avec grand-père, et je suis arrivé juste à temps pour comprendre que Tony était mort et que Giovanni, mon petit soleil, pleurait à chaudes larmes parce que sa grand-tante criait. J’ai ramassé le gamin, et je l’ai flanqué dans les bras de Carla qui sortait de sa chambre. Puis je suis retourné pour constater le décès. Les femmes ont surgi les premières des chambres où tout le monde se reposait avant le dîner. Les hommes ont réagi en hommes, flingues en pogne, prêt à dézinguer un intrus. On a eu de la chance qu’il n’y ait pas eu d’accident avec toute cette puissance de feu déployée. Naturellement, j’avais mon propre flingue à la main quand je suis arrivé sur le palier.

Grand-père a appelé une ambulance lui-même. Il est bouleversé. Le père de Tony était son secrétaire, le fils a pris la relève en douceur, presque sans même que le reste de la famille ne s’en rende compte tant les deux hommes se ressemblaient. Tony était un type discret, qui notait tout, voyait tout, et était d’une loyauté totale au Vieux.

Grand-père a attendu que l’hôpital confirme le décès, avant d’appeler la désormais veuve de Tony, puis ses parents. Puis il a demandé à rester seul.

J’ai vérifié l’escalier qui descend du deuxième au premier, il a bel et bien une trace de chaussure sur l’une des marches, mais rien n’est cassé. La marche ne s’est pas brisée. Tony a simplement fait une chute.

L’accident bête.

Le dîner sera en retard, parce que tout le monde, y compris le personnel, est en train de bavarder, de se raconter l’accident que personne n’a vu, et de se réconforter avec de l’alcool. Les petits jouent sous l’œil attentif des adultes, qui font cercle dans le salon. Seul grand-père et Amy sont absents.

Les femmes papotent à mi-voix, et le thème principal de leur discussion ne concerne pas Tony, mais ce qui se serait passé si la victime avait été le Vieux.

— Vous vous rendez compte, lance Carla à voix basse, ça aurait pu être le papa. On serait dans de beaux draps.

— Il a son ascenseur, lui rappelle Maria, l’unique petite-fille du Vieux.

— Il ne s’en sert que pour monter ou descendre deux étages, rétorque Carla, qui a envie d’ajouter un peu de drame à l’histoire. Pour descendre au premier, il prend les escaliers.

— Il a sa canne, s’obstine Maria.

— Pas dans la maison.

J’échange un regard avec Michele, son mari. On sait tous les deux où cette discussion va nous mener, et ça ne loupe pas. C’est ma mère, Lina, qui s’y colle.

— Cela aurait été une belle catastrophe, lance-t-elle. Une passation de pouvoir en plein confinement, sans que le papa ait défini clairement qui il voulait pour lui succéder…

J’aurais dû me lever et sortir dès que ces dames se sont mises à parler de la mort possible du Vieux. Les hommes présents, à savoir mon père, mon oncle, mes cousins et moi, nous renfonçons dans les fauteuils et canapés où nous sommes assis.

— Je ne vois pas pourquoi il y aurait à désigner quelqu’un, dit Gina d’une voix douce. Alessandro est l’héritier naturel du papa. C’est l’aîné.

— Tu te crois où, à la cour d’Angleterre ? lance Lina d’une voix ironique. Ce n’est pas l’aîné qui hérite automatiquement de la couronne. C’est le Vieux qui choisit.

— S’il meurt avant d’avoir choisir, le droit d’aînesse s’applique, s’obstine Lina.

Alessandro comme Marco se concentrent soudain sur leur téléphone. Ils savent que leurs épouses vont partir dans une de ces discussions sans fin sur le droit d’aînesse, l’héritage, la logique de succession, le droit américain contre le droit italien, et que ça va finir en dispute avec éclats de voix et portes claquées. Eux ne participeront pas, parce qu’ils tiennent à sortir de la pièce indemnes. Je tâte ma poche de jean et me rappelle que j’ai oublié mon propre portable dans ma chambre. J’ai pensé à prendre mon flingue, mais pas mon téléphone. Je ne suis pas un Beneventi pour rien.

— Le Vieux a déjà laissé entendre qu’il choisirait le plus capable pour lui succéder, tacle ma mère.

Sous-entendu, ce n’est pas Alessandro, l’aîné, mais mon père, qui est le plus capable, ce qui n’est ni vrai ni faux. Mon oncle n’est pas un meneur d’hommes, il n’a pas l’intelligence pour diriger le clan. Il est un bon exécutant par contre, et il est loyal. Mon père a l’air d’être plus apte à mener un clan, mais seulement parce que ma mère est derrière toutes ses décisions.

— Dans ce cas, ma chère Lina, ce sera peut-être un des jeunes qui sera choisi, rétorque Gina en désignant son fils du menton.

Michele approuve d’un hochement de tête, l’inconscient.

— S’il doit choisir le plus compétent, il prendra Ash, dit brusquement Maria.

Tous les regards se tournent vers moi, ce dont je me serais bien passé. Je suis étonné par l’intervention de ma cousine. J’aurais cru qu’elle supporterait son mari, qui ne pourra pas être nommé héritier, parce que pas un Beneventi, mais qui soutiendra son beau-frère, Enzo.

— Il est trop jeune ! tâcle Gina.

— Il a l’âge de grand-père quand il a commencé le business, répond Maria.

— Ce n’est pas la même époque, s’obstine. Du temps du Vieux, on était déjà un homme à vingt ans. Maintenant, à l’âge d’Ash, on est encore trop jeune pour…

— Attendez que je sois mort pour m’enterrer, fait soudain la voix de grand-père.

Il est entré dans la pièce sans un bruit, et on se met tous à se racler la gorge d’un air embarrassé, comme des gosses pris à faire des conneries.

Il s’avance vers son fauteuil, que personne n’a osé prendre, et s’assied lentement.

— Dites-vous bien que la succession est réglée depuis longtemps, annonce-t-il. Mes avocats et mon notaire ont tous les papiers nécessaires à empêcher une guerre de succession. Le clan Beneventi me survivra.

Il a regardé ma mère en disant cela, et Carla aussi, parce qu’il sait que ce sont les deux femmes fortes de la maison. Maria est trop en retrait.

— Si vous nous le disiez avant votre mort, que j’espère lointaine, papa, il n’y aurait plus de dispute, fait ma mère, avec une audace qui nous laisse coi.

Grand-père se met à rire.

— Et vous priver du plaisir de vous disputer pour désigner mon successeur ? Je m’en voudrais, répond-il.

Tout le monde se le tient pour dit, et la conversation rebondit sur un autre sujet. Personne n’a mentionné Léa, la fille reniée, que grand-père a probablement déshéritée. A ma connaissance, il ne l’a revue qu’une seule fois depuis qu’il l’a chassée de la maison, c’est à l’hôpital où grand-mère s’est éteinte. Léa a été autorisée à dire adieu à sa mère, mais elle n’a parlé à personne. Elle est repartie, silhouette à peine entrevue, sans même dire un mot à son propre père.

Amy nous rejoint à son tour, prend un apéritif et finit par nous annoncer que le dîner va être servi. C’est le moment pour tout le monde d’aller se laver les mains. Le Vieux y tient. Il a toujours insisté sur l’hygiène, disant que c’est comme ça qu’on stoppe les maladies, et il ne se prive pas pour nous le rappeler chaque jour.

Je grimpe jusqu’à ma chambre pour récupérer mon portable. Je sens que je vais planter Maddox une nouvelle fois. Je n’ai pas franchement la tête au sexe ce soir. Ce que j’aimerais, c’est de blottir dans ses bras, et de trouver du réconfort dans son étreinte, mais je ne vais pas oser lui demander. Je suis censé être un dur, qui encaisse les coups sans fléchir, pas un mec qui non seulement a de la peine pour le mort, pour sa famille, mais qui pense aussi que cela aurait pu être son grand-père.

J’ai une flopée de messages de Maddox, ce qui m’étonne. Puis je réalise qu’il a entendu les cris de Gina et vu l’ambulance. Et il a eu peur que ce soit moi sur la civière. J’ai le cœur qui est envahi d’une douce chaleur quand je comprends qu’il s’est inquiété pour moi. Je lui envoie un texto pour lui dire que je vais bien, que je suis désolé, et que le secrétaire du Vieux est mort.

Maddox m’appelle alors que je suis dans les escaliers. Je remonte en vitesse et je claque la porte.

— Maddox, je suis désolé, dis-je avant qu’il n’ait pu placer un mot.

— Est-ce que tu as une idée du souci que je me suis fait ? demande-t-il d’une voix glacée. Ça t’aurait fait chier de juste me dire que tu étais vivant ?

Il est en colère. Je le comprends.

— Je te demande pardon, dis-je spontanément. Sincèrement. J’ai été bouleversé, j’avais oublié mon portable dans ma chambre, et ensuite, j’ai été pris dans le feu de l’action. Je suis vraiment désolé, Mad. Je n’avais même pas idée que tu pouvais avoir vu l’ambulance.

Il ne répond pas.

— Maddox, s’il te plait, plaidé-je. Parle-moi.

— J’ai cru que tu étais mort.

— Je suis désolé, répété-je.

Je ne me suis jamais autant excusé de ma vie. Je me mets un instant à sa place, impuissant et sans nouvelle. Moi aussi j’aurais flippé.

— Tu veux venir ce soir ? demande-t-il finalement. Pas pour baiser, vu que j’imagine que tu ne te sens pas d’humeur. Juste comme ça.

Un grand sourire s’épanouit sur mon visage.

— Oh oui ! Compte sur moi. Je te promets que je viens !

Je coupe la communication et je dévale les escaliers pour arriver à la salle à manger, ce qui me vaut de me faire engueuler par mon grand-père, mes parents et même Amy, qui me demande si une chute n’a pas été suffisante pour aujourd’hui. J’ai l’impression d’avoir six ans et de me faire moucher par la tablée des darons. Je m’excuse, pour la deuxième fois de la soirée, je m’assieds à ma place, et je mange mes spaghettis sans moufter. Ça ne rigole pas chez les Beneventi ce soir.

Seuls les petits réclament du dessert, mais les adultes s’abstiennent et chacun se retire tôt, ce qui m’arrange. J’ai des fourmis dans les jambes. Je me rue dans ma chambre, je verrouille et je me connecte. Il est trop tôt pour qu’on se rejoigne, mais on peut parler. Le visage de Maddox s’affiche sur mon écran et je lui fais un grand sourire.

— Je suis désolé, dis-je avant même qu’il n’ait ouvert la bouche.

— Ça va, je m’en suis remis, grogne-t-il. Mais ne me refais pas ce coup-là. Tu ne t’es pas aperçu que tu n’avais pas ton portable ?

— Si, juste avant le dîner, et je n’avais aucune idée que tu pouvais t’inquiéter, dis-je.

— Qu’est-ce qui s’est passé exactement ? demande-t-il.

Je lui retrace les événements. Je m’attends à ce qu’il présente ses condoléances, ou offre un mot de regret, bref, le genre de trucs qu’on dit dans ces cas-là.

— Tu es sûr que ce n’est pas un meurtre ? demande-t-il.

Celle-là, je ne m’y attendais pas.

#RENEGADES #MADDOX #EPISODES 12 & 13

EPISODE 12

Ash

Le Vieux tape du plat de la main sur la table de réunion. Comme j’avais vu venir le coup, même dans mon état de semi-rêverie béate après une nuit de sexe débridé, je réussis à ne pas sursauter. Ça demande des années de maîtrise, mais j’y arrive.

— Tu es avec nous, Ash ? demande mon grand-père d’un ton sarcastique.

Flavio fait une remarque graveleuse sur mes occupations nocturnes, impliquant que j’ai du cal aux mains. S’il savait, le pauvre vieux. Lui doit se débrouiller avec Carla. Si elle est aussi sèche entre deux draps qu’en dehors, il doit se marrer.

— A cent pour cent, réponds-je avec mon plus charmant sourire.

— Tu as l’air fatigué. Flavio, pas un mot !

Grand-père comprend la plaisanterie, il aime même en lancer des raides, mais mon frère l’a déjà énervé depuis le début de la séance avec des résultats assez lamentables. Flavio se le tient pour dit et la ferme, ce qui est un soulagement pour tout le monde. Son humour vole rarement au dessus de la ceinture.

— Je vais bien, grand-père, assuré-je mon aïeul.

Je suis surtout impatient d’être de retour dans ma chambre pour dormir un peu, parce que je n’ai pas eu mon compte de sommeil cette nuit, et que je ne pense pas dormir beaucoup la nuit prochaine non plus.

— Tu en es où de tes livraisons de pizzas ? demande le Vieux.

Je fais glisser les graphiques et les chiffres de vente de ma tablette à la sienne. Il y jette un coup d’œil et hoche la tête d’un air approbateur.

— Bien. Au moins une personne qui travaille un peu.

Enzo et Michele se hâtent de présenter à leur tour des chiffres pas si mauvais que cela, mais aussi bons que les miens. J’ai presque envie de faire la niaque, mais je me retiens. Nous sommes entre adultes. Mais je suis le meilleur.

— Papa, j’ai vu que tu voulais accorder des prêts à une dizaine de PME de la ville, intervient mon père. Tu crois que c’est vraiment le moment ? Les finances sont sérieusement en baisse.

— Et distribuer des colis de nourriture aux plus démunis est une noble initiative, intervient Flavio, mais cela nous coûte cher.

Le Vieux pousse un long soupir.

— On voit bien que vous avez grandi dans un monde en paix, répond-il enfin. Vous ne comprenez rien. Vous me prenez pour un philanthrope parce que je distribue de la bouffe ? Parce que je prête des sommes à des taux ridicules ?

Grand-père a ses œuvres de charité, mais elles lui servent surtout à blanchir de l’argent, même si elles lui tiennent vraiment à cœur. Faire le bien en faisant des affaires est une de ses devises.

— Si tu nous expliques, on comprendra peut-être, grince mon oncle Alessandro.

Il a horreur des stratégies de haute voltige. Il comprend le business sur les paris, la came et le racket, mais il a du mal avec la subtilité des affaires.

— La pandémie ne va pas durer éternellement, répond enfin mon grand-père. Elle va perdurer, mais il y aura des périodes de reprise. Toutes ces entreprises dans lesquelles je suis entré en prêtant de l’argent vont nous devoir quelque chose. Il leur sera difficile de rembourser leurs prêts pour certaines, et je compte leur proposer de travailler pour nous. Rien d’illégal, juste de nous prêter des camions ou des entrepôts par exemple. Quant aux colis de nourriture, les gens se rappelleront qui les a aidés pendant le confinement, qui a permis à leurs gosses de bouffer. Et ils seront avec nous quand nous passerons les voir pour leur demander de voter pour le maire Hughes, ou de soutenir tel programme ou tel projet. Sans compter les pères de famille qui nous prêteront main forte quand nous aurons besoin de bras pour régler des problèmes, tout cela parce qu’on a nourri leurs gosses.

Tout le monde se tait. Encore une fois, le Vieux a fait preuve de génie. Il a une vision globale à long terme, et non pas seulement les deux ou trois mos à venir. La situation est catastrophique pour beaucoup de gangs, et pour beaucoup de clans. Avant la pandémie, une partie de notre fric nous venait des paris sportifs. C’est aussi grâce à cet argent que nous blanchissions une partie de nos revenus illégaux. Avec l’arrêt de toutes les compétitions sportives, nous nous sommes retrouvés le bec dans l’eau. Les parieurs acharnés sont en manque. Ils sont prêts à se tourner vers n’importe quel jeu en ligne qui leur permette d’assouvir leur besoin compulsif de miser de l’argent. Hunter a mis en ligne des sites de jeux pour pallier à la fermeture de son cercle clandestin. Nous sommes à la traine. Grand-père en est conscient, et cela le met en colère.

— Papa, avec tout le respect que je te dois, commence Alessandro, je ne pense pas que ce soit une bonne idée. L’argent sort, mais ne rentre pas. Nos liquidités sont très basses.

Le Vieux se redresse, et tout le monde autour de la table rentre la tête dans les épaules.

— Je n’ai pas le souvenir de vous avoir demandé votre avis, dit-il d’un ton glacé. Nous ne sommes pas dans une putain de démocratie. J’ai décidé que nous lancerions ces prêts, et nous le ferons. Enzo, Michele, vous vous en occuperez. Alessandro, tu te chargeras de la distribution des colis de nourriture.

Personne ne moufte. Une série de « oui, papa » et de « oui, grand-père » se fait entendre dans le soudain silence.

— Le confinement va bientôt être levé, dit doucement mon père. Il faut prévoir ce qui se passera après.

— C’est vrai, renchérit Enzo. Les manifestations anti-confinement se multiplient à New York et dans tout les villes touchées. Le président les encourage. C’est un businessman et il veut que les affaires reprennent le plus vite possible.

Le Vieux a un reniflement de mépris.

— Il gère aussi bien le pays qu’il a géré ses propres affaires, rétorque-t-il, autrement dit, il va bien finir par nous couler. Il encourage ces manifestations, d’accord. Mais New-York va rester confiné jusqu’au 15 mai, parce que le gouverneur ne cèdera pas.

— De toute façon, les compétitions sportives ne reprendra pas tout de suite, voire même pas du tout cette année, interviens-je. Les fédérations ne sont pas chaudes.

— Tu peux être sûr que les combats de MMA reprendront avant, intervient Flavio. Hunter rouvrira ses octogones dès la mi-mai.

Je me tourne vers lui.

— J’ignorais qu’il te faisait ses confidences, ironisé-je.

Flavio hausse les épaules.

— J’ai mes sources, répond-il.

Nous n’avons pas vraiment eu le temps de parler avec Maddox cette nuit, mais je suis sûr qu’à un moment il m’a dit qu’il ignorait quand il pourrait reprendre les combats. Soit Hunter ne lui a rien dit, mais en a parlé à d’autres membres de son entourage, ce qui me parait étrange vu que c’est Maddox qui gère toute l’organisation MMA du clan, soit Flavio s’est fait enfumer.

— De toute façon, on s’en fout, rétorqué-je. C’est leur business, pas le nôtre. Je parle des compétitions en général. Il ne faut pas compter sur les paris avant un bon moment. J’ai pensé à un truc.

— Ça y est, le génie a encore frappé, ironise Flavio.

— Au moins, il a des idées, lance le Vieux.

Il pourrait aussi bien me dessiner une cible dans le dos. Flavio ne va pas me louper quand on sera sorti de réunion.

— Je pensais organiser des paris sur les compétitions de jeux vidéo, dis-je. Ça existe depuis des années.

Grand-père fronce les sourcils. Je lui en ai déjà parlé, bien avant le confinement, et il n’a jamais été chaud pour investir dans un domaine qu’il ne connait pas du tout. Il n’a jamais touché une manette de sa vie et entend mourir dans une bienheureuse ignorance du jeu vidéo.

— Papa est contre, me tacle Alessandro.

— J’en suis conscient. Mais la situation a changé, réponds-je. Nous sortirons peut-être du confinement mi-mai, mais on peut être appelé à y retourner cet automne.

— Quoi ? hoquète Flavio. Ah non, merde ! Je n’en peux plus ! J’ai besoin de sortir.

— Tu peux développer ? propose le Vieux, intrigué.

— Tant que les blouses blanches n’ont pas trouvé de vaccin, on est à la merci d’une seconde vague de contamination. En Europe, ils parlent déjà d’un possible confinement à l’automne. Il pourrait frapper chez nous à Halloween, si on se base sur le retard qu’on a sur eux.

— Jamais le président ne l’autorisera, prophétise Enzo.

— Qu’il l’autorise ou pas, le virus ne lui demandera pas la permission si on doit avoir une deuxième vague, répliqué-je. Je pense qu’il faut miser sur le long terme pour tout ce qui touche à du business impliquant des événements sportifs. L’avantage des e-sports, c’est que le gamers peuvent faire ça depuis chez eux. Ça demande de la bande passante, mais beaucoup sont équipés. On pourrait prospecter pour se positionner sur le marché.

— Il y a déjà du monde, non ? demande le Vieux.

— Oui, mais si les paris sportifs sont soumis aux aléas du confinement, il y aura encore plus de monde, dis-je, en espérant ne pas me tromper.

Grand-père joint ses mains sous son menton et réfléchit un moment.

— Présente-moi un projet, dit-il finalement.

Je comptais aller dormir après la réunion, mais je vais d’abord manger, puis je me retrouve à marcher dans le jardin avec le Vieux, qui est subitement intéressé par mon idée. Il n’est pas stupide, il sait que la vie ne reviendra pas à la normale avant un long moment, peut-être des mois, peut-être même plusieurs années, tant qu’un vaccin ne sera pas trouvé et largement distribué. Alors, mon idée l’intéresse. Lorsque nous revenons de notre marche en rond parmi les arbres, il est l’heure du goûter pour les petits et je dissimule de plus en plus difficilement mon envie de bâiller.

— Je te présente un projet dans les jours qui viennent, promets-je.

— Bien, bien, approuve le Vieux. N’y passe quand même pas toutes tes nuits.

Je compte les passer à autre chose, qu’il ne s’inquiète pas.

— J’ai déjà creusé un peu la question.

A vrai dire, c’est faux. J’ai eu l’idée en pleine réunion, parce que Maddox et moi avons parlé combats et jeux après avoir fait l’amour. Ça a fait tilt dans ma tête et j’ai lancé l’idée.

— Il y a des consoles, dans cette maison, non ? demande mon grand-père.

— Oui. A peu près toutes celles disponibles sur le marché, souris-je. Tu te rappelles, tu en as offert une aux jumeaux ?

Grand-père rigole. C’est son secrétaire qui a choisi la console pour les petits, lui-même s’est contenté de tendre le paquet cadeaux à ses arrière-petits-enfants.

— Montre-moi comment on joue, demande-t-il soudain.

Quoi ?

— Tu es sûr ? C’est un peu compliqué.

— Si des gamins de quatre ans passent leur journée à jouer, je devrais y parvenir, non ?

— Ils jouent aux Lapins Crétins, ce n’est pas tout à fait la même chose qu’un jeu de guerre.

— Commence par du basique. Si je dois investir de l’argent là-dedans, je veux savoir de quoi il retourne, s’obstine mon aïeul.

C’est comme ça que je me retrouve dans le salon particulier du Vieux, à brancher une console et lui expliquer les bases. Je lui fais une petite démonstration d’un jeu assez simple, où il suffit de tirer sur tout ce qui bouge. Je branche la seconde manette et la donne à grand-père. Il tâtonne un peu, change de lunettes, et nous nous lançons dans notre première partie.

Et vous savez quoi ? Il me poutre, l’ancêtre.

Il éclate de rire devant ma mine défaite, et me donne une claque dans le dos. Et je ris à mon tour, parce que j’aime mon grand-père et que j’adore le voir rire comme ça, comme un gosse.

EPISODE 13

Maddox

No sex ce soir.

Bon, j’admets, je suis un peu crevé. Mais Ash Beneventi est quand même le premier qui me fait le coup. Après une nuit se sexe débridée, monsieur me plante pour l’acte deux en me disant qu’il a joué aux jeux vidéo avec son grand-père toute la soirée et qu’il va aller se coucher directement, parce qu’il est mort de chez mort. Je lui envoie une floppée d’émojis de déception et d’aubergines entrecoupées de visages qui pleurent, mais il m’attendrit. C’est un big bad boy, dont je connais la réputation de tueur froid et implacable, avec déjà un joli palmarès à son actif, qui initie le vieux Beneventi à la Wii U. Ils ont commencé par un jeu de tir assez simple, et le vieux a mis une raclée à son petit-fils, et sans triche en plus. Ash ne l’a pas laissé gagner, il a perdu à la loyale. Il était vexé et amusé tout à la fois.

Et moi, je craque. On se promet de se voir demain soir, et de rattraper le temps perdu. On s’interdit mutuellement de se caresser sous les draps, histoire de garder toute notre énergie pour la nuit de folie qu’on va passer.

— Qu’est-ce qui a pris à ton grand-père de se mettre aux jeux vidéo ? demandé-je, curieux.

— Parce qu’on en a parlé en réunion, me répond Ash après une légère hésitation.

Je sens qu’on est borderline. Nos causeries via internet n’ont jamais porté sur les affaires du clan Beneventi, et Ash ne m’a jamais posé de questions sur mes affaires avec Pax. Je devine assez bien pourquoi le sujet a été abordé, parce que j’ai eu la même discussion avec le gang il n’y a pas si longtemps. Pax et Joaquin ont eu une idée assez géniale pour gagner du fric, histoire de pallier à nos pertes dues à la fermeture des clubs.

— Vous allez vous lancer dans les paris sur les e-sports ? demandé-je.

Ash soupire.

— Comment as-tu deviné ?

— On s’y met aussi. Bonne chance, parce que les mecs qui tiennent le business n’ont pas l’intention de se laisser marcher sur les pieds.

— C’est encore un projet. Grand-père n’avait jamais tenu une manette de sa vie, alors il a voulu essayer histoire de se faire une idée. Il s’est éclaté !

— Tu m’étonnes. Même si ce n’est pas pareil, flinguer un adversaire via un écran est un bon défouloir.

— A qui le dis-tu ! rigole Ash. Du coup, je lui ai installé une des consoles d’en bas dans son salon, et je doute qu’on la récupère avant la fin du confinement. Aujourd’hui, la Wii, demain, je le lance sur Xbox !

J’imagine le vieux Beneventi, que je vois toujours en costume impeccable, en train de s’exciter sur un jeu de tir ou un jeu de guerre en gueulant après le jeu parce qu’il a tiré et que la console a réagi trop lentement.

— Tu le mets bientôt aux MMORPG ? demandé-je d’un ton amusé.

— Ne parle pas de malheur. Il est capable de monter un clan virtuel !

On éclate de rire tous les deux.

— Et si on s’y mettait, tous les deux ? proposé-je. Toi et moi, chacun à la tête d’une équipe de mercenaires, pour conquérir une ville ?

Les yeux d’Ash brillent à travers la caméra de son téléphone.

— Pourquoi on n’y a pas pensé plus tôt ? demande-t-il.

— Parce qu’on pensait à autre chose ?

— On peut faire les deux. D’abord, je te poutre dans un jeu vidéo, ensuite, je me glisse dans ton appartement et je te montre comment je sais me servir de ma manette d’origine.

— Ou l’inverse, dis-je.

Ash se recule un peu et a un sourire indolent.

— Ou l’inverse, admet-il. Du moins pour la seconde partie. Je suis redoutable sur console.

— Moi aussi, dis-je sans me vanter

J’ai à mon palmarès d’avoir mis la misère à Pax et à Joaquin, ce qui est pas mal quand on connait le niveau de ce dernier.

— C’est un défi ? demande Ash en se redressant.

— Tout à fait. Quel jeu ?

— GTA ? Counter Strike GO ?

Les classiques.

— GTA, dis-je. C’est l’un de mes jeux favoris.

— Comme moi, sourit-il. Je te préviens, je vais te faire rentrer chez ta mère en pleurant.

— Tu peux toujours essayer. Personne ne m’a jamais battu à ce jeu.

— Je serais celui qui t’enverra dans le décor, se vante-t-il.

J’adore cet air de défi qu’il a sur le visage.

— On fait une partie demain dans la soirée. Celui qui perd devra se soumettre à l’autre quand tu me rejoindras.

Les yeux d’Ash s’assombrissent.

— Oh, compte sur moi pour gagner, baby.

Le lendemain, on se contacte brièvement pour télécharger la même version et synchroniser nos consoles. Ash a amené la sienne pour le confinement, et on sera tranquille pour jouer, moi dans le salon, lui dans sa chambre. En attendant, il doit aller déjeuner, promener avec son grand-père, et bosser un peu sur cette histoire d’e-sport.

Je fais ma séance de cardio en mode relaxe, je me douche, et je déjeune. Je décide qu’une petite sieste s’impose, parce que je veux être en forme tout à l’heure pour les deux matches qui m’attendent, online et offline. J’ai trop aimer avoir Ash sous mon contrôle durant notre nuit, et j’entends bien recommencer. Encore qu’être sous sa domination peut être intéressant. Je le vois comme un mec sans inhibition, et peut-être même sans limite. Cette nuit, alors que j’ai cru qu’il allait exploser de désir, il m’a défié de retarder encore un peu le moment clé pour nous deux. J’ai adoré relever le pari et le gagner, pour notre plus grand plaisir.

Je fais un rêve vaguement érotique, fenêtre entrouverte, quand je suis brusquement réveillé. Désorienté, je me redresse, cherchant automatiquement le flingue que je garde près du lit. Mais je me rends vite compte que le danger n’est pas dans la pièce, et que le cri, qui se répète, vient de dehors. Je me précipite à la fenêtre. Ça s’agite à la Casa Beneventi. Une femme parle à toute vitesse en italien, et un gamin se met à pleurer, de gros sanglots d’enfants. J’entends des voix masculines, en anglais, qui réclame d’appeler une ambulance.

Je saute sur mon portable et j’appelle Ash, mais il ne répond pas. J’envoie un texto, qui reste sans réponse lui aussi. Je finis par prendre mes jumelles et je me mets en planque derrière le rideau. La porte-fenêtre de la chambre d’Ash est fermée, mais celles du salon, juste en dessous, sont grandes ouvertes et je vois passer des hommes et des femmes, mais sans voir Ash. J’essaie encore de l’appeler, avec le même résultat. Une des femmes sort, probablement une des nounous a voir son uniforme, tenant un des gamins par la main. Celui-ci ne pleure pas. Je suis tenté de l’interpeller, mais je n’ose pas.

Que s’est-il passé ? Pourquoi tout le monde est-il en émoi ? Au début, j’ai pensé que ça pouvait être l’un des gamins, mais je n’en suis plus si sûr. Ça court et s’agite dans le salon. La nounou a fait asseoir le gamin dans un transat et l’occupe avec un jeu de construction. Je ne vois pas les autres enfants. Je ne me souviens pas avoir entendu de coup de feu. Dans une maison sûrement pleine d’armes, il y a peut être eu un accident. Pourtant, je suis certain qu’un coup de feu m’aurait réveillé.

Toutes mes tentatives pour contacter Ash se révèlent vaines et l’inquiétude monte en moi au galop. Ce n’est pas normal. Il a dû voir mes messages, ou du moins voir que j’ai essayé de le contacter plusieurs fois. Il a dû deviner mon inquiétude.

Pourtant, il ne répond pas.

Si ça se trouve, c’est le vieux Beneventi qui a cassé sa pipe. A son âge, ce sont des choses qui arrivent. Ça expliquerait pourquoi Ash ne me répond pas.

Cette hypothèse ne me réconforte pas, mais elle calme un peu mon angoisse, jusqu’à ce que je voie le vieux lui-même sortir dans le jardin, parler à la nounou, caresser la joue de son arrière-petit-fils et rentrer aussitôt. La femme prend le gamin dans ses bras et rentre à son tour. Les fenêtres sont fermées les unes après les autres.

J’ai une assez bonne vue sur l’avant de la maison, même si des arbres et le mur d’enceinte me cachent toute une partie. Je vois le portail s’ouvrir et je comprends que c’est grave. D’après Ash, le vieux a décrété que personne ne franchirait le portail jusqu’à la fin du confinement. Ils se font livrer par une petite porte, et les courses sont désinfectées avant d’être amenées dans la maison. Là, c’est le grand portail qui est ouvert, et je vois le gyrophare d’une ambulance par-dessus le toit.

Je reprends mon téléphone.

Ash. Bordel. Réponds-moi.

Autant crier dans le vide.

Deux ambulanciers pénètrent dans le jardin, portant une civière. Ils sont en combinaison blanche, avec masque et lunettes de protection. Ils restent ce qui me semble une éternité à l’intérieur de la maison. Lorsqu’ils ressortent, portant toujours la civière, quelqu’un est allongé dessus, recouvert par un drap blanc. Je vois mal, je ne vois pas si le visage est recouvert ou pas, mais entre les arbres, je vois le haut d’une tête brune. Les ambulanciers disparaissent par le portail, les portes claquent, et le véhicule de secours s’éloigne, sirène en marche.

A l’intérieur de la casa Beneventi, plus rien ne bouge. Plus un son ne me parvient.

Mon téléphone reste muet.

#RENEGADES #MADDOX #EPISODE 11

Maddox

Je trace les contours du tatouage d’Ash le plus doucement possible pour ne pas le réveiller. Il s’est endormi comme une masse après nos ébats. C’était intense, je crois qu’il n’y a pas d’autre mot. Je me suis étonné moi-même, non pas de mon envie de sexe, mais de ma soif d’Ash. Je le connais depuis plusieurs années, même si je ne lui avais jamais parlé avant le confinement, et tout à coup il est devenu le centre de mon univers. Je sais que je vais devoir le laisser partir tout à l’heure, mais mon instinct me pousse à lui demander de rester, à le retenir par des caresses et des baisers, à le garder près de moi, dans mes bras.

Je ne dois pas me laisser aller à ce genre de rêverie. La dernière fois que j’ai éprouvé ce sentiment d’attachement, je suis tombé éperdument amoureux. Je ne peux pas me permettre de tomber amoureux d’Ash Beneventi.

C’est un prince. Il est né une cuillère en argent dans la bouche, petit-fils d’un des hommes les plus puissants de Greenville. Il a eu droit aux meilleures écoles, il est allé à la fac, et il fait partie des décideurs du clan Beneventi. Pax dit que si le Vieux a deux sous de jugeote, il lui laissera sa place lorsqu’il prendra sa retraite. Ash est incontestablement doué pour les affaires. Il ne m’en a pas parlé, mais Joaquin m’a mis au parfum pour son site de commandes de pizzas en ligne, où les pots de glace du dessert sont remplis de beuh ou de coke. Il n’y a pas à dire, c’est ingénieux.

Nous ne boxons pas dans la même catégorie. Je suis né dans le quartier pauvre de Greenville. Ma mère m’a élevé de son mieux, et elle a fait du bon boulot. Je n’avais pas intérêt à trainer dans la rue ou ramener des mauvaises notes sous prétexte que c’était la mode. J’ai filé droit, parce que ma daronne était là, malgré son boulot, et contrôlait mes cahiers de devoirs. Elle n’a jamais levé la main sur moi, mais un regard de sa part et je me faisais le plus petit possible, ce qui est devenu difficile quand j’ai atteint mes treize ans et que j’ai commencé à grandir pour ne m’arrêter qu’en frôlant les deux mètres. Mais même encore aujourd’hui, lorsque ma mère me regarde d’une certaine façon, je cherche un trou de souris pour me planquer.

J’ai eu mon diplôme de fin d’études avec les honneurs. J’ai été choisi pour faire le discours de fin d’année, c’est vous dire. La fac n’a jamais été une option pour moi, alors je me suis engagé. Ma mère était fière de me voir en uniforme, et moi j’apprenais à dépenser toute mon énergie d’une façon utile. Je suis allé plusieurs fois au Moyen-Orient, en Irak et en Afghanistan. J’ai appris à me servir des armes qu’on m’a mises entre les mains, je suis devenu expert en explosifs, j’ai appris à tirer pour tuer.

J’ai aimé cela.

Il y a toujours eu une violence latente chez moi, une révolte muette qui me rongeait. Je voyais ma vieille se crever au boulot, accumuler les heures et être mal payée et souvent mal considérée. J’étais conscient qu’autour de moi, dans mon quartier, elle était pourtant l’une de celles qui s’en tirait le mieux. Il y avait toujours de la nourriture sur la table, et nous n’avons jamais eu besoin de demander la charité pour bouffer et nous habiller. Il y avait même un peu de luxe, comme des consoles d’occasion pour mon anniversaire, des chaussures de sports neuves comme celles de mes potes, que j’étais trop fier de porter, et un billet ici et là pour sortir avec mon petit ami du moment.

Ma mère a pris avec le plus grand calme mon coming-out. Je pense qu’elle s’en doutait. A l’armée, j’ai vite repéré ceux qui jouaient dans le même camp que moi. C’était encore très discret à l’époque, puisque qu’on était encore dans la loi de 1993 du « Don’t ask, don’t tell », mais les choses commençaient à bouger. De toute façon, je n’avais pas l’intention de faire toute ma carrière sous les drapeaux. J’avais survécu à deux années sous le feu de l’ennemi, et je ne voulais pas risquer un troisième tour dans une région qui nous restait éminemment hostile. J’ai fait mon temps, puis je suis parti, avec les honneurs.

C’est là que ma vie est partie en couilles. Comme beaucoup de camarades, je suis rentré et je n’ai pas trouvé ma place dans la vie civile. Tant que j’étais soldat, ma révolte et ma rage étaient canalisés par le cadre strict de l’armée, et je pouvais les exprimer pendant les opérations sur le terrain. L’intense activité physique, suivie par des sorties où l’on risquait sa vie à chaque seconde, me permettait d’évacuer mon adrénaline. A mon retour, je n’avais plus rien de tout cela. J’ai trouvé du boulot, mais ça ne débouchait jamais sur rien de suivi. Je passais de petits jobs en petits jobs, mal payés, inintéressants, et je commençais vraiment à être en colère. J’avais risqué ma vie pour mon pays, je n’attendais pas une parade avec des flonflons, mais au moins la possibilité d’avoir un travail stable et pas trop payé.

J’ai fini par dégoter un travail comme vigile dans un supermarché, mais j’ai grillé un fusible face au gérant. Ce connard me prenait de haut, parce qu’il avait fait deux ans d’études de commerce. Non seulement j’étais mal payé, mais j’étais méprisé. Un jour, il y a eu un incident avec un client, et le gérant m’a convoqué pour m’engueuler. On a eu des mots et ça s’est terminé par mon poing dans sa gueule de petit chef. Naturellement, je me suis fait virer.

Comme je vivais d’une paie à une autre, parce que le loyer et les courses bouffaient tout, je me suis vite retrouvé à la rue. J’aurais pu aller voir ma mère et lui demander si je pouvais squatter mon ancienne chambre, mais par peur de la décevoir aussi, je n’ai rien dit. J’ai dormi dans la rue, ravalant ma fierté pour aller mendier un repas chaud à la soupe populaire. Plus j’essayais de m’en sortir, plus le terrain devenait glissant. Je n’avais pas de domicile, et chaque fois qu’on me demandait mes références, j’avais le choix entre zapper mon boulot de vigile, ce qui paraissait bizarre vu que j’y étais resté un an, soit en parler. Et là, le mec appelait le gérant qui s’empressait de me descendre.

J’ai fini par zoner dans une zone d’entrepôts de Greenville, et j’ai commencé à m’associer avec des petits délinquants. Je faisais le gros bras pour eux, je déchargeais de la marchandise volée, et je perdais chaque jour un peu plus de mon envie de me battre pour remonter la pente. J’avais la réputation d’être un cogneur, un type qu’il fallait prendre avec des pincettes. J’étais agressif, je voulais buter tout le monde et j’avais la haine.

Un jour, j’étais assis le cul sur le trottoir à attendre un camion quand j’ai vu cinq types tomber à bras raccourcis sur un gars. Le mec s’est battu, mais à un contre cinq, il s’est vite retrouvé en mauvaise posture. Au début, j’ai regardé toute la scène avec apathie. Après tout, que ce type se fasse défoncer le portrait dans un combat complètement déloyal ne me regardait pas. C’était monnaie courante dans le quartier. Et puis quelque chose en moi s’est réveillé. Le type allait se faire tuer. Il était à terre, et se protégeait la tête de ses bras, ramassé sur lui-même. Je me suis souvenu que j’avais été soldat, dans une autre vie. Les types qui le tabassaient prenaient visiblement leur pied. Je me suis levé et j’ai traversé la rue. J’en ai attrapé un par la ceinture de son jean et je l’ai fait tournoyer, m’en servant pour foutre les autres par terre. J’ai donné quelques coups de poing, et des coups de pied aussi. Bref, je leur ai maravé la gueule. Les petites frappes se sont barrées sans demander leur reste. J’ai aidé le type à se relever. Il saignait du nez, il avait la lèvre fendu et un magnifique cocard était en train de lui fermer l’œil gauche, mais il a trouvé la force de me remercier et m’a tendu la main pour se présenter.

— Pax Hunter.

A partir de là, ma vie a repris un sens. Je suis devenu le garde du corps de Pax, puis son ami. C’est lui qui m’a encouragé à me lancer dans le MMA, où j’ai pu apprendre à canaliser, à nouveau, mon agressivité. Pour la première fois de ma vie, j’étais correctement payé, voire même généreusement, et j’étais respecté. Pax ne me regardait pas de haut. Je faisais maintenant partie de son clan. J’ai commencé à gagner des combats dans l’octogone illégal dans le sous-sol du Blue Lounge, et à me forger une petite réputation.

Je sais que je suis respecté à présent, parce que les gars dans le milieu connaissent mon pedigree. Ils savent ce dont je suis capable, à la fois comme garde du corps, homme de main, et free fighter. Ma mère a bien fait la grimace quand je lui ai parlé de mon nouveau job, mais c’est une pragmatique. Elle m’a confié qu’elle me voyait mal barré avec tous ces petits jobs qui ne menaient à rien, et qu’après tout, si le maire Hughes fréquentait le Blue Lounge, je pouvais bien être le porte-flingues de son propriétaire.

Mais je ne serais jamais un héritier comme Ash Beneventi. Je gère une partie des combats MMA pour Pax, en plus de combattre dans l’arène, mais je ne suis pas un prince de la mafia. Je suis seulement Maddox.

— A quoi penses-tu ? demande Ash qui s’est réveillé sous mes caresses.

Il se retourne pour se mettre sur le dos et s’étire comme un grand chat. Il a des muscles secs, sans un poil de gras, tout en longueur et en grâce. Je dépose des baisers sur son torse, avant de m’emparer de ses lèvres. Mais trop vite, je me redresse.

— Il faut que tu y ailles, c’est bientôt l’aube, dis-je.

— Pas envie, ronronne-t-il.

— Je te garderais bien ici, mais pas sûr que ton grand-père apprécie.

Ash pousse un long soupir. Il se lève, et part à la pêche aux fringues que nous avons semé depuis le hall d’entrée. Son boxer a atterri sur le haut de la porte de ma chambre, sans qu’aucun d’entre nous ne se rappelle comment. Sa chemise est froissée et il a perdu une chaussette.

Habillé, il me regarde.

— De quoi j’ai l’air ? demande-t-il.

Je considère ses lèvres gonflées par mes baisers et ses yeux cernés. Tout son être clame qu’il a baisé cette nuit et qu’il a joui comme un malade. Il transpire le type satisfait sexuellement, encore pris dans une langueur post-orgasme.

— Prends une douche froide en rentrant, conseillé-je. Tu as l’air de t’être fait baiser par tout un régiment.

Il sourit, se penche vers moi et effleure mes lèvres.

— A qui la faute ? murmure-t-il, son souffle caressant mon oreille. Je ne vais sûrement pas pouvoir m’asseoir confortablement aujourd’hui.

— Reste debout.

— J’ai une réunion avec tutti la famiglia, soupire-t-il à nouveau.

— Les affaires continuent ? demandé-je.

— Business as usual, répond-il. On s’adapte. Je suppose qu’Hunter fait de même.

— On travaille par visioconférence, fais-je, très cadre dans une grande entreprise.

On rigole tous les deux.

— J’espère qu’on va bientôt sortir de toute cette merde, parce que j’en ai ras-le-bol d’être coincé avec tout le clan, maugrée-t-il.

— Tu ne les aimes pas ?

— C’est ma famille, répond-il en haussant les épaules. Que je les aime ou pas n’a pas d’importance. Ils sont mon sang. Mais j’avoue que je tuerais volontiers ma belle-sœur au moins trois fois par jour. Et mon frère, parfois. Et mes cousins.

— Si jamais ça doit tomber comme à Bagdad, préviens-moi, je mettrais mon petit Kevlar histoire de ne pas choper une balle perdue.

Cette fois, il éclate de rire.

— Je t’enverrais un texto, promet-il, hilare.

— On se revoie ? demandé-je brusquement.

Après tout, et malgré la nuit fabuleuse que nous avons passé, rien n’a été dit. Ash cesse de rire et s’agenouille sur le lit. Il prend mon visage entre ses mains et m’embrasse doucement sur les lèvres.

— Bien sûr qu’on se revoie. Ce soir. Même heure, même endroit.