RENEGADES MADDOX EPISODE 22

Ash

Je me glisse dans la maison aux petites heures de l’aube. Je n’ai pas dormi du tout, parce que nous avons pris le temps pour faire l’amour, puis nous l’avons refait. Nous avons soigneusement évité d’aborder les sujets qui fâchent, comme mon possible départ pour Chicago et son allégeance à Hunter. L’idéal, me dis-je en gagnant la cuisine pour un café matinal, serait que Maddox démissionne de son boulot et qu’on parte tous les deux loin de cette ville. On pourrait recommencer à neuf, monter un business ensemble, comme un couple.

Les paroles du Vieux me reviennent aux oreilles comme un mauvais écho.

Vous avez baisé quoi ? Deux ou trois fois ? Et c’est le grand amour ?

Oui. Non. Je ne sais pas. Je suis complètement paumé. J’ai un clan à diriger, et Dieu sait que les cousins vont me mettre les bâtons dans les roues, et mon frère va les aider, et pourtant je ne pense qu’à Maddox. Ne pas l’avoir vu pendant deux longues semaines a attisé mon besoin d’être avec lui. Finie la déprime, je suis d’une humeur joyeuse malgré les circonstances, et blindé d’optimisme.

— Tu sais que tu aurais pu sortir par la porte ? fait Amy en entrant dans la cuisine.

Elle parle à voix basse pour ne réveiller personne. Je dois dire que je n’y ai même pas pensé. L’habitude a guidé mes pas, et de toute façon, je ne suis pas prêt à dire à tout le monde que je sors le soir pour aller m’envoyer en l’air avec un mec, même si le Vieux n’est pas là pour me surveiller.

— Où serait le fun ? demandé-je en mettant une capsule dans la machine.

— Tu te prends pour Roméo ?

— Non. J’ai joué le rôle au lycée, et j’aime les fins heureuses.

Cette pièce a eu un rôle capital dans ma vie amoureuse. C’est à ce moment-là que j’ai compris que je n’aimais vraiment pas les filles et que je préférais les mecs. Lorsque j’ai dû embrasser la fille qui jouait Juliette, alors que tous les autres mecs étaient morts de jalousie, je suis resté de marbre. Cela n’a fait que confirmer ce que je pressentais. J’avais déjà échangé des baisers et quelques caresses un peu chaudes avec un mec dans les vestiaires, mais je me demandais si je traversais juste une période d’exploration ou si j’étais vraiment gay. Juliette était le fantasme vivant de tous les mecs du lycée. Même moi je la trouvais canon. Mais quand j’ai senti ses seins s’écraser contre ma poitrine à travers les épaisseurs de nos fringues, quand nos lèvres se sont touchées, je n’ai rien ressenti, à part une vague idée que ce n’était pas le bon corps.

Lorsque j’ai été sûr de moi, comprenez lorsque j’ai eu ma première expérience sexuelle et sentimentale avec un autre mec, j’ai compris et admis que j’étais gay et que je ne serais jamais rien d’autre que gay. Pas bi, pas fluide, pas dans le placard. J’étais gay et je tenais à l’être au grand jour. Je ne me sentais pas d’aller en parler à mes vieux. Je n’étais pas très proche d’eux, parce qu’ils étaient plutôt focalisés sur Flavio, comme toujours, et qu’entre mon frère et moi il n’y avait jamais eu de complicité. Mes parents l’expliquaient par la différence d’âge, mais j’avais déjà l’intuition que j’étais différent des autres. Flavio a hérité du caractère de mon père, c’est un type qui veut juste vivre sa vie tranquille, tandis que je voulais mener ma vie comme je l’entendais.

J’étais déjà proche du Vieux. Pendant un moment, en attendant que ses arrière-petits-enfants ne naissent, j’étais le petit dernier, le gamin de la bande, de dix ans plus jeune que les autres. J’étais encore au lycée lors que Flavio était déjà marié et avait pris sa place dans le clan.

Je connaissais plus ou moins la position de chacun sur les gays. La tolérance l’emportait, mais certainement pas l’acceptation. Oui, les gays existaient et ils avaient le droit de vivre (merci), ils pouvaient même se mettre en couple, et se tenir la main dans la rue, mais dans la famille, le sentiment général était qu’on préférait ne pas avoir à gérer le problème. Je savais que l’autre branche des Beneventi, celle de New York, comptait au moins un gay et une lesbienne dans leur rang, tous mariés et tous menant une double vie. Je ne voulais pas cela. Je refusais de me cacher et de mentir.

J’avais compris depuis longtemps que c’était le Vieux qui menait la danse. S’il m’acceptait, les autres suivraient. J’ai profité d’un repas de famille, dans cette même maison où nous sommes confinés, pour aller lui parler dans son bureau. Je me suis assis en face de lui, séparés par la table en bois sombre couverts de papiers, et j’ai fait mon coming-out. Je n’ai pas cherché des périphrases. J’ai dit les trois mots fatals.

Je suis gay.

Grand-père s’est allumé un cigare, pour se donner le temps de digérer l’information. Il m’a posé quelques questions, mais ne m’a pas dit que c’était juste une phase, ou que je devrais essayer les filles, ni que je devrais me faire soigner. Il a encaissé.

— OK, a-t-il finalement dit. Tu veux que j’en parle à la famille ?

J’ai eu mon moment de lâcheté. J’ai hoché la tête.

— Ça ne t’ennuie pas ? Que je sois gay ? ai-je demandé.

Grand-père a soufflé un nuage de fumée.

— Tu ne l’as pas choisi. Tu es ce que tu es. Je préfère un homme qui assume ce qu’il est qu’un lâche qui fait souffrir sa famille.

L’allusion à mes cousins new-yorkais était limpide.

— Tu veux que je parte ? ai-je demandé, un peu tremblant.

— Non. Mais soyons clair, Ash. Je ne veux pas de scandales. Gay ou pas, j’exige de toi la même conduite que ton frère et tes cousins. Des histoires discrètes, pas de tapage, et on règle les affaires entre nous. Et tiens-toi à l’écart de la came, on la vend, mais on ne la consomme pas. Ah, et n’oublie pas de te protéger. Ce n’est pas parce que tu ne peux pas foutre ton partenaire en cloque que tu ne peux pas attraper la chtouille ou une autre saloperie.

Puis il m’a congédié. Je n’étais pas encore délivré, mais j’avais déjà un lourd poids de moins sur le cœur. Je me demandais comment grand-père allait s’y prendre avec le reste de la famille. Je redoutais une annonce à la table du dîner avec tous les regards qui se braquent sur moi. J’avais tort. Le Vieux a parlé à chacun, discrètement, y compris mes parents et Flavio. Et il a fait passer le mot que rien ne devait changer.

Mes parents sont venus me voir, surpris et vexés que je ne leur aie pas parlé en premier. Ils n’étaient pas enchantés, je le voyais sur leur visage, mais ils ne me rejetaient pas. Flavio n’a jamais abordé le sujet avec moi, mais la distance entre nous s’est encore creusée. Enzo m’a dit qu’il était cool avec ça, et Maria a fait chorus. Ettore n’était déjà plus de ce monde. Leur père n’a rien dit, et Gina non plus.

Je n’ai jamais invité personne aux fêtes de famille. Je suis toujours seul, mais au moins on ne me présente pas des jeunes femmes pour me caser. Je suis l’oncle célibataire toujours disponible pour jouer avec les mômes, un peu à l’écart. Parfois, je me fais draguer par un autre invité, qu’on a mis dans la confidence parce qu’il est gay, lui aussi.

Je me voyais plutôt continuer comme ça, sous le radar, et ne pas faire de vague. Je n’ai jamais pensé me marier et faire une fête comme Flavio ou les cousins, avec toute la famille sur son trente-et-un, les mariés en smoking, et des arches fleuries ici et là pour une longue journée de célébration. Je pensais, une fois que j’aurais trouvé le mec avec qui je voulais partager un peu plus que quelques nuits, l’amener à un repas de famille, puis peu à peu, venir avec lui, mais sans jamais officialiser. Je sais qu’il y a des limites à la tolérance familiale. En dehors du clan, j’ai eu droit à des remarques, voire à un franc mépris. Pour certains, je me suis contenté d’ignorer, pour d’autres, ça a fini avec mon poing sur leur gueule, histoire de leur montrer que gay ne rimait pas avec petite bite. Je ne me laisse pas insulter, mais je préfère ne pas répondre aux provocations gratuites. Ma réputation en affaires et mon habilité à manier le flingue m’assure une certaine tranquillité.

Mais je suis conscient de ce que je dois à mon nom de famille et au Vieux. Ils me protègent et m’ouvrent des portes qui resteraient peut-être fermées. D’une façon générale, être un Beneventi a de gros avantages à Greenville, et jusqu’à New York. Je suis le petit-fils du vieux Luca, et j’ai droit à un respect que j’aurais mis des années à acquérir si je n’avais pas les connexions familiales.

Si je pars, je perdrais tout cela. A Chicago, le nom des Beneventi est connu, bien sûr, mais il ne me vaudra pas de faveurs, et mon homosexualité me fermera des portes et me vaudra des combats que je n’aurais pas eu à mener si j’étais hétéro.

Je sais tout cela. Et je suis prêt à l’affronter.

Je prends ma tasse de café, pendant qu’Amy fait chauffer de l’eau. Elle la verse sur un mélange de chicorée et de lait en poudre et ajoute un peu de sucre.

— Je ne sais pas comment tu peux boire ça, plaisanté-je en désignant la mixture.

— C’est Luca qui m’y a convertie. Il en buvait quand il était petit. Ça tient au corps.

Ils en boivent une tasse tous les matins, en attendant que le petit déjeuner soit prêt.

— Il devrait essayer avec du lait frais, au moins, dis-je.

— Et gâcher le plaisir de voir le mélange se former ? plaisante Amy.

Elle remet les boites sur l’étagère. Le Vieux a fait des stocks avant de se confiner, mais il n’a rien à craindre des autres habitants de la maison. Personne ne risque d’en boire à moins d’y être forcé.

— Qu’est-ce que vous étiez en train de vous raconter quand il a fait son malaise ? demande soudain Amy.

Je m’attendais à cette question. Hier, lorsque tout le monde m’est tombé dessus à propos de la dispute, j’ai éludé. J’ai dit que c’était des affaires qui me concernaient. Je me suis pris une pluie de reproches, bien entendu, mais moins que ce à quoi je m’attendais. Tout le monde sait que le Vieux monte vite en régime lorsqu’on le contrarie, et il a déjà eu des engueulades homériques avec ses fils, surtout mon père, et avec Enzo.

Amy n’a rien demandé. Elle était en contact avec l’hôpital, puis avec le Vieux lui-même, qui est resté pleinement conscient, et qui lui a dit que c’était à moi d’en parler si j’en avais envie.

— Il veut que je me marie avec un héritier de la côte ouest, dis-je.

Amy soupire.

— Il veut te voir casé avant de te confier les rênes du clan.

— Ne me dis pas que c’est moi qu’il désigne comme successeur sur son testament ?

— Bien sûr que si. Il t’a choisi il y a plusieurs années. Il sait que tu es le seul à la hauteur. Ne le déçois pas, Ash.

RENEGADES MADDOX EPISODE 21

Maddox

C’est la deuxième fois que je vois une ambulance partir de chez les Beneventi, et la deuxième fois que ma gorge se serre au point que je ne puisse plus respirer. J’ai déjà eu mon content d’émotions hier. Ma mère est rentrée chez elle, mais elle reste sous surveillance médicale. Elle a attrapé la forme bénigne du Covid, et n’a dû d’être diagnostiquée qu’à cause d’un dépistage systématique du personnel soignant de son établissement. Elle va bien, elle n’a même pas de fièvre, mais elle est confinée chez elle et naturellement, je m’inquiète. Je me suis déjà débrouillé pour que tout ce dont elle a besoin lui soit livré, et je lui envoie trois messages par jour.

J’hésite à peine à prendre mon téléphone pour texter Ash. Nous avons décidé de prendre du recul, nous savons que nous n’avons pas d’avenir ensemble, mais je suis trop inquiet pour faire appel à la raison.

« Dis-moi que ce n’est pas toi dans cette ambulance, » tapoté-je.

La réponse arrive moins d’une minute plus tard.

« Mon grand-père. Malaise cardiaque. Je t’appelle plus tard, OK ? »

Je suis rassuré. Que le vieux Beneventi ait un malaise, à son âge, n’a rien de surprenant, même si je pense à la tentative de meurtre rapportée par Ash. Plus tard dans la soirée, il m’appelle carrément en vidéo, et un immense sourire illumine mon visage quand je le vois.

— Tu as des nouvelles ? demandé-je poliment.

— Non, pas encore. Je viens de subir un interrogatoire serré de la part de la famille, vu que j’étais avec lui au moment de son malaise, répond-il.

— Ça lui a pris d’un coup ?

Ash baisse les yeux.

— On était en train de se disputer, avoue-t-il. Et…

Il s’arrête et tourne la tête vers la porte de sa chambre, que j’aperçois derrière lui.

— Ecoute, me dit-il, j’aimerais venir te voir ce soir. Juste pour parler.

Mon cœur bondit dans ma poitrine.

— Tu connais le chemin ? souris-je.

— Je viendrais plus tôt. Je te laisse.

Je dîne tôt et je vais prendre une douche avant de passer mon pantalon de treillis et un tee-shirt noir. Je me scrute dans la glace. J’ai pris deux kilos, mais ça ne se voit pas. De toute façon, dès demain, j’ajoute un peu de cardio à mon entrainement habituel histoire de retrouver la forme. Pax m’a carrément interdit de me retourner me battre lorsqu’il a appris que ma mère était contaminée. Je n’ai même pas le droit de venir faire la nounou ou l’arbitre pour les autres combattants. Je vais gérer l’administratif, organiser les combats et m’occuper des paris, le tout à distance et en télétravail, s’il vous plait. Je sais que je dois rester en bonne santé au cas où ma vieille aurait besoin de moi, mais ça me met en rage. J’ai besoin d’action, bon sang !

A minuit passé, Ash m’envoie un texto. Je le surveille avec mes jumelles, et je le vois passer le mur qui nous sépare, masqué et ganté. Deux minutes plus tard, j’ouvre la porte et il est là, devant moi, souriant sous son masque. Je le laisse entrer pour qu’il se livre aux ablutions de rigueur.

Lorsque nous nous retrouvons face à face, il y a une microseconde d’hésitation, puis nous nous jetons dans les bras l’un de l’autre avant de nous embrasser comme si le monde devait finir dans la minute, ce qui est reste de l’ordre du possible. Je le serre si fort contre moi qu’il se dégage en riant, disant que je vais lui briser les côtes.

— Petite nature, dis-je en le lâchant.

Il tâte mes biceps d’un doigt appréciateur.

— Je ne veux même pas penser combien tu dois soulever avec ces muscles là.

— C’est une info confidentielle, rigolé-je.

Il a un grand sourire et me prend dans ses bras.

— Tu m’as manqué, soupire-t-il.

— Tu m’as manqué aussi, avoué-je.

Nous allons nous asseoir sur le canapé, et j’ouvre des bières.

— Ton grand-père va mieux ? demandé-je.

— Les médecins restent prudents, parce qu’il est âgé, mais ils pensent qu’il va s’en sortir. Il fait de l’arythmie, et il a eu une petite crise, mais pas une crise cardiaque.

— Tu penses à une double dose de cachets ? demandé-je.

Ash secoue la tête.

— Non, il fait très attention maintenant, et franchement, c’est ma faute s’il a fait ce malaise. On a eu des mots.

Il me raconte leur discussion et je ne sais pas quoi dire. Je me doutais qu’on ne se mariait pas comme on voulait dans une famille de mafieux, l’exemple de la fille Beneventi, Lea, est de notoriété publique, mais je n’imaginais pas que cela s’appliquait aussi aux petits-enfants, surtout s’ils sont gays.

— Je ne veux pas rester dans le clan, dit soudain Ash. Ils m’étouffent, tous, avec leurs manigances.

— Tu sais, tu trouveras cela dans n’importe quel gang. Dès que tu réunis plus de deux mecs, tu peux être sûr qu’il y en a qui parlent dans le dos des autres, et que chacun essaie d’avoir la plus grosse part de gâteau.

— Si ce n’est pas ta famille, tu n’as pas de gants à prendre, objecte Ash. Quand ton boss a fait son coming-out, il a viré tous ceux qui n’étaient pas d’accord avec sa nouvelle façon de vivre.

Et le gars s’est vengé en passant à l’ennemi, pour finir abattu lors d’une bataille rangée entre les deux gangs. Mais je garde cette information pour moi.

— A un moment ou un autre, ça devient la famille, dis-je. Pax est mon ami autant que mon boss.

— Je sais. Mais j’avais pris cette décision avant qu’on se rencontre. Enfin, avant qu’on devienne proches, plutôt.

— Tu veux aller où ? Faire quoi ? demandé-je, curieux.

— Je pensais partir à Chicago, dit-il. J’ai des contacts là-bas, et je pourrais monter mon propre business.

— Toujours dans l’illégal ?

Ash hausse les épaules.

— J’ai ça dans le sang, mec. Tu ne me changeras pas.

Je lui prends la main.

— Je sais. Je ne veux pas que tu changes.

Je pense à ma mère et à ses rêves pour moi. Elle était fière que je m’engage dans l’armée, et elle espérait que j’y ferais carrière. Ensuite, elle a cru que j’allais me trouver un boulot qui durerait. Maintenant que je bosse pour Pax, elle sait que je fais dans l’illégal, elle n’aime pas me voir combattre dans l’octogone, mais elle est consciente que quelque part, j’ai un boulot sûr. A moins que Pax ne se fasse arrêter, ou que je ne me fasse tuer en le protégeant, je bosserais pour lui jusqu’à la retraite. J’aime mon métier, je ne peux pas le nier. Etre garde du corps ne me branche pas plus que cela, mais gérer les rings et combattre est devenu une passion pour moi. Le côté illégal du truc ajoute un peu de piment.

Ash hausse les épaules.

— Je ne peux partir maintenant, reprend Ash. Le Vieux m’a laissé la direction du clan tant qu’il est à l’hôpital.

Je ne peux pas cacher ma surprise.

— Il t’a désigné comme héritier ?

— Non, pour l’héritier, personne ne sait et c’est dans son testament. Mais il a dit devant mon père et mon oncle que c’était à moi de gérer le clan pendant son absence. Je suis grave dans la merde.

— Ils l’ont accepté ?

Ash fait la grimace.

— J’ai dû gérer la situation dans l’urgence, et pour l’instant, tout le monde est dans l’attente des nouvelles. Mais dès demain, le business va reprendre et je doute que ça se passe bien. Mes chers cousins ont commencé à comploter pendant le dîner, et je sais qu’il y a eu des petites réunions privées dans les chambres ce soir.

Mon cœur se serre.

— Ils ne vont quand même pas oser te buter ? m’indigné-je, prêt à proposer mes services de garde du corps.

— Non, me rassure-t-il en riant. Pas tant que le Vieux est vivant. Et franchement, je n’ai pas l’intention de me laisser faire. Il veut que je tienne le clan pendant son absence, je le ferai. Si les cousins ne sont pas d’accord, je dealerais avec, mais je ne me laisserais pas marcher sur les pieds.

— Ton grand-père a bien manœuvré, remarqué-je. Même sur une civière, il est capable de te faire faire ce que tu ne souhaites pas.

Ash baisse la tête.

— Je me sens coupable, reconnait-il. Si j’avais été plus diplomate, il serait parmi nous ce soir et je n’aurais pas toute cette merde sur les épaules. J’ai perdu mon sang-froid.

— Tu lui as dit ce que tu avais sur le cœur, corrigé-je en embrassant sa paume. Le moment est mal choisi, mais c’est lui qui a amené la discussion sur le sujet, non ?

— Oui, mais j’aurais pu faire trainer un peu les choses. Accepter de rencontrer ce type, Rodriguez.

Je lâche sa main.

 — Ah oui ? Et c’est quoi la prochaine étape ? Les fiançailles ?

Ash se met à rire.

— Mais non !

— Mais si. Tu le rencontres, tu finis par te dire qu’il ne ferait peut-être pas un si mauvais mari que ça et qu’en plus, ça ferait plaisir à ton grand-père, que tu adores.

— Je n’ai ni l’intention de me marier avec un héritier ni de reprendre les rênes du clan, répond Ash d’une voix ferme. Je regrette le malaise de mon grand-père, dans le sens où j’aurais pu être plus diplomate, mais ça ne change rien à ma résolution.

J’aime quand il est décidé comme cela. Je caresse sa mâchoire du bout des doigts. J’ai envie de lui. Il m’a trop manqué pour que je ne le désire pas. Je me traite de salaud, parce qu’il vient d’avoir un choc et que ma propre mère est malade, mais mon corps, sinon mon cœur, se moquent des péripéties de la vie. Une faim de vie m’envahit.

Ash pose sa bouteille de bière, désormais vide. Je fais de même.

— Si pour une fois, on ne pensait pas à l’avenir ? propose-t-il en se levant.

Je me lève à mon tour, et nous allons dans ma chambre main dans la main.

Au diables les responsabilités, les alliances de clan, les parents et tout ce qui va avec. Cette nuit, je veux uniquement être avec Ash.

RENEGADES MADDOX EPISODE 20

Ash

— Tu as une tête de déterré, lance le Vieux lors de notre promenade quotidienne. Ne me dis pas que tu as le cœur brisé.

Je ne réponds pas. Je donne un coup de pied dans l’herbe qui ne m’a rien fait. J’ai l’impression d’avoir quinze ans et de bouder.

— Vous avez baisé quoi ? Deux ou trois fois ? Ce n’est pas de l’amour, reprend mon grand-père. C’est juste un rapprochement dû au confinement. Tu connais Striker depuis des années, on l’a presque toujours vu derrière Hunter, et brusquement tu tombes amoureux ? A d’autres !

Je soupire. Il a raison, et il a tort.

— Si tu le dis, marmonné-je. Il n’y a pas que cela, de toute façon. J’en ai marre de ce confinement, j’en ai marre du virus et j’ai envie de reprendre une vie normale.

— Tu as vu la une du New York Times aujourd’hui ? demande-t-il.

— Ouais.

Mille noms en première page. Mille noms de personnes mortes du virus, et ce n’est qu’un infime pourcentage du nombre des victimes. Le virus est encore là, bien présent, même si le président a décidé d’aller jouer au golf.

— Il va falloir que tu deviennes un peu plus sérieux, reprend le Vieux. Tu approches de la trentaine, Ash. Tu n’es plus un gamin. Il est temps de te fixer et fonder une famille.

Pardon ?

— Tu veux que je me marie ? fais-je, incrédule.

— Bien sûr ! Tous les Beneventi se marient, et maintenant que la loi est passée, tu vas pouvoir en faire autant. Et vous pourrez adopter des enfants.

Holà, il va beaucoup trop vite pour moi. Déjà, je ne sais pas si je veux me marier, et je suis quasiment sûr que je ne veux pas de mômes. J’adore mes neveux, mais je vois les responsabilités que ça engendre. Flavio a pris un sacré coup de vieux quand il est devenu père. Je ne suis pas du tout dans le trip couche-culotte et meilleure maternelle pour un éventuel rejeton.  Rien que d’y penser me fait frissonner.

— Si tu veux que je me marie, réponds-je sans la moindre diplomatie, ne me fais pas rompre avec mon petit-ami.

— Sois un peu sérieux. Même si Striker n’était pas le garde du corps de Hunter, ce n’est pas un parti pour toi. Il faut que tu épouses un fils d’une famille.

Autrement dit, un héritier de mafioso. Le Vieux est reparti dans ses délires d’alliance avec les autres grandes familles du crime. Il s’est débrouillé pour que ses enfants se marient bien, sauf Léa, et il entend faire de même avec ses petits-enfants. Ça se passe exactement comme dans les familles très riches. Les parents se démènent pour que leurs enfants fréquentent l’élite, via leurs écoles hors de prix et les activités qui vont avec, puis organisent des raouts où les jeunes apprennent à mieux se connaître et finissent par tomber amoureux. Evidemment il y a des ratés, et des princes épousent des bergères, ou le contraire, mais c’est finalement assez rare.

— Je n’ai pas la tête à me marier pour l’instant, grand-père, réponds-je diplomatiquement.

Il est hors de question qu’il choisisse mon futur mec pour moi. Je suis assez grand pour le faire tout seul.

— Tu dois y penser. Je ne me fais plus tout jeune, et j’aimerais pouvoir passer la main peu à peu.

Je m’arrête net et me tourne vers lui. Grand-père n’a jamais parlé de ses projets de succession. Même si la rumeur court que je pourrais être désigné comme son héritier, je n’y ai jamais cru. Il ne sauterait pas une génération comme ça. Ce sera mon père, ensuite ça se jouera entre Flavio et moi.

Et pour être tout à fait franc, je ne serais probablement plus dans le coin quand mon propre père désignera son héritier. Flavio peut dormir tranquille, j’ai d’autres projets, et le clan Beneventi n’en fait pas partie. Sauf que cela, je préfèrerais éviter de le dire à grand-père. Je ne redoute pas tant sa colère que sa peine. Le clan et la famille, c’est tout pour lui. 

— Tu es encore en pleine forme, protesté-je.

Je mens et il le sait. Il a quatre-vingt cinq ans. A son âge, les semaines sont des mois, et les mois des années. Chaque anniversaire fêté est une victoire.

— Je suis vieux, rétorque-t-il. Je veux être sûr que je laisse le clan entre de bonnes mains avant de mourir. Je veux que tu te maries, Ash, que tu fondes une famille et que tu deviennes un homme sur qui je peux compter. Je veux te laisser le clan.

Oh non. Mon pire cauchemar est en train de se réaliser.

— Grand-père, dis-je avec douceur, tu sais bien que personne n’acceptera mon autorité. Papa ne saura pas sur quel pied danser de recevoir des ordres de son fils, Flavio et les cousins vont me mettre les bâtons dans les roues. Je ne suis même pas sûr que nos associés m’acceptent, vu mon style de vie.

Le Vieux a accepté mon homosexualité et a fait en sorte que personne dans la famille ne me rejette, mais ses associés et ses partenaires en affaire ont parfois du mal à cacher leur mépris envers moi. Je le sais, je fais avec, mais si je me retrouve chef de clan, je vais littéralement avoir une cible peinte dans le dos.

— Ce sera à toi de montrer que tu en as dans le pantalon, rétorque mon grand-père. Je sais que tu en es capable.

Probablement. Mais en ai-je envie ? Non.

— Si j’ai des enfants, ce ne seront pas des Beneventi, objecté-je.

— Il y a des mères porteuses, rétorque-t-il.

— Je suis contre.

En fait, je n’ai pas vraiment réfléchi à la question, parce que je ne me sentais pas concerné. Mais les rares fois où j’ai pensé à des enfants, il était évident dans mon esprit que je les adopterais.

— Soit, tu es contre. Eh bien, tu pourras en adopter. L’important, c’est qu’ils soient élevés en Beneventi.

J’ai horreur quand il joue à cela. Il a réponse à tout. Il ne se laisse pas désarçonner parce qu’il a toujours un coup ou deux d’avance.

— Les gays ne courent pas les rues dans les clans, fais-je remarquer.

C’est encore mal vu d’aimer les queues, dans le milieu. Ce n’est pas viril. Ça se fait encore derrière les portes closes.

— Lorsque le confinement sera fini, il serait intéressant que tu ailles à L.A., reprend le Vieux. Tu pourras rencontrer les Rodriguez, vu qu’on est en affaire avec eux. Le fils cadet est gay. Ils ne sont pas italiens, mais ils sont catholiques et nous partageons les mêmes valeurs.

Je n’y crois pas ! Tout cela pour en arriver là ! Grand-père m’a trouvé ce qu’il pense être un bon parti, et le voilà parti dans des projets d’union. J’ignore à quoi ressemble le cadet des Rodriguez, s’il est sympa ou un connard, mais je le  raye illico de mon agenda. Je refuse d’être marié comme un étalon à une pouliche, ou quoi que ce soit du genre.

— Non ! m’exclamé-je. Il est hors de question que j’épouse un type juste parce qu’il est gay et d’une famille de mafieux !

Le Vieux fronce les sourcils. Il a perdu l’habitude qu’on lui dise « non » en face.

— Alors, trouve-toi un mari convenable et marie-toi ! tonne-t-il. J’ai laissé courir jusqu’à présent, mais il est temps que tu deviennes un homme digne de ce nom !

— Parce que me marier ferait de moi un homme ? soupiré-je.

— Oui. Il n’y a pas trente-six choses qui font d’un gamin, un homme. Buter un mec, n’importe quel môme peut le faire, je l’ai vu pendant en Corée. Se marier et élever des enfants, c’est devenir adulte.

— Je me sens pleinement adulte, rétorqué-je. Et je ne vais pas te laisser me choisir un mari sur catalogue. Je n’irais pas à L.A. rencontrer l’héritier Rodriguez ou qui que ce soit d’autre.

Il faut que je pose des limites maintenant, ou je vais me retrouver avec la bague au doigt avant même d’avoir eu le temps d’y réfléchir.

— Tu feras ce que je te dis !

— Non !

Nous nous faisons face comme deux boxeurs sur le ring. Le Vieux est en pétard. Ce n’est plus mon grand-père que j’ai en face de moi, c’est le chef de clan qui a toujours fait plier la famille à sa volonté.

— Si tu refuses, tu pourras dire adieu à la succession ! Tu resteras un sous-fifre toute ta vie ! me menace-t-il.

— Je n’ai pas l’intention de rester, de toute façon ! Dès que ce foutu confinement est terminé, je pars et je vais faire du business ailleurs ! J’en ai ras le bol de la famille, des Beneventi, du clan, et de toutes les manigances qui vont avec. Je ne les supporte plus ! J’étouffe !

Les mots sont sortis de ma bouche avant que je ne les contrôle. Je voudrais les reprendre, non pour les renier, mais pour les polir un peu aux angles, les rendre plus tolérables pour mon grand-père. Mais il est trop tard.

Il plante sa canne dans l’herbe avec violence.

— Tu ne partiras pas ! Je te l’interdis !

— Tu ne peux pas m’en empêcher ! Tu ne comprends pas ? J’en ai marre ! Je ne peux plus supporter tout ce cirque ! Je veux ma liberté, avoir mon propre business et ne plus avoir à faire avec les cousins ! Ou même Flavio !

— Et tu penses que tu iras loin sans ma protection ? Tu crois que les portes s’ouvrent devant toi à cause de ta belle gueule ? crache mon grand-père.

— Je me démerderai !

Le Vieux va pour dire quelque chose, mais sa bouche s’ouvre sans qu’aucun son n’en sorte. Il fait la grimace, porte la main à sa poitrine et se frotte à travers sa veste.

Puis il s’écroule.

Pour la deuxième fois, une équipe médicale se précipite. Grand-père a fait un malaise cardiaque, dont le médecin présent ne peut que constater la gravité. Il lui injecte un truc, lui met un masque à oxygène et les infirmiers soulèvent le brancard. Toute la famille s’est précipitée dans le jardin lorsque le garde du corps qui nous suivait à distance respectueuse a vu le Vieux s’écrouler. Et bien entendu, tout le monde est au courant que nous étions en train de nous disputer, vu que nos éclats de voix s’entendaient depuis la maison. Grand-père est encore conscient, et il a même toute sa tête. Il a parlé avec le médecin, a pu donner des informations sur son traitement. Amy lui tient la main, mais il refuse qu’elle vienne avec lui à l’hôpital. Il repousse d’ailleurs le masque à oxygène.

— Alessandro, Marco, dit-il à ses fils. Pendant mon absence, c’est Ash qui dirige le clan.

— Mais, papa, commence mon père en me jetant un coup d’œil, c’est à moi de…

— Ash est en charge des affaires du clan, assène le Vieux en remettant son masque à oxygène.

Puis il fait signe aux infirmiers qu’ils peuvent l’emmener.

RENEGADES MADDOX CHAPITRE 19

Maddox

Je viens d’exploser mon sac de sable. Mon dernier coup, gants de boxe aux poings, a eu raison de l’enveloppe et le sac se répand sous mes yeux, accusateur. Je pousse un soupir, j’attrape le sac, le décroche et je le pose au sol avant que le reste ait eu le temps de se répandre.

Il ne me reste plus qu’à en commander un autre. Il ne manquait plus que cela. Je maugrée tout seul en nettoyant, jusqu’au moment où j’envoie tout balader et donne un coup de pied dans le sac à terre, ce qui achève la bête. J’en veux au monde entier.

Cela fait quinze jours et quinze nuits que je n’ai pas parlé à Ash, et je suis en manque. J’ai besoin de lui, de son corps, de ses lèvres sur les miennes, de son sourire d’homme sûr de lui. J’ai envie de tracer son tatouage de dragon le long de son dos avec mes doigts et ma langue. J’ai envie de lui faire des choses que le Kamasoutra a oublié d’inscrire dans ses pages, mais qu’on a inventées pendant nos quelques nuits torrides.

Bien sûr que je sais que notre relation s’inscrit haut dans l’échelle des liaisons impossibles. On appartient à deux clans différents. Lui est lié par le sang tandis que je dois de ne plus vivre dans la rue à Pax. Je ne veux pas le quitter comme ça, pas en pleine milieu du confinement, alors que c’est le bordel dehors et que le Blue Lounge est fermé. Et même si je le faisais, j’ai de gros doutes sur la façon dont je serais accueilli par les Beneventi. Je doute que ce soit un remake du retour du fils prodige. Ils vont me regarder d’un air hostile parce que je viens du clan Hunter, et je vais probablement avoir à faire à un ou deux racistes dans le lot.

J’ai vu Pax tomber amoureux alors que je le croyais bon pour rester célibataire. Je l’ai vu virer sa cuti pour les beaux yeux de Nate, et se marier. Quant à Joaquin, monsieur « l’amour n’est pas pour moi », il est confiné avec l’amour de sa vie. Même ce connard de Ruskof d’Alexei a un mec. Il n’y a que moi qui reste seul comme le pauvre type qui n’a jamais de chance.

Arrivé à ce stade de l’auto-apitoiement, j’hésite à me la jouer gay dans une vieille sitcom et à me vautrer sur le canapé avec une glace au chocolat, puis je me rappelle que je n’en ai plus, parce que j’ai englouti le dernier pot il y a trois jours. Voilà, continue comme ça mec, et tu vas te prendre des poignées d’amour qui serviront de bouée cet été. Si toutefois on est sorti de ce foutu confinement, parce que ça n’en prend pas le chemin. A New York, ils viennent d’annoncer qu’on a pris jusqu’au 15 juin. Je crois que ça ne va bientôt plus être la peine de déconfiner, on va tous finir par devenir dingues et se retrouver en camisole de force. Et voilà ce foutu sable qui vient d’encrasser mon aspirateur ! Merde ! Je donne un bon coup de pied dans l’engin et je me recule vivement quand de la fumée monte du moteur. Je débranche en vitesse, et je porte le bazar sur le balcon. Ce n’est pas vrai ! Je viens de bousiller mon aspirateur ! Mais je n’en peux plus ! J’ai la poisse, ce n’est pas possible !

Mon portable sonne à ce moment-là. C’est Pax en appel visio. J’appuie sur l’écran en retenant ma force, parce que je n’ai pas envie d’être coupé du monde pour cause de téléphone bousillé.

— Ouais ? rugis-je.

Pax se recule un peu et rigole.

— Salut, l’ours des cavernes. Tu n’as plus de café ?

Je soupire. Pax ne sait rien à propos de mes amours contrariés.

— Non, mon aspirateur vient de me lâcher.

— C’est le moment d’apprendre à balayer, Daniel san, répond-il en rigolant de plus belle.

— Ta gueule, Myagi sensei, grogné-je. Si tu te crois drôle, tu te trompes.

— Nate me trouves hilarant.

— Il est obligé de te trouver hilarant, il est coincé avec toi jusqu’à la fin de vos jours, riposté-je.

Pax soupire. Il a l’air d’excellente humeur, ce qui me rappelle que le monde ne tourne pas autour de moi et de mon pauvre petit cœur brisé.

— Que veux-tu ? demandé-je.

—Discuter de la réouverture possible des octogones, soupire-t-il, tout sourire envolé. Les finances sont en baisse, mon pote. Notre bon maire fait pression sur moi pour rouvrir le cercle de jeux, et j’ai refusé parce que je sais très bien que les mesures barrières seront impossibles à respecter dans le feu de l’action. Mais on pourrait organiser des combats à huis-clos. On teste les combattants juste avant, avec un test sérologique, et on les fait combattre en vidéo HD.

— Si un des mecs vient juste de se faire infecter, le test sera négatif, mais le gars pourra contaminer son adversaire, objecté-je.

Je ne suis pas médecin, mais j’ai une mère infirmière avec qui je discute un peu tous les soirs. Je commence à comprendre le bazar.

— Merde, je n’avais pas pensé à cela, reconnait Pax.

— Il y a une solution, mais elle n’est applicable avant quatorze jours.

— Vas-y.

— Tu mets les mecs à l’isolement. Dans des chambres séparées, j’entends, pendant quinze jours. On les teste avant, pendant, et au moment du combat. Ça limite beaucoup les risques.

— Et comment font-ils pour s’entrainer ? objecte Pax.

Merde.

— On les met ensemble pendant les quinze jours ? suggéré-je.

— C’est une idée, reconnait-il. Mais encore faudrait-il qu’on réunisse tous les mecs, qu’on les teste, qu’on sache ce qu’ils ont branlé ces quinze derniers jours, s’ils étaient confinés ou pas, et qu’on leur trouve un endroit pour vivre et s’entrainer. Et une nounou pour éviter que ça finisse en pugilat avant l’entrée sur le ring.

Je soupire. J’en ai marre de ce putain de virus, j’en ai marre du confinement, j’en ai marre de rester toute la journée enfermé à ressasser mon histoire d’amour foirée avec Ash Beneventi. J’ai besoin d’action, de cogner sur quelque chose ou quelqu’un, et surtout de me sortir Ash de la tête.

— Je suis volontaire pour leur servir de nounou, dis-je. On trouve une vingtaine de gars prêts à venir s’isoler et on annonce la réouverture de l’octogone avec de la pub. Quinze jours d’entrainement ne seront pas du luxe. Et ça donnera le temps de faire monter les enchères pour les paris.

— Je vais demander à Joaquin de trouver du bon matos pour filmer, et des types capables de piloter les caméras à distance. Ah, il faudra aussi un arbitre. Tu pourras assurer ?

Je fais la grimace.

— Je préfère combattre.

— C’est quand même risqué, mec. Si jamais tu te blesses, ou si un test foire et que le mec en face te contamine, tu risques gros.

— Les autres aussi.

— Les autres combattants bossent pour moi. Toi, tu es mon ami.

Merde, je vais chialer s’il continue.

— J’ai besoin de me taper sur quelqu’un, dis-je lorsque ma gorge s’est un peu dénouée.

Pax soupire.

— Je comprends, mec, crois-moi.

Je me rappelle qu’il est confiné avec ses beaux-parents.

— Ça se passe bien avec belle-maman ? demandé-je.

Oh, la tête !

— Disons que j’ai mis les choses au point dès le début, soupire-t-il, mais ça reste tendu. Elle a lancé une idée un soir où elle avait trop picolé et depuis, elle nous fait chier avec.

— Que se passe-t-il ?

Pax hésite, puis se lance.

—Belle-maman a lancé l’idée qu’on pourrait adopter un gosse. Ou en faire un avec une mère porteuse. Enfin, bref, un gosse, quoi.

Je sens ma mâchoire qui se décroche et qui tombe par terre. Pax et Nate, futurs parents ? Je ne connais pas très bien son mari, mais je connais Hunter. Je ne le vois pas vraiment en père de famille. Il a déjà eu du mal à trouver du temps pour son couple, parce que c’est un malade du travail, toujours sur le pont, alors je ne le vois pas en train de s’occuper d’un môme.

— Et Nate et toi, vous en pensez quoi ? demandé-je prudemment.

— Nate n’est pas chaud, et moi non plus. On a des carrières prenantes, à peine du temps pour nous deux, et vu mon métier, je n’ai pas envie d’élever un môme avec toi en garde du corps H24.

— Je t’arrête tout de suite, je ne suis pas volontaire pour jouer les nounous. Si vous ne voulez pas de gosses, dites-le à Sally.

J’aime bien les gosses, mais je refuse de servir de garde du corps à l’un d’eux. Petit, il va se mettre à brailler, ado, il ou elle me fera chier juste pour s’amuser.

— C’est ce que l’on a fait. Depuis, elle nous dit qu’on devrait au moins adopter un chien. Et là, Nate est enthousiaste.

— Pas toi ? m’étonné-je. C’est bien, un chien.

— Je n’ai pas remarqué que tu en aies un, lance-t-il.

— Je ne suis jamais à la maison. Toi, tu pourrais l’emmener au club.

— C’est Nate qui en veut un, pas moi, marmonne Pax. En plus, on n’est pas d’accord sur le modèle.

— La race, tu veux dire ?

— Ouais, la race. Quitte à avoir un clébard, autant que ce soit une bête qui ait de la gueule, un gros truc. Nate et sa mère craquent sur des bestioles genre yorkshire. Le cliché du gay à lui tout seul.

J’éclate de rire. La tête de Pax vaut tous les films comiques du monde. Je sens qu’il va se retrouver avec un petit chien dans les bras avant longtemps.

— Rigole, mon pote. Si je me retrouve avec un chien que je n’aime pas, c’est toi qui t’en occuperas quand je serai au club.

— Si tu veux.

J’aime beaucoup plus les bêtes que les gamins, soit dit en passant.

— Tu devrais en adopter un. Tu pourrais l’amener au club, si tu veux, propose Pax.

— Je pense que je finirais tout seul, marmonné-je. Sans mec, sans gosse, sans personne.

— Hé, ça n’a pas l’air d’aller ? s’inquiète Pax. D’ailleurs, ça fait plusieurs jours que tu as une sale mine.

— Merci, répond-je, vexé.

— Je suis son ami, Mad. Je m’inquiète.

J’hésite. Je n’ai aucune raison de lui parler de ma liaison. C’est fini, terminé, kaput. J’imagine mal lui dire que j’ai profité du confinement pour baiser avec l’un des héritiers du clan Beneventi.

Un double appel me sauve de mon dilemme.

— Je te reprends, dis-je en mettant la vidéo en off.

C’est le numéro de la clinique où travaille ma mère. J’ai la secrétaire du directeur en personne, qui m’apprend que ma mère a été contaminée et qu’elle est en réanimation.

RENEGADES MADDOX EPISODE 18

Ash

Cela fait quinze jours que je n’ai pas parlé à Maddox. Deux semaines que je me traine et que je me dégoûte moi-même parce que je me sens lamentable. Grand-père ne m’a rien ordonné. Il m’a laissé réfléchir par moi-même. J’ai dit à Maddox qu’on avait été découverts, et en plaisantant, il m’a demandé si sa vie était en danger. J’ai réalisé à quel point j’avais été idiot. J’avais bel et bien mis sa vie en danger en sortant avec lui. Le Vieux réglait parfois ses problèmes avec des snipers. L’un des gardes du corps confiné avec nous était un tireur d’élite.

J’ai hésité, puis je suis carrément aller demander au Vieux. Il m’a regardé et a secoué la tête.

— Branche ton cerveau, Casanova. Si je faisais abattre le garde du corps et ami de Pax Hunter, à quoi cela aboutirait-il ? En dehors de ton pauvre petit cœur brisé ?

— A une guerre des clans, ai-je marmonné, me reprochant ma stupidité.

Evidemment que le Vieux ne va pas faire supprimer mon mec. Il n’est pas gâteux.

J’ai assuré à Maddox que je gérais la situation, en lui rapportant ma petite humiliation. Il a eu un rire bref, puis m’a dit qu’il aurait dû y penser lui-aussi. On a parlé un moment, par morceaux de phrases. Aucun de nous n’avait voulu réfléchir à l’après-confinement, lorsque la vie reprendrait son cours. La confrontation avec le Vieux avait été un coup de tonnerre dans un ciel bleu.

— Nous n’avons pas d’avenir ensemble.

Ce sont les mots de Maddox. Je n’ai pas trouvé d’argument à lui opposer. Je lui ai dit qu’il valait mieux tout mettre en suspens jusqu’à ce qu’on puisse sortir et se parler de vive voix. Naturellement, à ce moment-là, il n’était déjà plus question que je fasse le mur tous les soirs pour le rejoindre. Je savais que grand-père m’observait et j’aurais eu l’impression de le trahir, de le narguer alors que je résidais sous son toit.

On s’est quitté sans grandiloquence ni promesses que nous n’étions pas sûrs de tenir. Je ne l’appelle plus en vidéo et ne lui envoie plus de messages, il fait de même, et je dors sagement dans mon lit, sans même me branler parce que ma libido est tombée à zéro.

Je n’ai pas peur du Vieux. Je ne crains pas qu’il me flanque une raclée ou qu’il me chasse. Je le respecte et je l’aime, et en sortant avec Maddox, j’ai trahi ce respect et cet amour. Personne d’autre n’est au courant, du moins pas que je sache. Grand-père a gardé cela pour lui et seule Amy partage ses secrets, encore que cette fois, elle l’ait su avant lui. Je lui dois une fière chandelle, d’ailleurs, parce que le Vieux était tellement furieux le soir où il m’a vu faire le mur qu’il voulait m’attendre dans ma chambre, masque sur le nez, pour me signifier de plier bagage et de dégager de sa maison et du clan. On ne plaisante pas avec le confinement.

Amy l’a assuré que j’avais pris toutes les précautions et il s’est un peu calmé, suffisamment pour attendre le lendemain pour me parler. Il ne m’a pas menacé de me flanquer dehors si je continuais à aller voir mon mec. Il a attendu que je prenne la bonne décision de mon plein gré, ce que j’ai fait.

Je sais que c’était la seule solution possible. Je sais aussi qu’on ne tombe amoureux en quelques jours, même intenses, qu’on ne construit pas une relation sur une situation exceptionnelle. Tous ces films où l’on voit le héros et l’héroïne tomber dans les bras l’un de l’autre pendant une guerre ou une catastrophe ne montrent jamais le retour à la vie normale, lorsque monsieur s’aperçoit qu’il s’est marié avec une femme qui lui tape sur les nerfs et que madame prend conscience que son héros est un homme qui laisse trainer ses chaussettes sales sous le lit.

Maddox et moi sommes aussi différents que le jour et la nuit. J’aime une certaine flamboyance dans ma vie. Je sors beaucoup, je vais en boite, j’adore les voitures italiennes et sportives, et je n’habille ma carcasse que de costards hors de prix. Je vais chez le coiffeur toutes les deux semaines et j’en profite pour me faire faire une manucure, parce qu’un mec dans ma situation doit avoir des mains soignées. Ce n’était pas une histoire d’être gay ou pas. Tous les hommes de pouvoirs le font. Certains se font même maquiller par des pros avant de sortir affronter la foule. De nos jours, un businessman, qu’il soit honnête jusqu’au nœud de cravate Windsor ou mouillé dans des affaires illégales comme votre serviteur, doit présenter une image raffinée. J’ai déjà eu ma photo en Page Six, et les sites people me flashent de temps en temps. Je fais partie des socialites de la ville, au même titre qu’un héritier de grande famille.

J’ai littéralement grandi avec une petite cuillère en argent dans la bouche. J’ai fréquenté des écoles privées et je suis allé dans une fac de l’Ivy League. J’ai décroché mon diplôme avec les honneurs parce que j’ai bossé, et que le Vieux n’en attendait pas moins de moi. Mes parents sont eux-mêmes nés dans une certaine opulence, mais mon grand-père ne m’a jamais laissé oublier d’où la famille venait. Il m’a emmené dans Little Italy pour me montrer l’immeuble délabré où il avait grandi, et le magasin où il avait commencé à travailler avant de partir à l’armée. Il m’a parlé de son premier boss, un mafioso local, qui a fini abattu par un rival pendant que mon grand-père se battait. Il m’a raconté comment il était naturellement tombé dans le crime parce qu’il avait vu ses parents se crever à la tâche sans jamais arriver à gagner assez pour joindre les deux bouts. J’ai compris que tout ce que j’avais tenu pour acquis depuis ma naissance pouvait s’évanouir du jour au lendemain à la suite d’un coup de filet des fédéraux ou de flics honnêtes. Les pires, selon le Vieux.

Je sais que Maddox a grandi pauvre, qu’il a dormi dans la rue après être rentré du Moyen-Orient. Il est discret. Il pourrait avoir un plus bel appartement, un style de vie plus proche de celui de Joaquin Mendez, par exemple, mais il préfère faire profil bas. Il a grandi avec la mauvaise couleur de peau, et il en a été conscient chaque minute de sa vie. Adolescent, il devait faire attention quand il croisait les flics, même s’il était un gamin sans histoire, parce que Noir, dans notre pays, ça veut encore dire coupable. Adulte, porte-flingue de Pax Hunter, il fait encore profil bas quand il se fait arrêter, parce qu’il porte constamment une arme sur lui, avec permis, mais qu’il est statistiquement plus susceptible d’être abattu sans sommation que son boss à la peau blanche. Il ne montre jamais qu’il est aisé financièrement parlant pour ne pas attiser la jalousie de ses voisins blancs. Il n’y a que dans son gang qu’il se sente à l’aise.

Nous n’avons pas la même vision de la vie, parce que la société ne nous traite pas de la même façon.

Pourtant, nous partageons les mêmes valeurs.

Notre parole est ferme, il y a des limites morales que nous ne franchirons jamais, et nous sommes aussi patriotes l’un que l’autre. Tout cela je l’ai découvert en discutant avec lui. Le sexe avec lui me manque, mais plus surprenant, nos conversations informelles me manquent encore plus.

J’ai une tronche de déterré. Je manque d’appétit et je dors mal. J’en ai été réduit à demander des somnifères à Amy, qui a froncé les sourcils, mais m’a filé quelques cachets. Je dors, mais je me réveille avec l’impression d’avoir la gueule de bois alors que la consommation d’alcool est modérée dans la maison. Pas question de se saouler comme des porcs, le Vieux ne le tolérerait pas. Il est de l’ancienne école. Pour lui, un homme doit savoir boire sans rouler sous la table, et une dame doit savoir s’arrêter avant de devenir vulgaire.  Du coup, certaines zones du jardin et les chambres, le soir, fleurent bon la beuh. Je passe mon tour. Je n’ai pas envie de planer. Je n’ai pas envie d’être détaché de la situation. Même si ça me fait mal, je veux vivre mes émotions.

Et j’en reviens toujours au même point. Nous n’avons pas d’avenir ensemble, et pourtant, je suis amoureux.

La seule chose qui me distrait un peu de mon cœur en petits morceaux, c’est l’enquête que je mène sur la mort de Tony. J’ai discrètement interrogé tout le monde, depuis tante Gina, qui est arrivé la première au pied de l’escalier, jusqu’à Amy elle-même. A vrai dire, je n’ai pas eu besoin de forcer les confidences, tout le monde n’a parlé que de cela pendant trois jours et chacun avait envie de raconter ce qu’il faisait pendant le drame. Pour l’instant, à part le meurtrier, grand-père et moi, personne ne sait qu’il ne s’agit pas d’un accident. Le seul que j’ai laissé tranquille est Giovanni. Le pauvre gosse en a mouillé son lit la nuit suivante. Il a beau avoir quatre ans, il a compris que « l’oncle » Tony était mort. Même si sa mère l’a préservé de l’arrivée de l’ambulance et de l’enlèvement du corps, il a vu le mort, le premier de sa vie. On lui a expliqué que Tony était à présent au ciel, parce qu’on a des restes de culture catholique dans la famille. Je ne crois pas dans un quelconque dieu, et je pense que c’est un peu pareil pour toute la famille, même si nous faisons encore baptiser les gosses et que les mariages ont lieu devant un prêtre. D’habitude, le Vieux entraine toute la famille à la messe pour Pâques. Cette année, on a tous regardé une vidéo du pape qui célébrait la Résurrection sur une place Saint-Pierre vide. Grand-père et les femmes hochaient la tête, en disant que le monde ne serait plus jamais pareil.

Tu parles ! Dès qu’on pourra sortir, tout reprendra comme avant. C’est du moins mon avis. Les vieux reflexes reprendront le dessus.

Pour l’instant, je ne suis pas plus avancé que le premier jour de mon enquête. J’ai demandé au légiste de me fournir des éléments sur l’objet qui a causé la chute de Tony. Etait-ce un fil d’acier ou une corde à linge ? Je me suis fait répondre qu’on n’était pas dans Les Experts, mais que selon lui, on pouvait écarter le filin d’acier qui aurait marqué la chair plus profondément. Il a trouvé des fibres de la laine des chaussettes que portaient Tony profondément incrustées dans la marque, ce qui prouve c’est bien un filin qui l’a fait chuter. Le toubib a réussi à examiner le pantalon que portait Tony lors de sa mort. Il y a une marque qui correspond, et il a prélevé un morceau de tissu voir s’il n’y a pas des traces de la matière dont le filin était constitué. Mais ce n’est pas lui qui fait les analyses, et naturellement, les laborantins ont autre chose à faire en ce moment. Il n’y a plus qu’à attendre, en espérant avoir un résultat un jour.

En attendant, le Vieux fait attention à tout et garde à présent son pilulier dans sa poche, juste après qu’Amy l’ait préparé.

Il a totalement confiance en elle. J’espère qu’il ne se trompe pas. Parce que si c’est elle la coupable, et si j’en amène la preuve, cela tuera le Vieux aussi sûrement qu’une chute dans l’escalier.

Et si on parlait du projet « Paillettes » ?

C’est le printemps, et des idées de comédies romantiques policières MF (comédie = peu de scènes de sexe, on survole plus qu’on ne décrit) me sont venues. Si vous me lisez uniquement en MM, avant de dire non à un plat que vous ne connaissez pas, je vous propose de goûter. Si vous n’aimez pas le MF parce que c’est blindé de clichés (homme alpha, femme petite chose) je vous conseille les MF que j’ai écrits sous le pseudo Anna Drake.

Mes héros ne sont jamais des c*nnards alpha qui pensent avec leur b*te, mais des êtres humains avec un cerveau. Mes héroïnes n’attendent pas le grand amour pour être heureuses, elles se battent pour avoir ou garder le job de leurs rêves. Quand l’amour avec un grand A arrive, elles ne sont pas prêtes ou n’ont pas le temps, et le héros va devoir se démener pour gagner une place dans leur vie.

Pour cette nouvelle série de livres, code name « Projet Paillettes », je vous propose trois héroïnes jeunes, un peu fofolles et loin d’être parfaites. Le titre provisoire (comme toujours) de la série est Glitter (càd paillettes), mais on sera à mille lieues des lieux chics de la jet set new-yorkaise. Mes personnages féminins travaillent, sortent le vendredi soir avec des copines, mais n’ont pas de robes haute couture ou de bijoux hors de prix. Ce sont des filles comme vous et moi (bon, plus jeunes que moi lol), qui se lèvent tous les matins pour aller bosser. La différence ? Elles ont un job qui leur plait, mais tout n’est pas gagné dans leur carrière.

Prenez Pixie, ma première héroïne. Elle a un salon de thé et s’est spécialisée dans les cupcakes qu’elle réussit comme personne. Elle a besoin d’urgence d’un nouveau coloc quand sa BFF déménage, et se retrouve à partager son appartement avec Dante. Okay, Dante est beau gosse, sexy et même gentil. Il va même l’aider pour son salon de thé. Mais Pixie se méfie. Elle a un secret, et elle sait très bien que sa vie serait en danger si Dante venait à l’apprendre.

Alors, tentées ?

#Renegades #Maddox #épisode 17

Le vieux Beneventi a découvert que son petit-fils faisait le mur pour venir me retrouver. Il sait que j’habite dans cet immeuble, et ne l’a pas découvert hier. L’aïeul du clan connait probablement le nom de tous ses voisins, leurs connections et leurs affiliations. C’est pour cela qu’il est si puissant et dure depuis longtemps sans s’être fait descendre. Il a des ramifications partout, il sait tout avant tout le monde et il résout les problèmes avant qu’ils ne se posent.

En attendant, je ne sais pas si je dois m’attendre à me faire descendre par un sniper en me mettant à ma fenêtre ou à un commando armé faisant irruption dans mon appartement pour me descendre. Dans le doute, je suis prêt à tout, et surtout à défendre chèrement ma peau. Ash m’a assuré qu’il allait en parler à son grand-père et garantir ma sécurité, mais en attendant, je préfère être prudent. Il est clair que je suis une gêne pour le Vieux. Il a dû voir rouge en apprenant que son petit-fils se tapait le garde du corps d’un chef de gang rival, même si Pax est en paix avec les Beneventi.

Je suis doué pour les relations impossibles.

J’espère que le Vieux n’a pas appelé Pax pour lui parler. Cela dit, je l’imagine mal rapporter. Hey, Hunter, il y a ton garde du corps qui sort avec mon petit-fils, dis-lui d’arrêter. Non, il ne s’abaisserait pas à cela. En revanche, il peut songer à l’éliminer vite fait bien fait, histoire qu’Ash passe à autre chose.

J’espère qu’il ne va pas appeler Pax. Sinon ça fera la deuxième fois en un an que Hunter se prend la tête à cause de ma vie sentimentale.

La dernière fois que je suis tombé amoureux, ce n’était pas d’un petit-fils de mafieux, c’était d’un flic.

Je connaissais le lieutenant Morrow de vue, parce que c’est l’adjoint du chef de la police. Mais je ne lui avais jamais vraiment parlé l’agression de Nate, le futur mari de Pax, et le séjour à l’hôpital qui en a résulté. Hunter, déjà fou amoureux de son petit avocat, m’avait demandé de garder sa porte H24, sans même une pause pour aller pisser. Quant à dormir, je pouvais oublier. Le lieutenant Morrow n’était absolument pas d’accord. Appelé pour enregistrer le témoignage de Nate sur son agression, il n’a pas apprécié que je prétende assister à la rencontre, sous prétexte que j’avais reçu des ordres de mon boss. Morrow, un grand blond musclé, m’a annoncé qu’on n’était pas dans GTA et que les gangs ne faisaient pas la loi dans sa ville. Je lui ai simplement répété que j’avais des ordres. Le ton est monté entre nous et il a menacé de m’arrêter sous divers chefs d’accusation, comme port d’armes, ce à quoi j’ai rétorqué que j’avais un permis, obstruction aux forces de l’ordre, ce qui était discutable, et enfin, juste parce que je l’emmerdais à me mettre en travers comme ça. Il voulait juste faire son boulot, à savoir recueillir la déposition de Nate, poster un de ses hommes pour assurer sa sécurité, et je l’en empêchais. Je suis resté calme, parce que je me faisais tout un trip sur la façon dont j’aimerais empêcher Lieutenant Sexy de faire son job. Ça impliquait ses menottes et un coin tranquille.

Après nous être symboliquement tapé sur la poitrine pour montrer qui était le plus viril, on a fini par s’empoigner, mais pas pour se taper dessus. Je n’ai pas eu besoin de menotte, parce que Morrow s’est rendu de lui-même, s’est mis en position d’être fouillé, ce qui a dû le changer, et m’a laissé l’interroger autant que je le voulais.

On a fini par coopérer pour la protection de Nate, en alternant nos heures. Comme il n’est pas resté longtemps à l’hôpital, Morrow et moi avons trouvé d’autres prétextes de nous voir, comme par exemple faire l’amour comme des sauvages dans les endroits les plus inattendus. En dehors d’un local d’entretien de l’hôpital, d’une chambre vide, des archives, on a également désacralisé sa voiture de patrouille, où on a joué un remake de Titanic avec une main sur la vitre embuée. Ce fut ensuite chez moi, autrement dit dans ce même appartement où j’ai fait l’amour avec Ash, chez lui, puis à nouveau chez moi, parce que mon lit est plus confortable. Et on a fini par passer du sexe pur et animal à du sexe animal, mais avec un peu de tendresse autour, et puis on s’est mis à parler. Cela a été le commencement de la fin. Morrow était un ancien GI, j’étais un ancien Marines, on avait des choses en commun, des trucs à se dire, jusqu’au moment où on s’est murmuré les trois mots fatals.

J’étais sincère et lui aussi. L’air était à la romance. Pax venait de demander Nate en mariage, Joaquin de tomber amoureux de Gabe, et c’était le printemps. Personne n’était confiné, on était heureux et amoureux, les oiseaux chantaient et je refusais de penser à l’avenir. Morrow était flic et j’étais un gangster, même si je me donnais le nom de garde du corps et que je cumulais ça avec le titre de champion de MMA de l’écurie Hunter. Je me voyais surtout comme un sportif. Je me vois toujours comme ça, d’ailleurs, comme un type qui gagne sa vie dans un octogone, et qui manage d’autres free fighters.

Mais à la vérité, je suis un putain de gangster. Je porte un flingue, je m’en sers à l’occasion et je fais secrètement le désespoir de ma mère, qui aimerait me voir redevenir honnête. Même les combats ne lui plaisent pas. Toute cette violence la rebute, et elle n’a jamais voulu voir un de mes combats, ce que je comprends aisément.

Morrow est venu me voir combattre et m’a encouragé. Mais une fois que nous sommes sortis de nos rencontres purement sensuelles, il a vu comme moi les problèmes que cela posait. Au bord de l’octogone, les gens les reconnaissaient, et certains étaient mal à l’aise de côtoyer un flic connu pour son intégrité. Morrow lui-même, parfois, m’interrompait au beau milieu d’une discussion sur nos journées respectives, levant la main.

« Je ne veux pas savoir ».

C’est devenu son leitmotiv. Il était de plus en plus mal à l’aise. Quand le jeune Gabe s’est fait enlever, quand il y a la guerre contre le clan russe, je me suis retrouvé en première ligne, et pas pour des négociations de paix. Morrow le savait et se retrouvait coincé entre son sens du devoir et son amour pour moi. Il était littéralement déchiré. Son sens de la morale ne lui permettait pas de faire avec. Il a envisagé d’abandonner sa carrière pour moi. J’ai refusé. Il ne serait jamais heureux avec un gangster, parce qu’il était un flic dans l’âme, qu’il porte le badge ou non.

Sans compter que Pax voyait notre relation d’un mauvais œil. De tous les mecs gays de la ville, il avait fallu que je tombe amoureux d’un flic, et il hésitait entre amusement cynique et vraie colère. Je mettais le clan en danger en sortant avec un flic. Je pouvais me trahir et trahir Hunter, et cela, il n’en était pas question.

Morrow et moi avons finalement rompu à l’été. Nous avons convenu que nous n’étions pas fait l’un pour l’autre, et que nous ne serions jamais heureux ensemble,

J’ai eu le cœur sinon brisé, du moins bien meurtri par cette histoire avortée. Dans la foulée de Pax et Joaquin, je me voyais bien me fixer avec un mec, construire quelque chose, avoir un type bien à présenter à ma mère, ce genre de choses.

On pourrait croire que j’ai appris ma leçon.

Il a suffit d’un confinement et d’un type qui fait sa gym en face de ma fenêtre pour me faire tout oublier.

Ma relation avec Ash n’est pas plus viable que ne l’était celle avec Morrow. Un Beneventi ne peut pas donner sa démission, pas abandonner son clan, pas plus que je ne peux laisser tomber Pax, mon boss et mon ami.

Finalement, que le vieux Luca nous ait découvert n’est peut-être pas une si mauvaise chose. Cela nous oblige, l’un comme l’autre, à regarder la réalité en face.

Nous n’avons aucun avenir ensemble.

#RENEGADES #MADDOX #EPISODE 16

Mon premier geste le lendemain est de téléphoner à l’un des légistes de Greenville. Il travaille pour nous et ne fait pas de difficultés pour descendre à la morgue où le corps de Tony attend d’être formellement identifié pour obtenir le permis d’inhumer. Sa femme a fait un malaise en apprenant la nouvelle et le médecin appelé en urgence l’a mise sous sédatifs. Pauvre femme. Son mari a choisi les Beneventi et il est mort loin d’elle, et même pas de ce foutu virus, mais d’un bête accident. Si cela s’avère bien en être un.

— Que voulez-vous que je regarde, monsieur Beneventi ? me demande le légiste.

On passe sur vidéo et je le lui demande me montrer les jambes de Tony. Il sort le corps de son tiroir en acier et obtempère. Et là, j’ai la première preuve que Maddox peut avoir raison. Il y a bel et bien une marque prononcée sur la cheville gauche de Tony, horizontale, qui pourrait correspondre à un fil tendu en travers de l’escalier.

— Qu’est-ce que c’est ? demandé-je au légiste.

Il regarde attentivement la marque, la presse avec ses doigts gantés.

— Vous pensez à un fil sur lequel il aurait buté ? me demande-t-il.

— Possible.

— Cela pourrait être cela. Au vu de la quasi-absence d’ecchymose, la marque a été faite juste avant la mort.

— Et dans le dos ? Une trace de mains ?

Il retourne le corps. Il n’y a aucune marque visible.

— Faites des photos et envoyez-les moi, avec vos conclusions, dis-je.

Je dois attendre l’heure du déjeuner pour avoir le total. Naturellement, le légiste n’a pas signé son rapport et me l’envoie via un email anonyme. Il sait que nous ne préviendrons pas la police, que l’affaire sera traitée en famille. Ce ne sera pas la première fois qu’il nous rend ce genre de service. Il nous a déjà évité une enquête lors de la mort de mon cousin Ettore, le fils ainé d’Alessandro et Gina, piégé par un gang rival et abattu comme un chien. Gina a mis longtemps à s’en remettre. Le Vieux a ordonné une opération de représailles sanglantes, et tous les coupables ont péri. Mais officiellement, Ettore est mort dans un accident. Il n’y a pas eu d’enquête. Il n’est jamais bon que les flics s’intéressent de trop prêts à notre famille.

J’hésite à appeler Maddox. Certes, il est celui qui m’a mis la puce à l’oreille et m’a poussé à demander une autopsie, mais si c’est vraiment un meurtre, c’est l’affaire du clan et cela ne concerne pas le garde du corps de Pax Hunter. Je me tâte, je me fais une liste des arguments pour et contre, et je finis par envoyer un simple message à Maddox lui disant qu’il avait raison. Il me répond « fais attention à toi ». Voilà, lui aussi sait que nous sommes en train de marcher sur la ligne fragile qui sépare le privé du business. Encore que le Vieux ait toujours dit que l’un et l’autre sont intimement mêlés pour notre famille et que l’on ne peut pas les séparer. Les mariages, par exemple, se font avec son approbation. Le passé et les loyautés de chaque conjoint sont soigneusement examinés avant que le Vieux ne donne son accord. Mon père, pour ne citer que lui, voulait épouser la fille d’un mafieux de Las Vegas. Grand-père a refusé le mariage, parce que cela mettait notre clan à la merci d’un gang beaucoup plus important. Mon daron s’est plié à la décision de son père et a rompu. Seule ma tante Léa n’en a fait qu’à sa tête, choisissant l’amour d’un Santelli au détriment de sa famille. Elle est parti, dti-on, sans un regard en arrière.

Je doute que grand-père voit d’un bon œil mon idylle naissante avec Maddox. Nous entretenons des relations plutôt cordiales avec Pax Hunter et ses hommes, nous sommes même alliés sur certaines affaires, mais il n’en reste pas moins que c’est un gang rival. Et Maddox n’est pas n’importe qui. Ce n’est pas le petit frère d’un des membres, c’est le garde du corps de Hunter et le responsable du MMA dans son business. Si jamais notre relation devait évoluer vers quelque chose de plus permanent, il y aurait un énorme conflit d’intérêt.

J’ai l’air de dire cela calmement, mais ça tourne dans ma tête depuis le début. Draguer Maddox était la dernière chose à faire, confinement ou pas. Lui filer mon numéro de portable était d’une monumentale inconscience. Sauf que je n’arrive pas à avoir de regrets. J’aime notre histoire, j’aime chacun des instants que nous passons ensemble et je suis impatient de le retrouver. Je ne veux pas penser à l’après confinement, quand je pourrais rentrer chez moi et vivre ma vie. Lui aussi devrait retourner à son business. Il reste encore une quinzaine de jours, d’après ce que j’ai entendu. Cela varie d’un jour à l’autre. Rien que dans le New Jersey, six mille personnes sont mortes du virus. Mais business is business et le consensus autour du confinement est en train de craquer un peu partout. Ce week-end, le gouverneur a autorisé la réouverture de certaines parcs, et tenez-vous bien, de parcours de golf. Naturellement, le Vieux a immédiatement annonce que le premier qu’il prenait avec ses clubs sur le dos se prendrait un coup de canne. Il visait en particulier mon père et mon frère. Personne n’a moufté, du moins pas en sa présence, mais j’entends les murmures dans les couloirs. Dans la famille Beneventi, on brûle de refaire du shopping et de redémarrer le business comme avant. Et il y a un non-dit général sur la fatigue d’être constamment sous l’œil du Vieux, même s’il a l’intelligence de ne pas traiter ses enfants et petits-enfants tous adultes comme des gamins. Quant à moi, je ne sais pas où je me situe. J’aimerais bien retourner chez moi, dans mon appartement, mais seulement si je peux emmener Maddox avec moi. Je nous vois bien nous confiner ensemble pour encore un mois. On passerait nos journées à faire l’amour, jouer aux jeux vidéo et discuter, trois activités qui nous réussissent.

Mais on ne vit pas d’amour et d’eau fraiche et les finances sont en baisse. On a eu les premiers rapports définitifs de nos financiers et c’est mauvais. Le clan a beaucoup perdu, les rentrées ne compensent pas les pertes malgré les business alternatifs qu’on a mis en place. On a des traites à payer, comme tout le monde, les loyers de nos entrepôts, les impôts, parce que nous en payons, et les salaires à verser. Jusqu’ici, on a réussi à se maintenir la tête hors de l’eau, mais personne ne sait combien de temps ça va durer.

J’ai tiré un trait sur mes vacances d’été. On va devoir bosser sévère pour éviter de couler, ce ne sera pas le moment d’aller glander sur une plage ou dans nos résidences d’été. De toute façon, on ne peut pas sortir du pays. Les frontières sont fermées, que ce soit les nôtres ou celles des pays européens. Adieu mon petit séjour en Italie.

— Tu as l’air de porter le poids du monde sur tes épaules, me fait remarquer grand-père alors que nous entamons notre petite promenade quotidienne.

— Je pense à l’avenir et les perspectives ne sont pas brillantes, réponds-je lugubrement.

— On va s’en sortir, répond mon aïeul avec un haussement d’épaules. On s’en est toujours sorti.

— On n’a jamais affronté de pandémie, fais-je remarquer.

— Mais j’ai déjà surmonté un choc pétrolier, des récessions, le 11 septembre et la crise de 2008. Chaque fois, c’était de l’inédit, et j’ai remonté la pente. Aie un peu confiance, mon garçon. Si tu peux pars battu, tu le seras.

Et voilà comment mon grand-père de quatre-vingt cinq balais me donne une leçon de vie. Il a raison. Je me redresse inconsciemment, et je décide que c’est le moment de lui parler de Tony.

— J’ai un truc à te dire, commencé-je.

— Je t’écoute.

Je lui parle de Tony, et je mets à mon propre crédit l’idée de Maddox de vérifier si c’était bien un accident.

— Après ce que tu m’as dit sur l’histoire de l’ascenseur et de tes pilules pour le cœur, j’ai eu un doute, dis-je.

Je lui montre le rapport et les photos du légiste. Grand-père examine tout cela sans un mot. S’il a un choc, il ne le montre pas.

— Bonne initiative, dit-il finalement en me rendant mon téléphone. J’y ai pensé toute la nuit et j’étais arrivé aux mêmes suspicions. Mais je bute toujours sur la même question. Qui ? Et est-ce que Tony était visé, ou moi ?

— Je pense que c’était toi. Personne ne pouvait deviner que Tony monterait au second récupérer sa tablette. Par contre, tout le monde sait que tu empruntes l’escalier tous les soirs pour aller embrasser les jumeaux.

Le Vieux pince les lèvres.

— Qui veut me tuer, Ash ?

— Je n’ai pas la réponse à cette question, grand-père.

— Je veux que tu la trouves.

— Oui, grand-père.

— Tu n’as rien d’autre à me dire ?

Mon cerveau a un blanc. Hé, je ne suis pour rien dans ces tentatives ! D’ailleurs il le sait, sinon jamais il ne me confierait l’enquête.

— Euh.

Et dire que j’ai eu des prix pour avoir brillamment mener des débats au lycée et à la fac. Bravo, Ash, ça, c’est de l’éloquence.

Grand-père me regarde avec acuité. Nous sommes arrêtés sous un arbre, et j’essaie de deviner ce qu’il attend de moi. A part ma relation avec Maddox, je n’ai rien à…

Merde. Il sait.

Il peut prêcher le faux pour savoir le vrai ou il peut vraiment savoir. C’est un petit jeu auquel il aime jouer. Plus jeune, il nous encourageait à dire la vérité, affirmant que faute avouée à moitié pardonnée. Il disait qu’il savait ce que nous allions avouer, et j’ai évidemment découvert qu’il y avait une grande partie de bluff dans ses affirmations. Cependant, cette fois, il ne s’agit pas d’une bêtise de gamin ou de cookies volés dans la boite de la cuisine. J’ai essayé d’être discret dans mes escapades, mais il a pu me voir franchir le mur, à l’aller comme au retour.

— Tu rayonnes littéralement depuis quelques jours, ajoute le Vieux.

Je soupire. Il sait, plus de doute possible.

— Je vois quelqu’un, avoué-je.

— Je t’écoute.

— Il habite dans la maison d’à côté, celle qui a été découpée en appartement. On a commencé à s’observer quand je faisais ma gym sur le balcon. Je lui ai filé mon numéro de portable, juste pour déconner.

 — Dis-moi, mon garçon, qu’est-ce que tu n’as pas compris dans le mot confinement ? demande mon grand-père d’un ton presque badin.

— J’ai été prudent ! protesté-je. Je lui ai fait passé un test. Je ne suis pas allé chez lui avant d’être sûr qu’il n’était pas malade. Et il ne voit personne.

Sauf le livreur pour les courses, évidemment, mais Maddox observe les mêmes consignes de sécurité que nous. Le mec pose les sacs devant la porte, se barre, et Maddox récupère les courses et les désinfecte avant de les ranger.

— J’espère bien que tu as été prudent, répond le Vieux. Si tu ne l’avais pas été, tu n’aurais pas pu revenir ici le premier soir.

— C’est Amy qui t’en a parlé ? soupiré-je.

— Ne la mêle pas à tes coucheries, s’il te plait. J’ai des yeux pour voir, et ce n’est pas parce que je suis vieux que je me couche avec les poules. Je t’ai vu franchir le mur. Amy m’a dit qu’elle t’avait donné un test, juste pour me calmer, parce que je te jure que j’allais te foutre à la porte.

Le ton badin a disparu. Grand-père est en colère.

— J’ai pris toutes les précautions, répété-je. Jamais je n’aurais mis la famille en danger. Je porte un masque et des gants que je vais chez lui. Je me lave les mains.

— Et tu penses que c’est suffisant ?

— Je ne vois pas ce que je peux faire d’autre.

— Ne pas coucher avec le garde du corps de Pax Hunter, pour commencer.

#RENEGADES #MADDOX #EPISODE15

Maddox

J’ai gambergé tout en dînant. Je zappais d’une chaine sur l’autre, pour apprendre que la situation ne s’améliorait pas, que les nouvelles étaient mauvaises, et entendu de la part du débile qui nous gouverne qu’il faudrait injecter de la Javel aux malades pour les guérir. A ce niveau de connerie, j’ai éteint la télé. On n’est pas sortis des ronces à ce rythme-là. Les élections présidentielles sont encore loin, la situation peut basculer à tout moment, et moi je me prends la tête parce que je suis inquiet pour Ash.

Dans une famille comme les Beneventi, j’ai tendance à ne pas trop croire aux accidents. Il y a plusieurs faits qui m’interpellent. Le Vieux a confié à son petit-fils qu’il pensait avoir été victime de tentatives d’assassinats. Puis son secrétaire se prend les pieds dans un escalier qui, selon Ash, n’a rien de casse-gueule, avec des marches larges et recouvertes d’un enduit antidérapant. Si c’est un meurtre, je me demande si c’est l’aîné des Beneventi qui était visé ou bien le secrétaire, l’ombre du Vieux, qui devait connaître une bonne partie de ses secrets et probablement des trucs pas reluisants sur certains membres de la famille. Dans un gang, il y a deux sortes de types. Ceux qu’on voit, qui font du barouf, et ceux qui se tiennent en retrait, ne disent jamais rien, mais observent tout. J’ai beau être grand et musclé, j’appartiens à la deuxième catégorie. Je laisse la flamboyance à Pax et Joaquin, et je me contente d’observer par-dessus leurs épaules. Quand je suis dans ma mission de garde du corps de Hunter, les gens ne me voient parfois même pas. Je suis le Black tout de noir vêtu qui se tient derrière le boss, prêt à lui sauver la mise, mais peu de gens remarquent mes traits ou même un détail me concernant. Je suis visible et pourtant je passe inaperçu, ce qui me convient tout à fait.

Je pense que le secrétaire, Tony, appartenait à la catégorie des invisibles. Un pas derrière le Vieux, il laissait celui-ci capter toute la lumière, et faisait son rapport ensuite, murmurant à l’oreille de Beneventi ce qu’il avait vu et entendu. Dans la famille, il y a probablement des secrets, comme partout. En vivant les uns sur les autres, les secrets peuvent vite remonter à la surface.

Lorsque Ash me recontacte, juste après le dîner, je suis à fond dans mon trip « qui a tué le colonel Moutarde ? » et j’en parle à Ash, qui a l’air pris de court.

— Un meurtre ? Et comment ? J’ai brièvement examiné le corps, il est bien mort d’une chute, la nuque brisé.

— Une chute, ça se provoque. On peut l’avoir poussé, dis-je.

— Le deuxième étage n’est accessible qu’à grand-père et Amy, sauf durant les réunions.

— Le secrétaire aussi y avait accès, apparemment.

— Exact, approuve Ash. Il avait accès à toute la maison, y compris le bureau du Vieux et même sa chambre à coucher. Mais à l’heure où il est mort, la seule personne au deuxième était grand-père. Amy était déjà descendue dans la cuisine pour superviser la préparation du dîner et les autres se reposaient dans leur chambre. C’est le moment de la journée où les gosses font la sieste et tout le monde a un peu d’intimité.

— Est-ce que ton grand-père a pu vouloir éliminer son secrétaire ? demandé-je.

Ash secoue la tête sans la moindre hésitation.

— Je ne vois aucune raison à cela. Et même si Tony l’avait trahi, il ne l’aurait pas poussé dans les escaliers. Ce serait passé dans son bureau, en présence des membres de la famille.

— Je suppose que tu as déjà assisté à une scène comme celle-là, fais-je remarquer.

— Oui. Ça vous marque, quand vous avez seize ans.

Ils commencent tôt, chez les Beneventi. D’un autre côté, Pax n’ayant pas de gosse, il ne risque pas de devoir initier un adolescent à la justice familiale.

— Alors, partons de l’hypothèse que c’est ton grand-père qui était visé, dis-je. Ça exclue la poussée dans les escaliers, à moins que Tony n’ait  pu être confondu, de dos, avec le Vieux.

— Non, il faisait vingt centimètres de plus, réfute immédiatement Ash.

— Il reste la marche descellée ou le fil en travers des marches.

— Je n’ai rien vu, fait Ash en se frottant le menton. Pour la marche, c’est non, j’ai vérifié moi-même quand le Vieux s’est montré en haut de l’escalier. Avant qu’il n’ait pu faire un pas, j’ai contrôlé toutes les marches.

— Il n’a pas un ascenseur ? me rappelé-je. Parce que piéger les marches d’un escalier qu’il n’emprunte pas est illogique.

Ash, une nouvelle fois, secoue la tête. Il m’explique que le Vieux a surtout installé l’ascenseur pour monter jusqu’au deuxième, parce que c’est à la montée que sa hanche lui fait mal, beaucoup moins à la descente. Et qu’il emprunte l’escalier lorsqu’il ne descend que d’un étage. Ash gamberge un moment.

— Il se repose toujours un peu en regardant les news dans sa chambre, dit-il pensivement, et ne descend que pour le dîner. Mais avant, il passe embrasser les petits. On les fait manger plus tôt et on les couche quand nous allons dîner. Grand-père adore que les mômes soient là, et il prend toujours le temps d’aller leur souhaiter bonne nuit, voire même parfois de leur raconter une petite histoire.

— Ton grand-père aurait donc dû descendre les marches lui-même, juste avant le dîner, si Tony ne l’avait pas précédé.

— Oui, m’accorde Ash. Je ne savais même pas que Tony était au second. D’habitude, dès que les réunions de la matinée sont finies, il reste dans son bureau. Il…

Il se concentre à nouveau et finit par se rappeler que Tony, en tombant, a laissé échapper sa tablette et un dossier. Ash les a machinalement ramassés et les a donnés à Amy.

Je le vois se lever du lit où il s’était mis pour discuter.

— C’est encore un peu tôt pour venir, dis-je en allant à ma chambre pour écarter le rideau. Ton grand-père est encore réveillé, et il y a des lumières au rez-de-chaussée.

— Je ne viens pas chez toi, je vais dans l’escalier, m’apprend Ash.

Je le suis tandis qu’il filme l’intérieur de la maison avec son portable. Il est quand même déjà tard et le couloir où il débouche est plongé dans l’obscurité. Je ne vois rien du tout avant qu’il n’allume une lampe électrique. Il est dans l’escalier. Les marches sont en bois sombre, ainsi que la rambarde. Ça a l’air d’être du solide, peut-être du chêne. Ash éclaire les marches du haut. On voit nettement, même sur le bois d’un marron façon, une grosse trace noire.

— La marque de la chaussure de Tony quand il est tombé, murmure Ash.

Il filme ensuite le bas de la rambarde, pilier par pilier.

— Cherche une trace horizontale, mais vers le côté qui regarde le second étage, conseillé-je.

— Je n’y aurais pas pensé tout seul, riposte Ash.

C’est vrai que je n’ai pas à faire à un enfant de chœur, mais à un mafieux.

— Tu as déjà fait ce genre de mise en place ? demandé-je, curieux.

— Non. Quand je dois exécuter quelqu’un, je le fais de face et avec mon flingue. Les pièges à la con, je laisse ça aux tarés.

Je ne sais pas à quel moment on peut qualifier taré un type qui piège un escalier dans une famille où le meurtre est monnaie courante.

Ash éclaire un des piliers et zoome dessus pour que je voie mieux. Il y a bel et bien une marque horizontale, mais impossible de dire si elle est fraiche ou pas.

— Cet escalier a vu des générations de mômes jouer dedans, murmure Ash. Grand-père l’a fait restaurer quand il a acheté la maison, mais il n’était déjà pas neuf. La marque peut dater d’aujourd’hui comme d’il y a cinquante ans. Le bois n’est pas coupé assez nettement.

Il passe au côté mur, cherchant un endroit où un câble aurait pu être accroché. Il y a bien un petit trou juste au dessus de la plinthe en bois.

— Tu tiens ta preuve, dis-je.

Ash soupire. Il descend d’une marche et me montre un autre petit trou.

— Non, ce sont les trous qui ont été faits il y a des années et qui servent encore à mettre les crochets pour tenir les guirlandes de Noël. J’aidais ma grand-mère à les mettre en place quand j’étais gamin.

Il passe le doigt sur le bord des marches, mais ne récolte rien d’autre qu’un peu de poussière. Il finit par redescendre après avoir pris quelques photos et nous reprenons la discussion depuis sa chambre.

— Je n’ai rien de concluant, fait-il.

— Tu sais où le corps de Tony a été emmené ?

— A la morgue de la ville. Il va y rester le temps que les fossoyeurs aient le temps de creuser un trou. Il y a du délai même pour les enterrements.

— Tu connais un légiste qui pourrait examiner le corps ? Je suppose qu’il n’y a pas eu d’autopsie ?

— Je ne crois pas. C’était un accident, et les employés de la morgue ont autre chose à faire en ce moment. Et oui, je connais un légiste.

On échange un sourire triste. Comptez sur un mafieux ou un gangster pour connaître du monde dans le petit business de la mort, entre légistes et croque-morts.

Je scrute la casa Beneventi. Je vois toutes les lumières s’éteindre peu à peu lorsque minuit arrive.

— On dirait que tout le monde est couché, dis-je à Ash. Tu viens ?

—J’arrive.

Je me suis douché, et j’ai passé des vêtements tous propres. Je sais qu’on ne va rien faire ce soir, mais cela n’interdit pas de se faire beau. Ash est visiblement bouleversé et je ne suis pas d’humeur non plus. Mais après l’angoisse de cet après-midi, j’ai besoin de sa présence. Je veux le toucher, le serrer contre moi et m’assurer, d’une façon presque primitive, qu’il est bien vivant. Je l’observe tandis qu’il descend du balcon de sa chambre, puis réapparait une minute plus tard sur le mur, et saute souplement du côté de mon bâtiment. Je compte trente secondes, et j’appuie sur le buzzer pour déverrouiller la porte de l’immeuble. Encore trente secondes, et Ash se matérialise sur mon palier, un sourire timide aux lèvres. Je le fais entrer et je referme vite fait, parce que je n’ai pas envie qu’on sache que je reçois de la visite en plein confinement. J’ai lu plusieurs histoires de gentils voisins délateurs qui ne se sont pas privés pour prévenir les flics, au nom de la santé publique. Et surtout, si vous voulez mon avis, pour assouvir leur frustration. Ash ôte ses gants, et va se laver les mains. Lorsqu’il sort de la salle de bains, nous nous sourions comme deux amis qui ne se sont pas vus depuis longtemps. Je l’attire contre moi et j’effleure ses lèvres.

— Tu m’as fait peur, murmuré-je.

— Désolé, répond-il.

Nos fronts se touchent dans une silencieuse communion. Sous mes mains, je sens son corps, bien vivant, sa chair tiède et les pulsations de son cœur. Je cherche sa bouche avec la mienne et je l’embrasse tendrement. Sa langue caresse la mienne avec douceur, sans la fièvre sensuelle qui nous habitait la dernière fois. Je savoure ce baiser, avant de le prendre par la main pour l’entrainer dans le salon.

Ash a pris un sac à dos avec lui.

— Tu comptes t’installer ? demandé-je, mi-amusé mi-curieux.

Ash éclate de rire. Il ouvre le sac et en sort une bouteille de grappa enveloppée dans un pull.

— J’ai pensé qu’on pourrait en boire un verre, dit-il.

Je sors des verres et nous trinquons. Je ne suis pas un habitué de cet alcool italien, mais je pourrais vite le devenir quand c’est Ash qui m’en offre.

Il se cale confortablement sur le canapé et m’ouvre les bras.

— Viens, m’invite-t-il.

Je vous jure que je suis intimidé. D’habitude, je suis celui qui prend l’autre contre lui, parce que je mesure quinze centimètres que la plupart des mecs, et que je pèse plus lourd. Je me laisse aller contre Ash, ma tête vient reposer tout naturellement contre son épaule. Il referme ses bras sur moi. Ses lèvres se posent sur mon crâne rasé, puis descendent jusqu’à ma tempe. Les yeux clos, je me détends pour la première fois depuis des heures. Ash a un étrange effet calmant sur moi. J’incline la tête pour mieux goûter ses légers baisers sur mon visage. Sa joue râpeuse caresse la mienne.

— D’où vient ton prénom ? demandé-je brusquement.

— Quoi ?

— Ton prénom. Ash. Toute ta famille porte des prénoms italiens, mais je n’arrive pas à trouver duquel Ash est le diminutif.

Il se met à rire.

— Parce que ça n’a rien d’italien. Ça vient d’Ashton. Ma mère a perdu les eaux au rayon lingerie de Macy’s. J’ai pointé mon nez avec une bonne semaine d’avance, et j’étais sacrément pressé de sortir. Ma mère a dû accoucher, comme elle le dit elle-même, à l’ancienne, sans péridurale, sans équipe autour d’elle, à part un médecin qui faisait ses courses. Il l’a aidée à me mettre au monde. Mes parents étaient tellement reconnaissants de ce qu’il a fait qu’ils m’ont donné son prénom.

— Tu es né chez Macy’s, rigolé-je. Au milieu de la lingerie féminine.

— J’ai été traumatisé à vie, prétend-il. Du coup, je suis devenu gay. Si ça se trouve, dans le ventre de ma mère, j’étais hétéro.

On explose de rire tous les deux.

— J’ai de la chance que tu sois né dans ce rayon, alors, dis-je en lui caressant la main.

Il enlace ses doigts avec les miens. Je tourne la tête pour mieux l’embrasser, et il se couche carrément sur moi. Lorsqu’il relâche mes lèvres, c’est pour mieux m’embrasser dans le cou, avant de s’attaquer à ma chemise, qu’il défait bouton par bouton.

— Je croyais que tu n’avais pas envie de sexe, dis-je, les sens en éveil.

— Je n’ai pas changé d’avis, répond-il en couvrant mes abdos d’une pluie de baisers. Mais tu as l’air d’en avoir envie.

Je ne peux pas le nier. Mon pantalon de treillis me trahit. La chaleur du corps d’Ash sur le mien me rend fou. Il frotte son visage contre le tissu noir. Lorsqu’il relève la tête, il se lèche sensuellement les lèvres.

— A mon tour de te faire supplier, Maddox.

Je me rends sans condition.

#RENEGADES #MADDOX #EPISODE14

Ash

Il est mort.

Le secrétaire du Vieux est mort. Il s’est cassé la gueule dans les escaliers et s’est brisé la nuque. Tout le monde est encore sous le choc, et pourtant, la famille est habituée aux morts violentes. Je pense qu’ici, en confinement, on se sentait à l’abri. Tant que personne ne tombait malade, tout le monde était en sécurité.

Si Tony n’était pas venu se confiner avec nous, s’il était resté avec sa femme et ses mômes, il serait peut-être encore en vie aujourd’hui. Il a choisi mon grand-père par loyauté. Il ne méritait pas de mourir comme ça, d’une bête chute dans les escaliers.

C’est ma tante Gina, la femme d’Alessandro, qui l’a trouvé. Elle a entendu un bruit de chute et elle est allée voir. Elle a poussé un hurlement à vous glacer le sang. J’ai bondi de mon lit, où je me reposais après la traditionnelle promenade d’après-midi avec grand-père, et je suis arrivé juste à temps pour comprendre que Tony était mort et que Giovanni, mon petit soleil, pleurait à chaudes larmes parce que sa grand-tante criait. J’ai ramassé le gamin, et je l’ai flanqué dans les bras de Carla qui sortait de sa chambre. Puis je suis retourné pour constater le décès. Les femmes ont surgi les premières des chambres où tout le monde se reposait avant le dîner. Les hommes ont réagi en hommes, flingues en pogne, prêt à dézinguer un intrus. On a eu de la chance qu’il n’y ait pas eu d’accident avec toute cette puissance de feu déployée. Naturellement, j’avais mon propre flingue à la main quand je suis arrivé sur le palier.

Grand-père a appelé une ambulance lui-même. Il est bouleversé. Le père de Tony était son secrétaire, le fils a pris la relève en douceur, presque sans même que le reste de la famille ne s’en rende compte tant les deux hommes se ressemblaient. Tony était un type discret, qui notait tout, voyait tout, et était d’une loyauté totale au Vieux.

Grand-père a attendu que l’hôpital confirme le décès, avant d’appeler la désormais veuve de Tony, puis ses parents. Puis il a demandé à rester seul.

J’ai vérifié l’escalier qui descend du deuxième au premier, il a bel et bien une trace de chaussure sur l’une des marches, mais rien n’est cassé. La marche ne s’est pas brisée. Tony a simplement fait une chute.

L’accident bête.

Le dîner sera en retard, parce que tout le monde, y compris le personnel, est en train de bavarder, de se raconter l’accident que personne n’a vu, et de se réconforter avec de l’alcool. Les petits jouent sous l’œil attentif des adultes, qui font cercle dans le salon. Seul grand-père et Amy sont absents.

Les femmes papotent à mi-voix, et le thème principal de leur discussion ne concerne pas Tony, mais ce qui se serait passé si la victime avait été le Vieux.

— Vous vous rendez compte, lance Carla à voix basse, ça aurait pu être le papa. On serait dans de beaux draps.

— Il a son ascenseur, lui rappelle Maria, l’unique petite-fille du Vieux.

— Il ne s’en sert que pour monter ou descendre deux étages, rétorque Carla, qui a envie d’ajouter un peu de drame à l’histoire. Pour descendre au premier, il prend les escaliers.

— Il a sa canne, s’obstine Maria.

— Pas dans la maison.

J’échange un regard avec Michele, son mari. On sait tous les deux où cette discussion va nous mener, et ça ne loupe pas. C’est ma mère, Lina, qui s’y colle.

— Cela aurait été une belle catastrophe, lance-t-elle. Une passation de pouvoir en plein confinement, sans que le papa ait défini clairement qui il voulait pour lui succéder…

J’aurais dû me lever et sortir dès que ces dames se sont mises à parler de la mort possible du Vieux. Les hommes présents, à savoir mon père, mon oncle, mes cousins et moi, nous renfonçons dans les fauteuils et canapés où nous sommes assis.

— Je ne vois pas pourquoi il y aurait à désigner quelqu’un, dit Gina d’une voix douce. Alessandro est l’héritier naturel du papa. C’est l’aîné.

— Tu te crois où, à la cour d’Angleterre ? lance Lina d’une voix ironique. Ce n’est pas l’aîné qui hérite automatiquement de la couronne. C’est le Vieux qui choisit.

— S’il meurt avant d’avoir choisir, le droit d’aînesse s’applique, s’obstine Lina.

Alessandro comme Marco se concentrent soudain sur leur téléphone. Ils savent que leurs épouses vont partir dans une de ces discussions sans fin sur le droit d’aînesse, l’héritage, la logique de succession, le droit américain contre le droit italien, et que ça va finir en dispute avec éclats de voix et portes claquées. Eux ne participeront pas, parce qu’ils tiennent à sortir de la pièce indemnes. Je tâte ma poche de jean et me rappelle que j’ai oublié mon propre portable dans ma chambre. J’ai pensé à prendre mon flingue, mais pas mon téléphone. Je ne suis pas un Beneventi pour rien.

— Le Vieux a déjà laissé entendre qu’il choisirait le plus capable pour lui succéder, tacle ma mère.

Sous-entendu, ce n’est pas Alessandro, l’aîné, mais mon père, qui est le plus capable, ce qui n’est ni vrai ni faux. Mon oncle n’est pas un meneur d’hommes, il n’a pas l’intelligence pour diriger le clan. Il est un bon exécutant par contre, et il est loyal. Mon père a l’air d’être plus apte à mener un clan, mais seulement parce que ma mère est derrière toutes ses décisions.

— Dans ce cas, ma chère Lina, ce sera peut-être un des jeunes qui sera choisi, rétorque Gina en désignant son fils du menton.

Michele approuve d’un hochement de tête, l’inconscient.

— S’il doit choisir le plus compétent, il prendra Ash, dit brusquement Maria.

Tous les regards se tournent vers moi, ce dont je me serais bien passé. Je suis étonné par l’intervention de ma cousine. J’aurais cru qu’elle supporterait son mari, qui ne pourra pas être nommé héritier, parce que pas un Beneventi, mais qui soutiendra son beau-frère, Enzo.

— Il est trop jeune ! tâcle Gina.

— Il a l’âge de grand-père quand il a commencé le business, répond Maria.

— Ce n’est pas la même époque, s’obstine. Du temps du Vieux, on était déjà un homme à vingt ans. Maintenant, à l’âge d’Ash, on est encore trop jeune pour…

— Attendez que je sois mort pour m’enterrer, fait soudain la voix de grand-père.

Il est entré dans la pièce sans un bruit, et on se met tous à se racler la gorge d’un air embarrassé, comme des gosses pris à faire des conneries.

Il s’avance vers son fauteuil, que personne n’a osé prendre, et s’assied lentement.

— Dites-vous bien que la succession est réglée depuis longtemps, annonce-t-il. Mes avocats et mon notaire ont tous les papiers nécessaires à empêcher une guerre de succession. Le clan Beneventi me survivra.

Il a regardé ma mère en disant cela, et Carla aussi, parce qu’il sait que ce sont les deux femmes fortes de la maison. Maria est trop en retrait.

— Si vous nous le disiez avant votre mort, que j’espère lointaine, papa, il n’y aurait plus de dispute, fait ma mère, avec une audace qui nous laisse coi.

Grand-père se met à rire.

— Et vous priver du plaisir de vous disputer pour désigner mon successeur ? Je m’en voudrais, répond-il.

Tout le monde se le tient pour dit, et la conversation rebondit sur un autre sujet. Personne n’a mentionné Léa, la fille reniée, que grand-père a probablement déshéritée. A ma connaissance, il ne l’a revue qu’une seule fois depuis qu’il l’a chassée de la maison, c’est à l’hôpital où grand-mère s’est éteinte. Léa a été autorisée à dire adieu à sa mère, mais elle n’a parlé à personne. Elle est repartie, silhouette à peine entrevue, sans même dire un mot à son propre père.

Amy nous rejoint à son tour, prend un apéritif et finit par nous annoncer que le dîner va être servi. C’est le moment pour tout le monde d’aller se laver les mains. Le Vieux y tient. Il a toujours insisté sur l’hygiène, disant que c’est comme ça qu’on stoppe les maladies, et il ne se prive pas pour nous le rappeler chaque jour.

Je grimpe jusqu’à ma chambre pour récupérer mon portable. Je sens que je vais planter Maddox une nouvelle fois. Je n’ai pas franchement la tête au sexe ce soir. Ce que j’aimerais, c’est de blottir dans ses bras, et de trouver du réconfort dans son étreinte, mais je ne vais pas oser lui demander. Je suis censé être un dur, qui encaisse les coups sans fléchir, pas un mec qui non seulement a de la peine pour le mort, pour sa famille, mais qui pense aussi que cela aurait pu être son grand-père.

J’ai une flopée de messages de Maddox, ce qui m’étonne. Puis je réalise qu’il a entendu les cris de Gina et vu l’ambulance. Et il a eu peur que ce soit moi sur la civière. J’ai le cœur qui est envahi d’une douce chaleur quand je comprends qu’il s’est inquiété pour moi. Je lui envoie un texto pour lui dire que je vais bien, que je suis désolé, et que le secrétaire du Vieux est mort.

Maddox m’appelle alors que je suis dans les escaliers. Je remonte en vitesse et je claque la porte.

— Maddox, je suis désolé, dis-je avant qu’il n’ait pu placer un mot.

— Est-ce que tu as une idée du souci que je me suis fait ? demande-t-il d’une voix glacée. Ça t’aurait fait chier de juste me dire que tu étais vivant ?

Il est en colère. Je le comprends.

— Je te demande pardon, dis-je spontanément. Sincèrement. J’ai été bouleversé, j’avais oublié mon portable dans ma chambre, et ensuite, j’ai été pris dans le feu de l’action. Je suis vraiment désolé, Mad. Je n’avais même pas idée que tu pouvais avoir vu l’ambulance.

Il ne répond pas.

— Maddox, s’il te plait, plaidé-je. Parle-moi.

— J’ai cru que tu étais mort.

— Je suis désolé, répété-je.

Je ne me suis jamais autant excusé de ma vie. Je me mets un instant à sa place, impuissant et sans nouvelle. Moi aussi j’aurais flippé.

— Tu veux venir ce soir ? demande-t-il finalement. Pas pour baiser, vu que j’imagine que tu ne te sens pas d’humeur. Juste comme ça.

Un grand sourire s’épanouit sur mon visage.

— Oh oui ! Compte sur moi. Je te promets que je viens !

Je coupe la communication et je dévale les escaliers pour arriver à la salle à manger, ce qui me vaut de me faire engueuler par mon grand-père, mes parents et même Amy, qui me demande si une chute n’a pas été suffisante pour aujourd’hui. J’ai l’impression d’avoir six ans et de me faire moucher par la tablée des darons. Je m’excuse, pour la deuxième fois de la soirée, je m’assieds à ma place, et je mange mes spaghettis sans moufter. Ça ne rigole pas chez les Beneventi ce soir.

Seuls les petits réclament du dessert, mais les adultes s’abstiennent et chacun se retire tôt, ce qui m’arrange. J’ai des fourmis dans les jambes. Je me rue dans ma chambre, je verrouille et je me connecte. Il est trop tôt pour qu’on se rejoigne, mais on peut parler. Le visage de Maddox s’affiche sur mon écran et je lui fais un grand sourire.

— Je suis désolé, dis-je avant même qu’il n’ait ouvert la bouche.

— Ça va, je m’en suis remis, grogne-t-il. Mais ne me refais pas ce coup-là. Tu ne t’es pas aperçu que tu n’avais pas ton portable ?

— Si, juste avant le dîner, et je n’avais aucune idée que tu pouvais t’inquiéter, dis-je.

— Qu’est-ce qui s’est passé exactement ? demande-t-il.

Je lui retrace les événements. Je m’attends à ce qu’il présente ses condoléances, ou offre un mot de regret, bref, le genre de trucs qu’on dit dans ces cas-là.

— Tu es sûr que ce n’est pas un meurtre ? demande-t-il.

Celle-là, je ne m’y attendais pas.