RENEGADES MADDOX EPISODE 33

Ash

C’est le Vieux qui nous a fait un topo sur l’affaire O’Malley. Je ne voyais pas du tout le lien avec Gina, jusqu’à ce qu’il nous apprenne que O’Malley est le flic qui a mené l’enquête à la mort d’Ettore. Lorsque mon cousin et ses hommes se sont fait descendre, il était le premier à être arrivé sur les lieux, et c’est lui qui a prévenu mon oncle et ma tante de la mort de leur fils. Naturellement, il a tout de suite compris que c’était lié aux affaires du clan, mais le Vieux a fait jouer ses contacts pour que l’enquête n’aboutisse pas. Les assassins de son petit-fils ont été punis à la manière Beneventi, à savoir retrouvés et exécutés par le Vieux lui-même.

O’Malley voulait faire tomber le clan et détruire Luca Beneventi, coupable de lui avoir volé sa femme. Amy et le Vieux commençaient tout juste à sortir ensemble lorsqu’Ettore est mort. Ils s’étaient banalement rencontrés dans un café du Little Italy de Greenville, et cela avait été le coup de foudre. Le mariage d’Amy battait de l’aile depuis déjà des années, et la rencontre avec mon grand-père avait été comme un coup de tonnerre dans un ciel déjà nuageux. Amy avait quitté O’Malley pour prendre un appartement et fréquenter son nouvel amoureux.

Cela, O’Malley ne l’encaissait pas. Que sa femme le quitte ne passait pas, qu’elle le quitte pour sortir avec un chef de gang lui restait carrément en travers de la gorge. Amy se fichait de savoir ce que faisait Luca. Elle était amoureuse et heureuse, et elle voulait vivre sa vie. Passer de flic à voyou ne lui semblait pas si différent, finalement.

O’Malley a vu dans la mort d’Ettore le moyen de se venger. Il a donc cherché le maillon faible de l’affaire, et il a convoqué Gina, la mère éplorée. Il a réussi à lui monter la tête, lui disant que c’était, de fait, le Vieux le coupable. Il n’y est pas allé de manière directe, il a juste lancé ça comme une remarque.

— C’est étonnant que votre beau-père ait laissé un homme si jeune et si inexpérimenté aller sur le terrain comme ça.

De là, il a réussi à embrouiller Gina pour lui soutirer des informations. Mais ma tante s’est ressaisie. Elle a compris ce qu’O’Malley voulait obtenir à travers elle. Elle a pris ses distances. Le clan avant tout, la famille et sa loi du silence. Cependant, à chaque anniversaire de la mort d’Ettore, O’Malley lui envoyait un message de condoléances, lui assurant qu’il pensait à elle et à son chagrin. Lorsque les rumeurs concernant la possible volonté du Vieux de me laisser la direction du clan ont commencé à courir, O’Malley, désormais à la retraite, a décidé d’en rajouter une couche. Il a envoyé le message habituel à Gina début mars, auquel il a ajouté quelques mots.

Non content de tuer votre fils ainé dans un piège, il insulte sa mémoire en privant votre Enzo de son droit légitime à la succession en lui préférant votre neveu.

Cette fois, Gina a répondu par davantage qu’un simple remerciement. Elle a commencé à correspondre avec O’Malley. De son point de vue, le fait que le Vieux vive désormais avec Amy ne la choquait pas. Elle l’aimait même bien, apparemment, mais elle ne s’était jamais vraiment remise de la mort d’Ettore. Quelle mère se remet vraiment de la mort de son enfant ? O’Malley a joué là-dessus. Je ne dis pas que Gina est innocente, mais disons qu’il a bien enfoncé le clou, insinuant que le Vieux était un sale type qui ne savait que faire le mal autour de lui, envoyant son petit-fils à la mort et volant la femme d’un autre. Et maintenant, il s’apprêtait à voler à Alessandro d’abord, puis à Enzo ensuite, la direction du clan. Cela, O’Malley ne l’a pas inventé, mais il a joué sur la rancœur de Gina pour la convaincre qu’il fallait éliminer le Vieux.

L’ascenseur était réellement un accident, car O’Malley n’était pas au courant. C’est lui par contre qui a eu l’idée pour les pilules et la corde tendue en travers des escaliers. Gina ne venant pas d’une famille d’enfant de chœurs non plus, a su comment s’y prendre. Lorsque ses deux premières tentatives ont échoué, ils ont tous les deux évoqué la pandémie, souhaitant à leur ennemi commun de tomber malade et d’en mourir. Et c’est là qu’est venue l’idée de la chloroquine. O’Malley a contacté un médecin de ses amis pour savoir quelle dose serait fatale au Vieux, et Gina a poussé Alessandro à en commander en prévention. Elle a vite trouvé comment empoisonner son beau-père, mais a prévenu O’Malley qu’Amy risquait d’y passer avec lui. L’ex flic a simplement répondu que le hasard déciderait si Amy devait vivre ou pas.

Le Vieux a eu beaucoup, beaucoup de chance. Déjà stressé, le cœur fragile, la chloroquine l’aurait mené à une crise cardiaque fatale si notre conversation lui a porté un coup et a provoqué son malaise.

En quelque sorte, mon entêtement lui a sauvé la vie. C’est ironique quand on y pense.

Je croise Amy en rentrant de chez Maddox. Elle sort du bureau du Vieux. Je sens un malaise entre nous. Après tout, j’ai buté son ex-mari. Mais elle me prend les mains.

— Merci de lui avoir sauvé la vie, dit-elle simplement avant de continuer son chemin.

Elle vient de me donner l’absolution pour mon crime. Son ex-mari a tenté de tuer son nouvel amour et elle ne va pas pleurer sa mort. Après tout, pensé-je cyniquement, si O’Malley avait accepté que sa femme le quitte, il serait encore en vie et Gina aussi. Je ne vais pas verser des larmes sur un type qui a fait tant de mal à ma famille.

— Entre, fait le Vieux lorsque je frappe à sa porte.

Il est assis sur le canapé en cuir noir de son bureau, devant la bibliothèque, et consulte sa tablette, ses lunettes perchées sur le bout de son nez.

— Comment te sens-tu ? demandé-je avant de m’asseoir.

— Bien, bien, fait mon grand-père d’un ton impatient. Je suis solide, je m’en remettrais. Et Petrelli dit qu’Amy va bien.

Je sens le soulagement dans sa voix. Il aime Amy beaucoup plus qu’il ne le réalise, peut-être autant qu’il aimait grand-mère. 

— Où sont les autres ? demandé-je, réalisant soudain que la maison est silencieuse.

— Alessandro, Enzo et Michele sont à la maison funéraire. Petrelli nous a fait un certificat de décès en bonne et due forme, pendant qu’il était là. Maria cherche des vêtements pour sa mère.

— Comment réagissent-ils ?

Le Vieux enlève ses lunettes et se frotte les yeux. Il y a quelques rides de plus sur son visage.

— Que veux-tu que je te dise ? Gina a trahi, mais je ne souhaitais pas qu’elle finisse comme ça. Si elle n’avait pas eu ce geste, j’aurais demandé à Alessandro de l’envoyer loin d’ici et de ne plus jamais revoir les nôtres. Ah, pendant que j’y pense, pour les petits, leur grand-mère est morte en nettoyant son arme et il en sera toujours ainsi, est-ce que c’est compris ?

— Oui, grand-père.

Un nouveau secret de famille qui vient s’ajouter à la longue liste de la famille Beneventi. Je suis certain que j’en ignore plusieurs, parce que j’étais trop jeune ou même pas encore né et que le Vieux a ordonné le silence.

— Tu étais avec ton petit ami ? demande-t-il soudain.

— Oui. J’avais besoin de sortir d’ici et de réfléchir. Il faut que nous parlions, grand-père.

Il soupire.

— Encore, maugré-t-il.

— Je vais partir, annoncé-je. Je vais quitter les affaires Beneventi et monter mon propre business. Je le ferai avec ou sans ta bénédiction.

— C’est Striker qui t’a monté la tête ?

— Maddox n’a rien à voir avec tout cela, réponds-je d’un ton ferme. Je voulais partir avant même qu’on ait une liaison. Je n’en peux plus de la famille, grand-père. Je ne veux plus travailler avec eux, et je ne veux certainement pas prendre la direction du clan après toi.

— Et qu’est-ce que tu veux faire ? Aller bosser pour Hunter ?

— Certainement pas ! Je vais monter mon business.

— Dans quoi ? Parce que je te signale que les jeux et les cages sont tenus par Hunter et la came et les paris sportifs, c’est nous. Si tu viens marcher sur nos plates-bandes, tu te feras virer.

— Il y a des tas d’affaires à monter hors de ces domaines. Du business lucratif, à partir de montages financiers, qui rapportent beaucoup. Ce n’est pas un coup de tête, grand-père. J’ai étudié mon dossier, je suis prêt.

— Et tu penses que tu y arriveras mieux à Chicago ? demande le Vieux.

C’est à mon tour de soupirer. J’aurais dû me douter que l’un de mes contacts allait l’appeler. Maddox a raison, on n’échappe pas aux Beneventi, même dans une autre ville.

— Chicago était une idée à laquelle je n’ai pas donné suite, mens-je. Je vais rester ici, mais je pense plutôt monter mon business à New York.

— Et vivre avec Striker ?

— Oui.

Je m’avance beaucoup. Après tout, Maddox et moi n’avons pas encore fait de projets à ce sujet. Tout va tellement vite maintenant que nous n’avons pas eu le temps d’en parler.

— Et si je mets mon veto ? lance grand-père comme il lancerait une paire de dés.

— Alors, je devrais me tourner vers tes ennemis pour trouver des partenaires de business, ou même me lancer dans des affaires légales et foutre la hante au clan. Et n’oublie pas que Maddox est non seulement l’employé, mais aussi l’ami de Hunter. Le chef de gang peut être mécontent de notre relation, mais l’ami se réjouira du bonheur de Maddox.

Je m’avance énormément, je bluffe en grand, parce que je doute que Hunter soit aussi sentimental lorsqu’on en vient aux histoires entre gangs, mais j’ai la rage au cœur et je suis prêt à mentir comme un arracheur de dents s’il le faut.

Le Vieux tapote l’accoudoir du canapé d’un doigt énervé.

— Tu sais qui tu me rappelles ? demande-t-il. Ta grand-mère ! Quand elle avait une idée en tête, elle ne l’avait pas ailleurs.

— Je prends cela comme un compliment, souris-je.

Je sais que cela en est un. Grand-mère était comme toutes les femmes du clan, qu’elle soit de sang Beneventi ou pas, une âme forte.

— Le clan va partir en couilles, dit brusquement le Vieux. Ni ton père ni Flavio n’ont ton génie des affaires. Et je ne parle même pas d’Enzo. Quand à Michele, il n’est pas un Beneventi. Et s’il faut que j’attende que les petits soient adultes…

— Mais bordel, qu’est-ce que ça peut te foutre de savoir ce que deviendra le clan après ta mort ? m’exclamé-je. Tu ne seras plus là pour le voir ! Et papa comme Flavio, et crois-moi, ça me fait mal au cul de dire ça de mon frère, sont capables de mener les affaires de la famille. Et Enzo et Michele aussi.

— Tu es jeune, Ash, répond mon grand-père avec douceur. Tu ne sais pas que c’est de contempler la mort et de savoir que tout ce qui restera de toi sur cette terre sera vite effacé.

— Tu laisseras toute ta descendance, et aussi toutes les bonnes choses que tu as faites, réponds-je. Tu laisseras le souvenir des bons moments. Et puis le temps passera et le monde t’oubliera, comme il a oublié nos ancêtres. C’est la vie.

Grand-père se met à rire.

— Tu deviens philosophe, maintenant ? A ton âge ?

— Quand je bute un type avant le petit-déjeuner, ça m’arrive, rétorqué-je.

— Tu ne cèderas pas, n’est-ce pas ? Tu partiras, avec ou sans mon accord ?

— Il y a un beau parchemin quelque part à Washington qui disent que tous les hommes naissent libres, dis-je. En tant que citoyen américain, cela me concerne.

— Tu me cours sur le système, Ash, tu le sais ? grogne le Vieux.

— Alors, mieux vaut que je m’éloigne, rétorqué-je.

Il me dévisage pendant cinq longues secondes, puis se renfonce dans le canapé.

— Très bien. Je n’ai jamais retenu un membre de ma famille contre son gré, ta tante peut en témoigner, lance-t-il.

— Je ne compte pas épouser un flic, fais-je, indigné.

— Tu peux partir et monter ton propre business, et vivre avec qui tu veux, fait le Vieux. Mais à partir du moment où tu quittes le clan, tu perds les privilèges qui vont avec. Si tu te retrouves dans la merde, tu te débrouilles seul. Si tu te fais arrêter, ne viens pas pleurer pour que je te sorte de taule. Si…

— Je sais tout cela, l’interrompé-je. Je suis un grand garçon et je peux me débrouiller seul. J’ai simplement besoin de ta parole que tu ne tenteras pas de me mettre les bâtons dans les roues.

— Tu as ma parole, espèce de tête de lard.

Je souris, il sourit aussi.

— Allez, viens embrasser ton grand-père et file, dit-il d’une voix un peu enrouée. Et si Hunter a un souci à propos de toute cette histoire, tu te démerdes avec lui. Mais sois assuré que s’il te bute, je le descendrais moi-même.

Je prends mon grand-père dans mes bras et je fais mes adieux au Vieux.

RENEGADES MADDOX EPISODE 32

Maddox

Ma mère est intarissable sur son nouvel appartement et la générosité de Pax. Elle a pu le visiter en personne (son nouveau home sweet home, pas mon boss), et elle est sur un petit nuage. Elle est en train de faire ses cartons dans la joie et la bonne humeur.

Dans le genre mauvais timing, ça se pose un peu là. Je me racle la gorge avant de me lancer et de lui apprendre que je suis tombé amoureux pendant le confinement. Je lui raconte toute l’histoire et je vois son visage passer par toutes les nuances de l’amour et l’inquiétude maternelle.

— Et tu veux tout plaquer pour suivre cet homme à Chicago ? demande-t-elle. Maddox, mon fils, je suis très heureuse que tu sois amoureux, mais tu ne crois pas que tu vas un peu vite ? Est-ce que toi, tu as envie de tout quitter ? Tu n’es pas bien dans ton job ?

— Je croyais que tu détestais mon job, fais-je remarquer.

— Je n’aime ni te voir te battre dans ces cages ni travailler pour un gangster, c’est vrai, reconnait-elle. Mais j’aime encore moins l’idée de te voir partir à Chicago pour potentiellement monter une affaire avec un homme qui a plus l’air de faire un caprice qu’autre chose.

— Un caprice ? m’indigné-je.

— Je sais qui sont les Beneventi, et je sais comment ce genre de clan fonctionne, rétorque ma daronne. Tu crois vraiment que partir va changer son nom de famille ? S’il se plante, il pourra toujours revenir chez lui. Toi, tu te retrouveras le bec dans l’eau et juste tes yeux pour pleurer.

Pax savait exactement ce qu’il faisait en me disant de parler d’Ash à ma mère. Il la connait et il savait exactement comment elle allait réagir. Elle n’a rien d’une sentimentale et d’une romantique. La vie lui a appris à être pragmatique, surtout quand elle s’est retrouvée enceinte et que mon père est parti sans laisser d’adresse. Dans ses valeurs, il y a d’abord le travail pour être indépendante, ensuite seulement viennent les sentiments. Je sais qu’elle a eu des histoires d’amour après mon père, mais elle n’a jamais laissé un homme la mettre à nouveau en situation de vulnérabilité. Elle a son appartement, sa voiture, son travail et sa vie. Les hommes viennent après.

— Je veux que tu réfléchisses bien avant de tout envoyer balader, martèle ma mère. Pense à tout ce que tu as. Tu aimes ton boulot, tu me l’as assez dit. Si tu montes un autre ring, ce sera avec l’argent de ce Beneventi, n’est-ce pas ? Il sera ton amant et ton boss. Ce n’est pas une bonne combinaison, du tout.

Elle me laisse sur ces mots et je pousse un profond soupir. Je me laisse tomber sur le canapé et j’allume machinalement la télé.

Dehors, dans la vraie vie, les gens manifestent au nom de Black Lives Matter. Depuis plusieurs jours, le couvre-feu a été décrété à New York. A Greenville, c’est beaucoup plus calme. Les manifestants font entendre leur voix dans le calme, et les flics, menés par Morrow, sont venus s’agenouiller avec eux en signe de solidarité. Le maire Hughes est venu, a fait un petit speech impromptu, avant de poser la main sur le cœur, tête baissée, pendant que le reste de la foule mettait un genou à terre. Vu son âge et son état de santé, les gens ont apprécié le geste. Depuis qu’Edwards a pris sa retraite, il y a eu un grand ménage dans le commissariat central et les différents postes de la ville. Je ne dis pas que Greenville a une police exempte de tout reproche, mais ça va nettement mieux que dans d’autres villes.

 Je devrais être avec eux, mais Pax a spécifiquement envoyé un email à chacun de ses collaborateurs précisant bien que s’il était entièrement d’accord avec la cause défendue, ce dont je ne doute pas, il était hors de question pour ses hommes de risquer de se faire arrêter au cours d’une manifestation. On sait bien quand on entre dans un poste de police, menottes aux poignets, on ne sait pas quand on en ressort, surtout quand on est un gangster. Je n’ai pas de casier, mais je pourrais vite en avoir un si on ressort de vieux dossiers. Les flics, et Morrow en premier, savent pour qui je travaille, ce que je fais, et je fais confiance à leur imagination pour me faire plonger si jamais je me fais arrêter même pour un autre motif. Pax me protège, il a des contacts, une solide amitié avec le maire Hughes, mais il ne fait pas non plus des miracles.

Et puis j’ai quand même tiré sur un homme, cette nuit. Je n’en ai pas parlé à Pax et je m’en veux. Ash m’a assuré que son équipe de nettoyeurs s’occupait de tout. J’ai soigneusement nettoyé mon arme, qui n’était pas déclarée, et je l’ai démontée avant de la faire disparaitre. Ce n’est pas la première fois, ni la dernière, j’imagine. Je ne me sens pas coupable d’avoir tiré. A partir du moment où j’ai décidé d’accompagner Ash, je savais que je prenais parti.

Si c’était à refaire, j’agirais de la même façon. Si Ash y était allé seul, il aurait pu se faire descendre. Et cela, je ne pourrais pas vivre avec.

Je suis vraiment amoureux.

Mais je n’ai pas envie de quitter Greenville, Pax et le club de MMA. Ma mère a raison sur ce point. J’aime mon boulot. Hunter fait partie de ma famille. Je n’ai aucun envie d’aller m’installer à Chicago où je ne connais personne. J’ai mis des années à me constituer un réseau d’alliés, à avoir des types qui me sont redevables, et je n’ai pas envie de foutre tout cela en l’air.

Pas plus que je n’ai envie de quitter Ash.

On dirait que le monde entier conspire pour nous séparer et ça me met en rogne. Je ne demande pas grand-chose, juste de pouvoir aimer, enfin. J’en ai assez d’être toujours celui qui reste seul, ce bon vieux Maddox, sur qui on peut toujours compter. Ma mère a raison sur un point : je n’ai pas vraiment envie de partir. J’aime bien mon job, je suis fier de ce que j’ai accompli et je n’ai aucune envie de devoir tout recommencer dans une ville qui ne m’attire pas plus que cela. Je n’ai rien d’un entrepreneur et ne suis pas un leader. Ce n’est pas une révélation. J’ai bâti un ring pour Pax, je m’y produis parfois, et j’aimerais bien continuer.

Mais je refuse de quitter Ash.

J’en suis à faire les cent pas dans mon salon quand l’homme de mes pensées me texte pour demander s’il peut venir. Je lui dis que oui, mais que faire le mur en plein jour va se voir. Ce à quoi il me répond qu’il va pour la première fois passer par le portail. Il met donc dix minutes au lieu de cinq pour me rejoindre. On observe le rituel du lavage de main et du masque soigneusement jeté avant de se jeter dans les bras l’un de l’autre.

— Je suis mort, soupire Ash en se laissant tomber sur le canapé.

— Tant que ce n’est qu’une figure de style, ça me va, souris-je. Ton grand-père est de retour ? Vous avez découvert qui est le traitre ?

— Tu n’as pas vu passer le fourgon mortuaire ? demande-t-il.

Il est sérieux ?

— Non. Qui ?

— Ma tante Gina. Elle s’est tuée en nettoyant son arme.

— C’était elle, la coupable ?

— Oui. A cause de la mort de mon cousin, Ettore.

Ash me raconte l’histoire dans les grandes lignes. Je peux comprendre la défunte. Son fils est mort et elle a cherché un coupable.

— Et le type sur lequel j’ai tiré ? demandé-je.

— Un flic à la retraite. Lui aussi en voulait au Vieux, mais pour une autre raison.

Merde ! Je n’aime pas cela du tout. Se trucider entre gangsters est une chose, buter un flic peut vous mener droit à la chaise électrique.

— Où est le corps ? demandé-je, un peu stressé.

Ash se frotte les yeux. Il a vraiment l’air épuisé.

— Ne t’inquiète pas, mon équipe de nettoyeurs est efficace. Les balles ont été retirées des corps, et les trois types, trois frères et trois ex-flics, vont disparaitre. Je n’ai jamais eu de soucis avec eux. L’arme ?

— Je m’en suis occupé.

On se regarde et on échange un rire amer. Ce ne sont plus les amants qui se parlent, mais des pros.

— Qu’est-ce que ta tante fricotait avec un ex-flic ? demandé-je, curieux.

Ash me résume les grandes lignes et je ne peux que secouer la tête. C’est carrément tordu.

— Tu avais vu juste dès le début, conclut-il. On essayait bien de tuer le Vieux. Il n’y a que le coup de l’ascenseur qui soit vraiment un accident.

— Qu’est-ce qui va se passer, maintenant ? demandé-je. Pour ta famille ?

— Je ne sais pas et je m’en fous, répond Ash avec un grand soupir. Tu comprends pourquoi j’en ai ma claque des Beneventi ? C’est toujours comme ça. Il y a toujours des drames, c’est dans notre ADN. Je vais aller voir le Vieux et lui dire que je fous le camp. Il le prendra comme il le voudra.

— Il va te déshériter.

— Je m’en tape. J’ai suffisamment mis de côté pour voir venir et je n’ai jamais compté sur l’héritage. Mieux, je n’en veux pas. Il n’a qu’à passer la main à mon père, puis à Flavio, et ensuite aux jumeaux, encore que j’aime trop mes petits soleils pour leur souhaiter une vie pareille !

Il me prend la main.

— Je vais partir, dit-il. Viendras-tu avec moi ?

Le moment de vérité est arrivé.

— Je ne veux pas quitter Greenville, dis-je.

Le visage d’Ash se défait lentement sous mes yeux. Et tout à coup, il prononce les mots qui me font tout remettre en question.

— S’il te plait, Maddox, ne me fais pas ce coup-là. Je t’aime.

J’ai le cœur qui explose et qui fond en même temps. En tout cas, j’ai chaud dans la poitrine, et une boule se forme soudain dans ma gorge. J’attire Ash contre moi.

— Je t’aime aussi, dis-je, parce que c’est la vérité.

Ash a les larmes aux yeux. Je le serre contre moi de toutes mes forces, jusqu’à ce qu’il proteste que je suis en train de lui briser les côtes. On rigole, on renifle un peu, avant d’échanger un baiser presque timide.

— Je t’aime, répète-t-il. Je veux vivre avec toi.

— Alors, reste, dis-je. Reste ici. Je ne peux pas partir, Ash. J’ai toute ma vie ici. J’ai eu du mal à me construire une carrière digne de ce nom, et je n’ai pas envie de l’abandonner. Mais je ne veux pas non plus te laisser partir. Je t’aime.

Ash s’appuie contre moi et je l’enlace comme pour le retenir. Depuis le début de cette histoire, j’ai l’impression que le vieux Luca plane sur nous comme une ombre maléfique et je commence à en avoir marre.

— Je vais trouver une solution, dit brusquement Ash. Au début, avant qu’on se rapproche, partir me semblait l’unique solution. Mais jamais le Vieux ne me laissera tranquille si je ne gagne pas ma liberté. Je ne lui demande pas une faveur, bon sang ! Je veux juste ce qui est à moi. Ma liberté.

Il a pris un ton résolu et je m’inquiète un peu. Il est fatigué, je peux le lire dans chacun de ses gestes, dans sa voix rauque et ses paroles plus lentes qu’habituellement. Il est ce point de fatigue où les solutions les plus simples sont souvent les plus radicales.

— Que vas-tu faire ?

— Parler au Vieux. S’il ne fait pas un nouveau malaise, je sortirais libre de cet entretien, ou je n’en sortirais pas du tout.

Il se dégage, se lève et effleure mes lèvres.

— Je reviens, dit-il.

RENEGADES MADDOX EPISODE 31

Ash

Je ne fais pas durer le suspense plus longtemps. Je balance le téléphone et les médicaments devant mon oncle Alessandro. Il devient blême et me regarde d’un air d’incompréhension totale.

— Ce n’est pas moi, bégaye Alessandro en regardant grand-père. Je te jure, papa, ce n’est pas moi. Je n’y suis pour rien. La chloro-machin, c’était au cas où un d’entre nous tomberait malade. Et je n’ai jamais vu ce téléphone !

— Tu as payé la choroquine avec ta carte, dis-je. J’ai la preuve !

— Oui, bien sûr. Je l’ai achetée, parce que…

Et il regarde sa femme.

Gina n’a pas bronché. Assise en face de son mari, elle est impassible, ce qui ne lui ressemble pas. Ses lèvres sont pincées.

— Tu m’as dit que c’était par sécurité, parce que tout le monde allait se jeter dessus, finit Alessandro en se tournant vers elle. C’est toi qui m’as dit d’en commander.

Grand-père braque son regard sur Gina.

— Tu as quelque chose à dire ? demande-t-il.

— J’ai dit à Alessandro d’en commander, oui, lâche-t-elle entre ses dents serrées. Parce que le président a dit que c’était le seul remède contre le virus. Je ne voulais pas qu’on tombe malade et qu’il n’y ait pas de médicaments pour nous soigner.

— La facture dit qu’il y avait vingt flacons, dis-je en reprenant mon portable. Je n’en vois que douze. Où sont les autres ?

— Je ne sais pas, balbutie Alessandro. Je n’ai jamais vu le colis, c’est Gina qui l’a reçu et s’en est occupé. Elle a dit que ça me ferait marquer des points devant papa si on tombait malade, qu’on aurait le remède à proposer avant tout le monde.

Je connais mon oncle. Je travaille avec lui. L’idée de la chloroquine ne vient pas de lui. Il n’est pas du genre à échafauder des plans aussi sophistiqués pour éliminer quelqu’un. Il y va au flingue et à la batte de base-ball, son grand favori. Je ne le vois pas penser à mettre un fil en travers d’un escalier. Pousser quelqu’un, oui, c’est plus son style. Quand à mélanger le bon dosage de médicaments dans du lait en poudre pour provoquer un malaise cardiaque chez son père, c’est nettement au-dessus de ses capacités intellectuelles.

Alessandro n’a jamais protesté quand le Vieux parlait de laisser la direction du clan à mon père. Il est l’aîné, mais il connait ses limites, et il préfère profiter de la vie que de se prendre toutes les responsabilités sur le dos. Tant qu’on le respecte et qu’on a peur de lui, tant qu’il peut s’amuser, boire, manger de bons restaurants et tromper sa femme avec des jolies filles, il est content.

Mais tante Gina est coupée dans une autre étoffe. Elle ne craque pas sous la pression, je l’ai déjà remarqué. Pour l’instant, elle se tient tranquille, comme si elle n’était pas concernée par les faits.

— Où sont les flacons manquants, Gina ? demandé-je.

Elle hausse les épaules.

— Comment veux-tu que je le sache ? J’ai reçu le carton, je l’ai mis dans le placard et je n’y ai plus touché. Quant à ce téléphone, je ne l’ai jamais vu. Alors, avant d’accuser mon mari, je te prie de fournir des preuves.

Et si elle avait raison ? Si quelqu’un, sentant qu’il ou elle allait être découvert, avait caché les preuves incriminantes dans leur chambre ? Sauf qu’elles sont fermées quand les adultes n’y sont pas. Mais les femmes se rendent visite toute la journée, ouvrent les armoires, comparent leurs robes et leurs bijoux, se prêtent des affaires. Glisser un téléphone n’aurait pas été difficile. Le carton de médicaments était derrière des boites à chaussures, le téléphone par contre, était au milieu de protections hygiéniques.

J’ai fouillé les téléphones de O’Malley et celui que je viens de trouver. Les textos ne m’ont rien appris de plus, ils sont factuels, des lieux de rendez-vous, des constats d’échec lors de la mort de Tony, et le fait que le traitre sait où se procurer de la chloroquine. Au vu des dates, le médicament n’a pas été commandé pour empoisonner grand-père, mais quelqu’un a soit découvert son existence soit a eu l’idée de s’en servir pour tuer. Il y a ensuite des échanges annonçant que le traitre a trouvé les bons dosages sur Internet.

O’Malley n’a pas annoncé à son complice qu’il se rendait à l’hôpital pour tuer le Vieux. Même pour lui ou elle, l’agitation de cette nuit a été une surprise. Mais cela a dû l’alarmer, d’où peut-être un geste désespéré pour cacher le téléphone dans la chambre d’Alessandro et Gina, les détenteurs de la chloroquine. En plus, le cacher au milieu de protections périodiques est malin et pointe plutôt vers une femme. Un homme est toujours gêné par ce genre d’affaires et les fouille rapidement. J’ai bien failli passer à côté du téléphone. Si je n’avais pas trouvé les flacons de médicaments en premier, je n’aurais pas fouillé le paquet de protections périodiques, je l’avoue. C’était extrêmement malin de la part du coupable de cacher le téléphone à cet endroit.

— Oncle Alessandro, as-tu parlé à quelqu’un de la commande de chloroquine ? demandé-je.

— Non ! s’exclame mon oncle. Gina m’a dit de la fermer, que ce serait une surprise si on tombait malade.

— Tu en as forcément parlé à quelqu’un, lance Gina d’un ton rogue. Tu es incapable de la fermer.

— Si je te suis bien, Gina, tu es en train de dire que quelqu’un aurait volé les flacons de médicaments dans ton armoire, et qu’ensuite cette même personne aurait caché le téléphone au milieu de tes serviettes hygiéniques ? fais-je.

— Ce n’est pas moi qui aie pris les flacons ni caché le téléphone, répond ma tante d’un ton froid. C’est un vrai moulin, ici, tout le monde entre et sort des chambres.

— Et depuis quand tu as besoin de protections hygiéniques ? lance brusquement ma mère. Ça fait cinq ans que tu es ménopausée.

Je vois Gina se troubler.

— C’est un vieux paquet que j’ai oublié de jeter. 

Les hommes oublient le dramatique de la situation pour se racler la gorge ou regarder leur assiette. Pas moi. Je réfléchis à toute vitesse. Gina a des serviettes alors qu’elle n’en a plus besoin. Elle a dû faire ses valises comme nous, en vitesse, lorsque le Vieux a ordonné le confinement. Et elle a pensé à prendre une chose dont elle n’avait plus besoin ?

Je reprends le sachet plastique contenant le téléphone et les flacons de médicaments.

— On va bien voir, dis-je. Je n’ai pas touché le téléphone en le prenant, j’avais des gants. On va faire un relevé d’empreintes.

Il y a un grand silence. Tous les visages s’animent, beaucoup secouent la tête. Alessandro est livide, il tremble et ne sait plus où se mettre. Il est conscient d’être le suspect numéro un.

— Ce n’est pas moi, balbutie-t-il. Tu me connais, papa. Tu sais que ce n’est pas moi. Je n’ai jamais touché ce téléphone.

— Oh, arrête avec tes pleurnicheries ! s’exclame Gina d’un ton dégoûté.

Je rive mon regard à celui de ma tante. Et c’est là que je comprends qu’elle est la coupable. Elle capte mon regard, me le rend, et se met à trembler, mais pas de peur. Elle est en colère. Elle serre convulsivement les poings et brusquement, elle se lève, repoussant sa chaise avec tant de brusquerie qu’elle tombe par terre. Son visage se tord soudain sous l’effet de la rage.

— Eh bien oui, c’est moi qui aie essayé de vous tuer ! hurle-t-elle au Vieux. Et je regrette d’avoir échoué ! Vous êtes un meurtrier ! Vous ne savez que prendre des vies !

Tout le monde s’est écarté de Gina, Carla la première, et la regarde avec des yeux ronds. Grand-père n’a pas bronché.

— Prendre des vies ? répète-t-il seulement.

— Ettore ! rétorque Gina dans un cri de bête blessée. Mon fils ! Mon petit ! Vous l’avez tué !

Personne ne prononce un mot. La mort d’Ettore est encore un sujet sensible. J’étais adolescent quand mon cousin s’est fait descendre par un petit gang rival que le Vieux a anéanti par la suite. C’était la première fois qu’Ettore allait sur le terrain tout seul, du moins sans son père ou le mien, avec trois hommes de confiance. Ils se sont tous fait massacrer après être tombés dans un piège.

Gina s’est effondrée après la mort de son fils. Elle a fait une longue dépression, et elle a pris des médicaments pendant des années. Même encore maintenant, aux alentours de la date anniversaire de la mort d’Ettore, elle reste chez elle et se met au lit.

— Je vous ai supplié de ne pas l’envoyer sur le terrain, reprend Gina d’une voix déchirée. Je vous ai dit qu’il n’était pas prêt. Mais vous l’avez fait quand même ! Vous avez dit qu’il était temps qu’il devienne un homme ! Et il en est mort !

— Gina, arrête, fait mon oncle Alessandro d’une voix éteinte. Tu sais très bien que ce n’est pas la faute de mon père. Personne ne pouvait prévoir ce qui allait se passer.

— Gina, on n’est pas dans une famille d’avocats, intervient ma mère. On sait très bien que nos maris et nos fils peuvent se faire tuer.

Gina se tourne vers elle, les yeux étincelants.

— Tu as perdu un fils, toi ? Non ! Alors ferme-la !

— Gina, ça suffit ! s’écrie Alessandro en se levant. J’ai perdu mon fils, moi aussi. Il voulait aller sur le terrain, il voulait faire ses preuves ! Personne ne l’a forcé.

Enzo et Flavio approuvent.

— Il jubilait à l’idée que grand-père lui fasse enfin confiance, se souvient mon frère. Il voulait y aller.

C’est aussi le souvenir que j’en garde, mais je préfère me taire. Je revois Ettore arriver chez nous, et venir nous raconter qu’il avait enfin sa première mission importante.

Grand-père se lève lentement. Je réalise tout à coup à quel point il a l’air fatigué.

— Si tu avais quelque chose à me reprocher, Gina, il fallait venir me le dire en face.

— Qu’est-ce que ça aurait changé ? rétorque ma tante. Vous auriez ressuscité mon petit ? Je voulais vous voir crever ! Je veux vous voir crever ! Tous !

Et brusquement, Gina saisit un couteau sur la table et se jette sur le Vieux. C’est si rapide que seul l’un des gardes du corps, Leonetti, qui se tenait juste derrière grand-père, a le temps d’intervenir. Il ceinture Gina, réussit à lui faire lâcher le couteau, qui tombe au sol avec un bruit sec, mais brusquement, ma tante se retrouve avec une arme à la main. Elle a réussi à saisir le pistolet du garde du corps, le lève, veut tirer, mais Leonetti se met littéralement entre elle et le Vieux et ils se battent pour le contrôle du flingue. Un coup de feu part.

Aucun de nous n’a eu le temps de faire plus de quelques pas tellement c’est arrivé vite. Gina et Leonetti glissent au sol, enlacés dans une parodie d’étreinte amoureuse. On a tous sortis nos armes, mais aucun de nous n’ose la braquer sur Gina.

Leonetti se dégage lentement, et Gina reste allongée, la main encore crispée sur le pistolet. Une tâche rouge s’épanouit en plein milieu de sa poitrine, et ses yeux ne nous voient déjà plus. Vite fait, je me baisse et je saisis l’arme de ses doigts encore crispés, histoire d’éviter un ultime accident. Gina rend son dernier soupir.

— Mama ! hurle Maria en se précipitant sur le corps de sa mère.

Enzo s’appuie sur sa femme, et Alessandro reste bouche bée, comme s’il ne comprenait pas ce qui vient d’arriver. Une larme coule sur la joue ridée du Vieux.

RENEGADES MADDOX EPISODES 29 & 30

CHAPITRE 29

Ash

Je prends la boite de lait en poudre. Elle est presque terminée.

— Tu l’as entamée quand ? demandé-je à Amy qui est allée vider sa tasse dans l’évier.

— Je ne sais pas. Une dizaine de jours. On en met juste une cuillère ou deux.

Autrement dit, la personne qui a mélangé le lait avec les comprimés  a dû commencer dès que la boite a été ouverte. Je vérifie les autres. Elles sont fermées par un couvercle en plastique amovible, et un opercule en aluminium scellé. Il est intact sur les six boites restantes.

— Quelqu’un d’autre en a pris ? demandé-je.

Amy réfléchit, puis secoue négativement la tête.

— Ne dis rien à personne, recommandé-je. Je vais faire analyser ça. Ah, grand-père veut qu’on commande de la nourriture venant de l’extérieur pour le petit déj.

— Tu lui as parlé ? Quand ? s’étonne Amy.

— Il te le dira lui-même. Ne t’inquiète pas. Tu te sens bien ? Ton cœur ?

Amy me regarde comme si j’étais une sorte de devin.

— J’ai eu des palpitations ces derniers jours. Comment le sais-tu ? Qu’y a-t-il dans ce lait ?

— De la chloroquine. Garde ça pour toi. Je vais appeler le docteur Petrelli pour qu’il vienne t’examiner.

Amy devient toute pâle et je m’en veux de ma brutalité. La pauvre ne sait pas que son ex et surtout le père de ses enfants est mort, et que je suis celui qui l’a abattu.

— Alors Luca avait raison ? souffle-t-elle. On voulait bien le tuer ?

— Oui. Je ne sais pas encore qui. Ne fais rien, ne dis rien, laisse-moi gérer, d’accord ?

Amy accepte machinalement. J’appelle grand-père, qui est en train de se préparer pour rentrer, puis Petrelli qui m’assure qu’il viendra dans la matinée, mais me prévient qu’il faudra peut-être hospitaliser Amy. Et merde ! Je tiens à ma belle-grand-mère, si ce terme existe.

Je ressors sans même avoir pris de café pour foncer à l’un de nos entrepôts en banlieue. En sous-sol, il y a toute une installation pour préparer certains cocktails qui font planer, et les labos n’ont jamais cessé de tourner pendant le confinement. Les gars travaillent toute l’année en combinaisons et masques, de toute façon, et ils sont protégés. On a juste veillé à ce qu’ils soient espacés, on a fait mettre des fontaines de gel hydroalcoolique et placardé des affiches rappelant les gestes barrières. Les types sont testés et pour l’instant, on n’a eu aucun cas positif.

Je mets masque et gants pour entrer. J’avise le chef du labo, Linetti, un chimiste qui s’est fait virer de son ancienne boite parce qu’il trafiquait pour son compte, et que grand-père a récupéré et nommé chef de projets. Je pose la boite devant lui.

— Je veux que tu m’analyses ça tout de suite, dis-je. Regarde si ça contient de la chloroquine, et si oui, en quelle quantité.

Linetti, à travers ses lunettes de protection, me regarde et soupire.

— Je vais voir si j’ai le bon réactif, dit-il en se tournant vers l’armoire en verre derrière lui, remplie de petites fioles.

— Tu ne peux pas mettre un échantillon sur une plaquette et regarder au microscope ? demandé-je.

— Tu veux m’apprendre mon métier ? suggère-t-il. Il me faut un réactif.

Il fouille dans son armoire et finit par brandir une petite fiole.

— Tu as de la chance.

Je le regarde prendre de la poudre, en mettre dans une éprouvette, verser une solution liquide, puis son réactif, et mélanger le tout. Le liquide devient d’abord bleu, puis violet, et finit rouge.

— Positif, annonce-t-il.

— Combien par gramme ?

— Je ne pourrais pas te le dire avant quelques heures, me répond Linetti. Il faut faire des dosages…

— Okay, fais-le, et tiens-moi au courant. C’est urgent, tu laisses tout tomber et tu ne fais que ça.

— Si je peux me permettre un conseil, Ash, fait-il, ne te lance pas là dedans. Personne ne sait si ce médicament est efficace et je doute qu’un trafic soit rentable.

— Cela n’a rien à voir, l’assuré-je. Ah, garde ça pour toi. Tu n’en parles qu’à moi et au Vieux, à personne d’autre, ni mon père ni mon oncle, ni ta femme.

— Je suis veuf.

Merde. J’avais oublié.

— Pardon, soupiré-je. Je suis sur les nerfs.

— C’est ce que je vois. Je m’en occupe.

Je texte grand-père pour lui annoncer que j’ai trouvé comment on l’avait empoisonné. Il est presque arrivé à la maison et il m’annonce qu’il va réunir tout le monde à la table du petit déjeuner. Ce sera à moi de fouiller les chambres pendant le repas.

Lorsque je rentre à la casa Beneventi, il est déjà là. J’entends les bruits de conversation et les rires qui viennent de la salle à manger. Les petits ont l’air surexcité parce que le petit déj est différent, avec des pancakes qu’ils adorent. Leonetti m’attend dans le hall.

— Monsieur Luca m’a chargé de vous ouvrir les portes, monsieur Ash.

Le Vieux a un passe pour toutes les pièces de sa propre maison, ce qui est normal. Pris dans le feu de l’action, je n’ai pas réalisé ce qui va se passer. Je vais découvrir qui, parmi ma propre famille, a essayé de tuer le Vieux et Amy, qui s’est allié avec O’Malley, qui a trahi. Et j’ai le cœur qui se serre à l’idée que ça puisse être mon propre frère, même si je ne déborde pas d’amour pour lui. Je préfère ne pas imaginer que ce soit mon père on ou mon oncle. Même les cousins ne me semblent pas des suspects crédibles à mes yeux.

— Finissons-en, dis-je en sortant le téléphone de O’Malley de ma poche. On commence par la chambre de Flavio.

J’ai déjà fouillé pas mal de pièces dans ma vie, mais j’ai vraiment l’impression de commettre un acte sacrilège en cherchant dans les affaires de mon frère et de ma belle-sœur. Je regarde même dans l’armoire de la chambre des jumeaux, mais je ne trouve rien.

Si on doit en arriver à la fouille au corps, je vais être mal.

Je passe à la chambre de mes parents, et je me sens encore plus mal en ouvrant les tiroirs des commodes et en regardant dans les penderies. Là encore, je ne trouve rien, du moins pas de téléphone ou de médicaments. Je trouve certaines affaires que j’aurais préféré ne pas voir, vu que ça concerne la vie privée de mes parents. Mais j’ai promis au Vieux que je m’acquitterai de cette tâche moi-même et je tiens parole.

— Nous n’avons plus beaucoup de temps, monsieur, m’annonce Leonetti alors qu’il ouvre la porte de la chambre de Maria et Michele.

— Noté.

Je me dépêche. On passe de chambre en chambre. Je veux toute les fouiller, même si je trouve les preuves avant. Je veux être sûr d’avoir toutes les personnes impliquées.

Lorsque je trouve ce que je suis venu chercher, à savoir le téléphone prépayé et une dizaine de boites de chloroquine, mon cœur se serre. Je prends des photos, avant d’empocher mon butin. Je ressors de la chambre, je finis ma tournée d’inspection et je texte à grand-père le nom du coupable. Il me dit de descendre.

J’arrive à la salle à manger alors que le petit déjeuner s’achève. Les enfants ont déjà fini et sont en train de jouer. Le Vieux demande Amy de les emmener dans le jardin. Elle lui jette un regard étonné, mais obéit. Personne n’y prête attention, tout le monde discute, parce que grand-père vient d’annoncer qu’on déconfinait aujourd’hui.

Je regarde les visages les uns après les autres. Grand-père fait un signe à Leonetti. Les gardes du corps ferment les portes et se positionnent pour empêcher quiconque de sortir. Carla, la première, note ma présence, et s’étonne que je ne vienne pas m’asseoir pour manger.

— Que se passe-t-il ? demande-t-elle tout à coup.

Les conversations s’éteignent brusquement. Sur tous les visages, je vois l’étonnement, mais pas d’inquiétude. Le traitre joue très bien la comédie, ce qui m’étonne énormément. Je sors mon portable et je lance une petite recherche informatique. La chloroquine n’est pas venue ici toute seule. On était déjà confinés quand le nom de ce médicament a commencé à se répandre dans le pays.

— J’ai demandé à Ash de mener une petite enquête, commence mon grand-père. Je voulais savoir qui a essayé de me tuer.

Il y a un flottement, puis mon père se lance.

— Tu as identifié le tireur ? demande-t-il.

— Quel tireur ? s’exclame Carla.

— Cette nuit, à l’hôpital, un homme a essayé de me tuer, explique le Vieux. Minelli et Romano sont morts en me protégeant, et c’est grâce à Ash si je suis encore en vie. Mais avant de mourir, le tireur, dont l’identité importe peu, a dit avoir un complice au sein même de cette maison. Une personne assise autour de cette table est un traitre.

Le silence qui suit n’est pas de Mozart.

Le Vieux me fait signe de prendre la suite.

— Une personne dans cette maison a d’abord tenté de tuer grand-père en augmentant sa dose de pilules pour le cœur, puis a piégé l’escalier en tendant un fil en travers des marches, dis-je. Comme c’est ce pauvre Tony qui en a été victime, le traitre a alors eu l’idée de mélanger de la chloroquine au lait en poudre que grand-père et Amy mélangent le matin dans leur chicorée. Ce médicament est dangereux pour les personnes qui souffrent du cœur, et il est la cause du malaise de grand-père. J’ai trouvé ceci dans l’une des chambres.

Je sors les boites de médicaments et le téléphone de ma poche. Quant à mon piratage express de plusieurs comptes emails, il vient de me donner un résultat, et ce n’est pas celui que j’attendais.

— Comment as-tu osé fouiller nos chambres ? s’écrie Carla.

— Tais-toi ! ordonne brutalement mon frère. Qui a trahi ?

Les visages et les corps se sont tendus autour de la table. Nous savons tous ce qu’une accusation de trahison, si elle est prouvée, veut dire.

La mort.

CHAPITRE 30

Maddox

Il m’est arrivé d’être plus serein avant de partir en patrouille lorsque j’étais soldat. Pax a compris que c’était grave, je le lis sur son visage.

— D’abord, je veux te remercier pour ce que tu fais pour ma mère. Je suis d’autant plus mal à l’aise pour t’annoncer ce que j’ai à te dire.

— Tu pourrais aller droit au but ? m’interrompt Pax.

— J’ai rencontré quelqu’un pendant le confinement et on a l’intention de partir pour Chicago, lâché-je.

Pax hausse les sourcils.

— Tu as rencontré quelqu’un dans ton appartement ? demande-t-il.

— C’est un voisin. En fait, tu le connais. Il s’agit d’Ash Beneventi.

Autant tout dire tout de suite.

— Sans déconner ? fait Pax, visiblement estomaqué. Tu as mis la main sur l’héritier en personne ?

Je lui raconte notre rapprochement, puis comment nos sentiments ont évolué et enfin la proposition d’Ash.

— Tu es conscient que tu viens de te fourrer dans les emmerdes ? répond seulement Pax. Parce que le vieux Beneventi n’a pas pour habitude de se laisser faire. Il va tout faire pour retenir son petit-fils.

— Tu penses qu’il pourrait me faire descendre ? demandé-je.

— Non, parce que ce serait s’en prendre à un de mes hommes, répond froidement Pax. Je suis quand même étonné qu’il ne m’ait pas contacté pour te rappeler à l’ordre.

— Tu le ferais s’il te le demandait ?

Pax soupire.

— Ecoute, mec, je veux ton bonheur, sois-en assuré, mais je ne vais pas non plus déclencher une guerre des clans pour une histoire qui ne va peut-être pas durer.

— Je l’aime, et il m’a proposé de partir avec lui, m’obstiné-je.

Je sais quand même ce que je ressens.

— Je croirais entendre ma petite sœur quand elle avait quinze ans, riposte-t-il. On vient de vivre un truc exceptionnel. Forcément, les histoires qu’on vit pendant ces moments ont l’air d’être fortes. Mais attend que tout revienne à la normale, et vois comment ça évolue. Prenez déjà un appart’ ensemble voir si vous vous supportez.

— Tu crois que je n’ai pas pensé à tout cela ? grommelé-je.

— Toi, certainement, mais lui ? Je ne connais pas Junior, mais c’est un petit prince. Il a grandi dans le luxe, il a toujours obtenu ce qu’il voulait simplement parce qu’il est le petit-fils du vieux Luca. Je doute qu’il mesure vraiment ce que ça veut dire de quitter l’ombre de sa famille pour aller tout recommencer dans une autre ville.

J’ai beau être blindé, ses mots m’ébranlent. J’y ai pensé, bien sûr, mais je vois Ash comme un type suffisamment solide pour savoir ce qu’il fait.

— Et toi ? Tu es d’accord pour me laisser partir si je te le demande ?

Pax pousse un profond soupir.

— Je ne te cacherai pas que je ne m’y attendais pas et que ça me fait chier. Tu fais de l’excellent boulot. Mais tu es aussi mon ami et j’aimerais que tu sois heureux. Et c’est pour cela que je te dis qu’Ash Beneventi n’est pas fait pour toi.

— Je voulais simplement te dire que je partais, contré-je, furieux de la façon dont il parle d’Ash. Après, peu importe avec qui.

— Bien sûr que si, cela importe ! répond Pax d’un ton vif. Tu bosses pour moi. Si tu t’enfuies avec le petit-fils du Vieux, il va venir me demander des comptes.

— On ne va pas s’enfuir ! Il a déjà commencé à parler à son grand-père.

— Et si le Vieux refuse ? Si ton mec fait ses valises et se barre malgré l’interdiction ?

— Je partirais avec lui. Et tu n’as rien à voir là-dedans.

Je sais très bien que ce n’est pas vrai. Nous ne sommes pas dans le monde de l’entreprenariat, mais dans celui du grand banditisme. Si Ash part sans la bénédiction de son grand-père, celui-ci va tout faire pour le ramener à la raison, et je serais en travers de son chemin. Et le Vieux ne se gênera pas pour dire à Pax qu’il est responsable de moi et doit prendre des mesures.

— Et si le Vieux donne son autorisation à Ash, que se passe-t-il ? lancé-je.

Pax soupire à nouveau, mais son visage reste sombre.

— Alors, tu pourras partir. En tant que boss, je te souhaiterais bonne chance. En tant qu’ami, je te dirais que tu vas te casser la gueule et déchanter vite fait.

— Et si on t’avait dit il y a deux ans que tu allais épouser un mec et un avocat, tu te serais donné combien de chances de bonheur ?

— Touché, reconnait Pax. Mais Nate n’était affilié à aucun clan. Si tu veux partir, tu peux, mais je doute que ce soit la même chose chez les Beneventi. Et franchement, je ne vous vois pas ensemble.

Je sens la colère monter en moi. Pax me parle comme si j’étais un môme incapable de décider pour sa vie, alors que j’ai quand même quelques années de plus que lui. J’ai fait la guerre, bon sang !

— Je me fous de ton opinion sur ma relation avec Ash ! grondé-je. Je voulais juste te dire que j’allais partir.

— Et quand ? demande Pax d’un ton sec.

— Je ne sais pas ! réponds-je sur le même ton.

— On va rouvrir les clubs et probablement les rings. Il faut reprendre les gars en main, les entrainer, et reprogrammer les combats. J’ai besoin de toi, Maddox !

— Combien de temps ?

— Tout l’été, au moins. Peut-être jusqu’en septembre ou octobre.

— Je te trouverais un remplaçant, promets-je, tout en sachant combien cela va être difficile de trouver quelqu’un qui convienne, de le faire accepter par Pax et de le former pour qu’il puisse prendre ma place. Sans compter qu’il va aussi falloir que je trouve un autre free fighter, et ce n’est pas gagné non plus.

— Tu n’auras pas le temps de le former à temps, objecte Pax. Et toi, de toute façon, que vas-tu faire à Chicago ? Monter un ring ?

— C’est plus ou moins l’idée.

— Et tu vas te battre sous les couleurs Beneventi ?

— Je ne sais pas si je vais me battre, et de toute façon, ce sera en mon nom propre.

— Ton petit ami est conscient qu’on est en train de se prendre une crise économique d’une telle ampleur que celle de 2008 parait de la rigolade, à coté ? me tacle-t-il.

— Je suppose qu’il est au courant, rétorqué-je.

Pax secoue la tête.

— Ecoute, Maddox, tu règles ça comme tu veux, mais je refuse d’assumer tes conneries. Soit tu bosses pour moi, et tu dis adieu à Junior, soit tu pars, et tu te démerdes pour que le vieux Luca donne sa bénédiction. Mais dans tous les cas, tu ne pars pas avant l’automne. C’est bien compris ?

— Oui, boss, dis-je en mes dents serrés.

— Et ta mère ? fait-il comme s’il venait d’y penser.

— Je vais lui trouver un appartement, ne t’inquiète pas. Donne-moi une semaine.

Pax fronce les sourcils.

— Je ne parlais pas de cela. Ta mère reste dans l’appartement qu’elle aura choisi, au loyer indiqué. Elle n’a pas à payer pour tes conneries. Je me demandais simplement si elle était au courant.

— Non, reconnais-je.

— Parle-lui-en. Et dis-moi ce qu’elle en dit, lance-t-il avant de couper la communication.

L’enfoiré ! Il est trop malin pour mettre le problème de logement de ma mère dans la balance. Non, il préfère me voir galérer à annoncer à ma vieille que je quitte Pax et New York pour partir avec un mafieux à Chicago.

Elle va me tuer.

RENEGADES MADDOX EPISODE 28

Maddox

Je vais parler à Pax. Mais avant, je vais m’effondrer quelques heures sur mon lit, et récupérer de cette nuit blanche. Entre le sexe et la poursuite des tueurs, je suis épuisé. Il est loin le temps où je pouvais enchainer plusieurs nuits blanches avec des petites siestes pour tenir, lorsque j’étais à l’armée. C’est la trentaine bien sonnée, mec, en route vers la quarantaine.

Je me sens vieux, tout à coup. Cela dit, Ash n’avait pas l’air bien plus frais que moi. On a échangé des textos, il est rentré et son grand-père ne va pas tarder à suivre.

Je plonge dans un profond sommeil, avec l’intention de dormir jusqu’à midi, mais mon téléphone me tire des limbes par sa sonnerie persistante. Je grogne, j’attrape l’engin, et je prends l’appel, parce que c’est la sonnerie que je réserve à ma mère.

— Tu vas bien ? marmonné-je.

— Tu dormais ?

— Longue nuit, je t’expliquerai. Tu tousses ? Tu as de la fièvre ?

— Non, ça va. C’est pour autre chose que je t’appelle.

La voix de ma daronne est anxieuse et ça finit de me réveiller. Je me redresse, je cligne des yeux dans la lumière du jour. Ma mère est encore en quarantaine. Elle a étrangement été légèrement malade les premiers jours, avec un peu de fièvre, puis plus rien. Elle se sent en forme, ce qui m’a rassuré.

— Que se passe-t-il ?

— Je suis expulsée. Je dois quitter mon appartement dans les quarante-huit heures, lâche ma mère d’une voix blanche. Je viens de recevoir l’avis. Je ne sais pas où aller. Tu pourrais m’aider à trouver un appartement ?

— Je… Bien sûr, ne t’inquiète pas, la rassuré-je en me levant. Mais pourquoi ?

Ma mère soupire, et brusquement, j’entends les larmes dans sa voix.

— Le proprio ne m’a renouvelé mon bail, me raconte-t-elle. Et il a fait ça en traitre. Je devais signer à nouveau pour trois ans en mars, seulement avec la pandémie, je n’avais jamais le temps le faire. Il m’a garanti, tu entends ? Garanti que ce n’était pas grave, et que je pourrais signer après. Il a bloqué le loyer, en disant qu’il ne pouvait pas l’encaisser tant que le papier n’était pas signé. Du coup, il dit maintenant que je n’ai pas payé mon loyer depuis deux mois !

Et je comprends que c’est un coup monté. Ma mère est infirmière et depuis le début, ses charmants voisins ont la trouille qu’elle ramène le virus dans l’immeuble. J’apprends pêle-mêle qu’elle a reçu des lettres lui demandant de déménager, pour « la sécurité des autres habitants, et notamment des personnes âgées », et qu’elle a trouvé des mots sur sa porte l’enjoignant à partir. Naturellement, rien n’était signé. Ça s’est accentué quand elle est venue se confiner chez elle.

— Quels salauds ! m’exclamé-je. Maman, tu aurais dû m’en parler.

— Je ne voulais pas que tu te fasses du souci pour moi, et puis j’ai l’habitude de régler mes affaires toute seule, répond ma mère en reniflant.

— Je vais aller parler à ton proprio, et on va faire une réunion avec tes voisins, proposé-je. L’épidémie est presque finie à New York, de toute façon. Ces connards n’ont plus de raison d’avoir peur. Et ce qu’a fait ton proprio est illégal.

— C’est sa parole contre la mienne, soupire ma mère, résignée. Il est blanc. Il a plusieurs autres immeubles comme le mien dans le quartier. Qui me croira ?

Je soupire. Elle a raison.

— Ecoute, laisse-moi en parler au mari de Pax, dis-je. Il est avocat, et il a défendu un brother il y a quelques années. Tu te rappelles l’histoire du gamin qui était accusé du meurtre de la vieille dame blanche ?

— Oui, je me rappelle, mais je ne veux pas que tout ça aille en justice. Ça ne servirait à rien. Pour un procès gagné, combien y a-t-il de défaites ? Tu as vu la vidéo de ce pauvre homme qui est mort étouffé par les flics ?

— Oui, réponds-je avec sobriété.

J’ai fait la guerre. Je travaille pour un gangster. Je sais me servir d’un flingue. Je me bats dans un ring en MMA. Et pourtant, j’ai pleuré en voyant ce type supplier qu’on le laisse respirer avant de mourir asphyxié par le genou du flic qui l’arrêtait, sans que ni lui-même ni ses collègues ne fassent rien. Et le flic a juste été suspendu.

La vie des Noirs ne comptent pas, dans ce pays. Je le sais depuis l’enfance. On l’apprend tout petit, quand on voit des uniformes et qu’on sent la main de sa mère se crisper sur la sienne. Quand votre daronne vous recommande de faire gaffe dans la rue, de ne jamais provoquer un flic, de ne pas résister si je me fais interpeller. Aujourd’hui, paradoxalement, je suis mieux traité par la police de Greenville parce que je bosse pour Pax Hunter. Ils savent que s’ils m’arrêtent ou me maltraitent, mon boss leur tombera dessus avec une armée d’avocats, dont son cher et tendre depuis son mariage.

— J’ai besoin que tu m’aides à trouver un appartement, reprend ma mère en reniflant. Et à déménager, aussi. Les compagnies n’ont pas encore toute repris, et les plannings sont pleins.

— Ne t’inquiète pas, Maman. Commence à emballer ce dont tu auras besoin tout de suite, et laisse-moi m’occuper du reste. Au pire, si je ne trouve pas, tu viendras habiter chez moi et j’irais dormir au Blue Lounge. Ce ne sera pas la première fois.

Ma mère me remercie, je lui promets de m’occuper de tout, et je la laisse. Je vais prendre une douche, je me rase, et je mets des fringues propres. Je dormirais dans une autre vie, là, je n’ai pas le temps. La première chose que je fais en buvant un café est d’appeler Pax. Je lui explique la situation, je lui dis qu’en quarante-huit heures je doute de trouver un appartement, et je lui demande si je peux aller dormir au club.

— Pas de problème, me dit-il. Mais tu n’en auras pas besoin. Joaquin a acquis des immeubles d’habitation pas très loin de là où habite ta mère. Je sais qu’il y a des appartements vides. Je l’appelle et on en réserve un à ta daronne. Elle a besoin de combien de pièces ? Elle aime un étage en particulier ?

— Pax, c’est très sympa de ta part, mais elle n’est pas riche. Je pourrais l’aider pour le loyer, bien sûr, mais elle ne peut pas se permettre de…

— Elle paie combien par mois, actuellement ? Avec les charges ?

Ma mère m’a envoyé un ordre de prix pour les loyers, je le donne à Pax. Il prend le chiffre le plus bas.

— Ça tombe bien, dit-il, c’est justement le loyer de plusieurs appartements qui peuvent lui convenir.

Je sais qu’il ment. Les prix doivent être bien plus élevés.

— Je ne sais pas quoi dire, mec. Merci.

— Les amis sont là pour ça, répond-il. Allez, on règle tout ça par mail, parce que j’ai du boulot. On ne va pas tarder à rouvrir les clubs, Hughes en frétille d’impatience.

— Tu te déconfines ? m’étonné-je. Qu’en penses Linda ?

— A vrai dire, je ne lui en ai pas vraiment parlé, avoue Pax. Je sais qu’ils vont rester confinés pendant encore quelque temps, à cause de mon père et de son cœur, mais je retrouve ma liberté demain.

— Et ta belle-mère ? demandé-je, distrait de mes soucis.

— C’est ce que je te dis. Ils partent demain. Je me suis démerdé pour trouver un plombier pendant le confinement, les travaux sont finis, la maison est sèche, bye bye belle-maman.

Je ne peux retenir un petit rire.

— A ce point ? demandé-je.

— Pire. Nate est à bout, je suis à bout, et je t’ai raconté l’histoire du chien ?

— Tu voulais peut-être en adopter un, c’est ça ? Parce que tu ne veux pas d’enfant ?

J’ai un peu de mal à me souvenir de ce qu’il m’avait raconté.

— J’aurais dû choisir les gosses, grogne Pax. Je te raconterais. Bon, il faut que je te laisse, j’ai du taf qui m’attend.

On se sépare après avoir parlé business, et je ne dis pas un mot de mon histoire avec Ash. Comment annoncer à un ami qui vient juste de te sortir de la panade et faire un cadeau royal à ta mère en lui disant que tu vas partir ?

Surtout que Pax se magne le train pour régler l’affaire. Il appelle Joaquin, qui m’appelle, et je me retrouve avec une liste d’appartements à faire visiter à ma mère, tout au moins virtuellement. Le loyer est le prix le plus bas qu’elle ait indiqué, pour tous. Joaquin demandera à l’une de nos équipes de s’occuper du déménagement. Ma mère n’a plus qu’à choisir.

Je l’appelle, et elle éclate en sanglots quand je lui envoie la liste des appartements. Je tuerais pour pouvoir aller la voir et la serrer dans mes bras. A vrai dire, quitte à me mettre en quarantaine un mois entier, je le ferais bien, et tant pis si je tombe malade. Je ne suis pas si vieux et je suis en pleine forme, mes risques de développer des symptômes graves sont réduits, même s’ils ne sont pas nuls, loin de là. Mais Pax va avoir besoin de moi pour remettre le ring en marche, et je me dois d’être là.

— Prends ton temps, regarde les vidéos, le quartier, l’immeuble, et fais ton choix tranquillement, dis-je.

— Ton patron est tellement gentil. Rien qu’à voir les adresses, je me doute que les loyers sont plus élevés qu’il ne le dit.

— C’est Pax Hunter, dis-je. Un bad boy au grand cœur.

Et moi je suis un lâche. J’aurais dû lui parler bien plus tôt, ou alors refuser qu’il aide ma mère et lui dire que j’allais partir pour Chicago avec Ash Beneventi. Mais j’ai fermé ma gueule parce que je n’avais pas de solution pour ma mère – trouver un appartement à New York du jour au lendemain, dans les prix possibles, est impossible – et que ma daronne passe avant mes affaires de cœur.

Non. Je ne peux pas faire cela. On peut traiter Maddox Striker de beaucoup de choses, et on ne s’est pas privé de le faire, mais lâche n’en fait pas partie.

Je rappelle Pax, mais en visio, cette fois. Je le rencontrerai bien face à face, mais on porterait des masques et j’ai besoin de voir son visage quand je vais lui annoncer la nouvelle.

— Mad ? Un souci ? demande-t-il.

Il est chez lui, à voir le décor derrière.

— Tu es seul ? demandé-je.

— Enfermé dans mon bureau. Que se passe-t-il ?

— J’ai à te parler.

RENEGADES MADDOX EPISODE 27

Ash

C’est rare que cela arrive, mais je suis sauvé par Flavio, qui est déjà présent dans la chambre du Vieux quand j’y arrive. Maddox a disparu. Le Vieux ne fait pas allusion à lui, il se contente de dire que j’ai descendu le dernier tireur, qu’il ne nomme pas.

— Tu as une idée de qui il s’agissait ? demande Flavio.

— Il y a des pistes, mais rien de sûr pour l’instant, répond le Vieux avec assurance. Je vais rentrer à la maison et nous allons faire une petite réunion de famille.

— Grand-père, avec tout le respect que je te dois, il va falloir que nous autorises à sortir, soupire Flavio. Tout le monde est sur les nerfs. De toute façon, le déconfinement a commencé, et cette nuit on est tous sortis.

— Nous allons déconfiner, promet le Vieux. Le plus gros de l’épidémie a l’air d’être derrière nous et la vie reprend. Mais avant de tous vous lâcher, dans la nature, je veux une dernière réunion de famille histoire de mettre certaines choses au point. Ensuite, vous serez tous libres.

Flavio a du mal à cacher sa joie. Il balbutie que c’était très chouette de rester ensemble un moment, mais que bon, on a tous nos vies.

— Je sais, répond grand-père avec un geste impatient. Va annoncer la nouvelle, et dis au médecin de signer mon bon de sortie.

— Tu es sûr que tu es assez bien pour rentrer ? s’inquiète Flavio.

— Mais oui, ça va. Allez, file.

Flavio se barre sans cacher son exultation. Il va pouvoir rentrer chez lui, être à nouveau le boss de son petit monde et respirer, il n’en demande pas plus.

— Tu as pu fouiller O’Malley ? demande le Vieux.

— Oui, grand-père, réponds-je, soulagé qu’il ne me parle pas de Maddox.

Je sors le téléphone de l’ex d’Amy de ma poche. Le déverrouiller a été un jeu d’enfant, et je suis tombé sur sa liste de contact. En regardant les textos, je n’ai pas eu de mal à identifier le numéro de son complice chez nous, mais je ne sais toujours de qui il s’agit, parce qu’il s’agit d’un numéro de portable prépayé.

— Tu penses que c’est l’un des gardes ? demande grand-père.

— Honnêtement, je ne crois pas. Il a parlé de l’un des nôtres et d’une trahison. Je crois qu’il s’agit malheureusement de la famille.

Grand-père pince les lèvres, mais approuve. Il est parvenu à la même déduction que moi.

— Amy est en danger, dit-il. Ce salopard était sûr qu’elle allait mourir, elle aussi. Il faut la protéger.

— C’est pour cela que tu laisses partir tout le monde ? demandé-je.

Le Vieux baisse les yeux un instant, avant de planter son regard dans le mien.

— Oui, c’est en partie pour cela. Je ne laisserais personne faire du mal à Amy. Elle a décidé de partir et O’Malley ne l’a jamais admis. Je voulais régler le problème à ma façon, mais elle a refusé, à cause de ses enfants. Maintenant, il va falloir que je trouve qui est son complice, et que j’en termine avec toute cette histoire. Tu vas fouiller toute la maison, et tu pourras même fouiller tout le monde au corps si tu ne trouves rien dans les chambres, mais je veux savoir à qui appartient ce téléphone. Je veux savoir qui est le traitre !

— Doucement, grand-père, ne t’énerve pas, m’inquiété-je.

Il pousse un soupir d’exaspération.

— Je vais bien ! Dès que j’ai été ici, je me suis senti mieux. C’était juste un petit malaise, voilà tout. L’important, c’est Amy. Je n’ai pas envie qu’elle fasse une chute dans l’escalier.

— Elle prend des médicaments ? demandé-je.

— Rien. Elle a une santé de fer, répond fièrement le Vieux, comme s’il était responsable de cet état de fait.

— Au moins, elle ne risque pas d’avaler une gélule du mauvais médicament, dis-je. O’Malley semblait persuadé que son complice arriverait à la tuer.

— C’est bien pour cela que je veux que tu résolves cette affaire aujourd’hui. Vérifie tout.

On frappe et la porte s’ouvre tout de suite. Je suis déjà debout, le flingue pointé sur le docteur Petrelli, qui lève les mains avec un petit sourire.

— Je n’ai que mon stéthoscope, plaisante-t-il.

C’est un petit-cousin de grand-mère, et il a grandi dans une famille où les armes et les couteaux étaient sortis à la moindre dispute. Il lui faut plus qu’une arme braquée sur lui pour l’émouvoir.

— Entre, Richard, l’invite le Vieux.

Petrelli prend les graphiques accrochés au pied du lit et les consulte. C’est un homme d’une cinquantaine d’années, dont les cheveux bruns commencent sérieusement à grisonner. Il dirige un service ici, à l’hôpital, mais c’est aussi l’homme que le Vieux appelle pour soigner une blessure par balle sur l’un des nôtres.

— Il parait que tu veux sortir aujourd’hui ? demande-t-il.

— Je me sens tout à fait bien, et j’ai une affaire à régler à la maison.

— Je n’y vois pas d’inconvénient, accorde Petrelli, mais j’ai une petite mise en garde à te faire. J’ai eu le résultat de tes analyses de sang. Tu ne m’avais pas tout dit, Luca.

Le Vieux fronce les sourcils. Petrelli me regarde.

— Je vais vous laisser, dis-je.

— Non, tu peux rester, répond mon grand-père. Richard, je ne t’ai rien caché, et je n’ai rien à cacher. Je t’ai dit que je prenais des stimulants.

C’est le nom de code pour les petites gélules bleues, je suppose. Ce n’est pas vraiment un secret dans la famille. Entre hommes, on le sait.

— Je parlais de la chloroquine. Je sais que même le président en a parlé, mais ce n’est pas un complément alimentaire, Luca, c’est un médicament. Ton malaise vient de là.

— Je ne prends pas de chloroquine ! proteste le Vieux. Je ne suis pas fou.

Petrelli le regarde et me regarde. Je secoue la tête. Grand-père nous a mis en garde contre ce médicament, dont personne ne sait vraiment si ça marche ou pas. Même les blouses blanches ne sont pas d’accord entre elles, c’est dire. Les études se contredisent.

— Ce n’est pas ce que me disent tes analyses, fait Petrelli en sortant une feuille de son dossier.

Je vais me pencher par-dessus l’épaule du Vieux pour la lire. Le nom de la molécule est écrit en toutes lettres.

— A quoi ça ressemble ? demandé-je. Les gélules ?

— Ce sont des cachets, explique Petrelli en me montrant une photo sur son portable.

— Je n’ai jamais pris ça, garantit le Vieux. Aucun de mes médicaments ne ressemble à ça.

— Tu as dû en prendre pendant plusieurs jours au moins pour avoir eu ce malaise, répond Petrelli.

— Quels effets est-ce que ça a sur des gens en bonne santé ? demandé-je en me redressant.

— Pour beaucoup de personnes, il n’y en aura pas. C’est un médicament qui est utilisé dans le traitement du paludisme, vous savez. Il n’est pas nouveau, mais il faut faire attention à qui vous le prescrivez. Jamais je ne te l’aurais prescrit, Luca, pas avec ton cœur.

— Autrement dit, on peut tous en avoir avalé avec de la nourriture sans être malade ? demandé-je.

— C’est possible, répond le médecin, mais pour qu’on en retrouve d’une façon aussi nette dans les analyses de Luca, ça devait faire une sacrée quantité dans le potage !

Tout le monde mange la même chose, sauf les petits qui prennent leur dîner avant les adultes. Je pense à mes petits soleils, les jumeaux, mais aussi aux gosses de Maria et à ceux d’Enzo.

— Sur les enfants ? demandé-je.

— Avec ce dosage, c’est dangereux pour eux aussi.

Quel est le fils de pute qui a mis en danger toute la famille, y compris les gosses, pour tuer le Vieux ? Si je l’attrape, je l’étripe à mains nues !

— Personne ne pourrait faire ça, murmuré-je. Personne n’irait risquer de tuer son propre fils ou petits-fils.

— Laisse-nous les résultats, demande grand-père à Petrelli. Et signe-moi la décharge pour la sortie. Je rentre à la maison.

— Fouillez les placards en rentrant, fait le médecin, qui comprend que tout ne tourne pas rond à la casa Beneventi. Alessandro fait de l’hypertension, ce n’est pas bon pour lui non plus.

Il nous laisse après avoir signé les papiers.

— Je veux que tu rentres le premier et que tu commandes de la nourriture dehors pour le petit-déjeuner, ordonne le Vieux.

Un de mes hommes arrive, et je lui passe le relais. J’emprunte la voiture de Flavio et je rentre, perdu dans mes réflexions. Si je voulais empoisonner le Vieux, sachant qu’une première tentative sur son pilulier a échoué, comment m’y prendrais-je ? Aucun de nous n’a une quelconque formation médicale à la maison. La personne qui a empoisonné le Vieux a forcément mangé avec nous si c’est un membre de la famille, en a donné à ses enfants… Et il a fallu que la personne en question s’en procure, parce que ce n’est pas le genre de médicaments qu’on a de base dans sa pharmacie.

Je me demande quel goût ça a. J’imagine que ça doit être amer, comme tout bon médicament qui se respecte. Ça a pu être broyé pour être dissous dans du liquide. Le potage est une solution, il y a aussi les boissons sorties de bouteilles entamées, comme les jus de fruits. Ou l’alcool. Non, ça me semble improbable. Un truc amer dans la grapa se sentirait au goût, dans le vin aussi. On l’aurait remarqué. Grand-père l’aurait remarqué.

Je pense au café. Les gosses n’en boivent pas, par contre toute la famille carbure à l’expresso. Il faudrait broyer le médicament, et réussir à injecter la poudre dans les capsules, what else ? Personne ne regarde une capsule. On ouvre l’étui, on prend le truc et on le flanque dans la machine.

Mais ça ne résout pas le problème de la quantité. On consomme au minimum un étui par jour à la maison, voire même plutôt deux. Il faudrait que quelqu’un ait réussi à mettre le médicament réduit en poudre dans chaque capsule, ce qui me parait matériellement impossible, ou alors en amont, avant la livraison. Je me rappelle avoir ouvert plusieurs étuis le soir, depuis que nous sommes confinés, et le papier collant qui scelle l’étui était intact. Il ne m’a pas paru bizarre. Cela dit, je n’ai pas fait attention, évidemment.

Sans compter que si cette molécule est dangereuse pour les personnes qui ont des soucis de santé, Alessandro serait déjà tombé malade. Il a beau prendre une dose impressionnante de médicaments, sa tension reste trop haute, et je sais qu’il a aussi un taux de glycémie historique, vu son amour pour les desserts. Il n’est pas ce qu’on appelle un homme en bonne santé.

Lorsque je rentre à la maison, tout le monde dort encore. Seule Amy est debout, en train de se préparer sa mixture à base de chicorée et de lait en poudre.

— Tu viens de chez ton amoureux ? demande-t-elle.

Grand-père m’a demandé de ne pas lui parler des événements de la nuit. Il lui racontera tout lui-même quand il rentrera. Du coup, je mens.

— Tout juste, réponds-je en prenant une capsule.

Je la tourne dans tous les sens. Elle a l’air parfaitement neuf, étanche, pas percée. Si quelqu’un l’a trafiquée, c’est un expert qui a décollé et recollé le papier.

— Tu sais d’où elles viennent ? demandé-je.

— Du supermarché, je suppose, répond-elle en haussant les épaules. Pourquoi ?

Ce serait trop compliqué. Ça ne va pas avec le truc de l’escalier et le pilulier, sans même parler de l’histoire de l’ascenseur. Amy me demande le sucre, qu’elle a oublié, et je lui tends le paquet. Elle en met une large dose.

— Gaffe à ta glycémie, souris-je.

— C’est tellement amer que c’est imbuvable sans, répond-elle.

Le sucre ?

Je lui prends le paquet des mains et je l’ouvre. Les grains sont trop gros pour dissimuler un médicament en poudre. Et brusquement, je comprends.

— Ne bois pas ! m’écrié-je alors qu’elle porte la tasse à ses lèvres.

Elle se fige et repose la tasse.

— Qu’est-ce qui te prend ?

Je prends la boite de lait en poudre. Je plonge une petite cuillère dedans, et je goûte un peu du mélange. Il y a un net fond d’amertume. Je vais cracher dans l’évier.

— Tu m’expliques ? demande Amy.

— Je pense que le lait en poudre est empoisonné, dis-je.

Elle pâlit et regarde sa tasse comme si c’était un serpent qui s’apprêtait à la mordre.

RENEGADES MADDOX EPISODE 26

Maddox

Je ne devrais pas être là, je le sais, mais je ne pouvais pas laisser Ash affronter les tueurs seuls.

— Il y en a d’autres, monsieur ? demandé-je alors que le vieux Luca reprend son souffle.

— Non, je pense qu’ils n’étaient que tous les trois. O’Malley et ses frères. Tous d’ex-flics. Ash, appelle une équipe de nettoyage.

— C’est ce que je suis en train de faire, répond mon boyfriend. Flavio et les autres arrivent.

— Dis-leur de rester dehors, ordonne le Vieux.

Ash tâte le pouls des deux hommes à terre, dont l’un travaillait pour lui. Il secoue la tête. Le Vieux se signe. Ash est à nouveau au téléphone, avec son frère, si je comprends bien.

— Mr Striker, pourriez-vous me raccompagner à ma chambre, je vous prie ? demande soudain le vieux Luca. Les infirmières vont se demander où je suis passé.

— Oui, monsieur.

J’ai l’impression d’avoir affaire à une version troisième âge de Pax. Il y a la même autorité et le même calme dans les situations graves. Ash me jette un regard, mais je lui fais signe que tout va bien.

— Reste ici et attend les nettoyeurs, ordonne son grand-père. Il y a le corps de ce pauvre Minelli dans ma chambre. C’est lui qu’il faut évacuer en premier.

Beneventi se lève de son fauteuil, et s’appuie sur moi pour marcher. Mais au bout de quelques pas, il me lâche et avance seul. Je garde mon flingue en main et j’ouvre la porte de la chaufferie. Tout est paisible. Je referme soigneusement et le Vieux marche lentement, mais sans faiblir, jusqu’à l’ascenseur de service, qui nous amène directement à l’étage de sa chambre.

— Il faut faire vite, dit-il. Les infirmières ne vont pas tarder à faire leur tournée.

Une odeur de mort règne dans la vaste chambre peinte en un jaune poussin plutôt gai. Le garde du corps est affalé contre le radiateur, une balle en plein cœur. Je me hâte d’aller ouvrir les fenêtres, histoire qu’un peu d’air frais entre. Le Vieux s’approche du corps, lui ferme les yeux et murmure une prière avant de se signer. Puis il pose son flingue sur la table de nuit, va se désinfecter les mains, reprend son arme et s’assied sur le fauteuil à côté du lit. Il est pâle, mais il se tient droit. Je lui pose une couverture sur les genoux.

— Puis-je vous demander d’être mon garde du corps le temps que mes hommes arrivent ? demande le Vieux.

— Bien sûr.

Je n’allais pas l’abandonner tout seul dans sa chambre, même si le danger a l’air d’être écarté pour l’instant. Je vais jeter un coup d’œil dans le couloir. Deux types arrivent, vêtus en aides-soignants, avec un chariot de linge entre eux. Je lève mon flingue. Si ces types-là sont du personnel infirmier, je suis curé. Ils froncent les sourcils et ont le même réflexe.

— C’est Mr Ash qui nous envoie, fait l’un d’eux à voix basse. Pour Minelli.

Je les laisse entrer, et l’accueil que leur fait le Vieux dissipe mes derniers soupçons. Ce sont les nettoyeurs. Ils embarquent le corps de Minelli avec respect, puis nettoient la chambre. Je connais la procédure. Pax a sa propre équipe. Ils emploient des produits qui vont nettoyer les traces de sang et de poudre, et utilise une lumière bleue pour localiser les plus infimes gouttes. De toute façon, c’est un hôpital, et les chambres doivent être régulièrement nettoyées de fond en comble.

— Ils la passent au Karsher entre chaque malade, fait le Vieux. Inutile de trop finasser. Ne dites rien à propos de Minelli et Romano, j’appellerais leur famille moi-même.

— Bien, monsieur, répond l’un des nettoyeurs en remballant son matériel.

Ils nous quittent, emmenant le corps avec eux, et laissant derrière eux une odeur de désinfectant clinique qui n’alertera personne. J’ai texté à Ash, qui a laissé sa place à la chaufferie à l’autre équipe de nettoyeurs, et se trouve sur le parking avec son frère et ses cousins. Le portable du Vieux sonne et il parle avec le père d’Ash, et lui ordonne de laisser quelques hommes sur place, de leur trouver un autre garde du corps et le tout pronto.

— Dis à Ash de me rejoindre dans la chambre dans trente minutes, conclut-il en coupant la communication.

— Je vous laisse dès que votre homme arrivera, dis-je.

— Asseyez-vous, Mr Striker. Nous avons à parler, vous et moi.

Je le voyais venir. Je me doutais que le vieux Luca ne me demandait pas de l’escorter dans sa chambre juste comme cela. S’il veut avoir la discussion maintenant, le moment n’est pas plus mal choisi qu’un autre.

— Quelles sont vos intentions envers mon petit-fils ? demande Luca Beneventi.

J’ai le sentiment d’être dans un de ces romans d’il y a deux siècles. La question est presque touchante. Le souci, c’est que je ne sais pas quoi y répondre. Le mariage ? Il s’attend à ce que je sorte une paire de gants blancs qui ne soit pas chirurgicaux et que je fasse ma demande ?

— Nous vivons une histoire, réponds-je avec prudence.

— Dont vous êtes bien conscient qu’elle n’a aucun avenir, rétorque le Vieux. Vous êtes confinés tous les deux, vous vous amusez, c’est normal. Mais Ash a des devoirs envers sa famille et son clan, et il est temps qu’il prenne ses responsabilités.

— Qui essayez-vous de convaincre, monsieur ? Vous ou moi ?

Le Vieux me lance un regard acéré.

— Je n’essaie de convaincre personne, j’énonce juste les faits. Ash ne va pas tout quitter pour vos beaux yeux, Mr Striker.

— Je crois qu’il vous a dit qu’il ne voulait pas reprendre la direction du clan à votre mort, n’est-ce pas ? avancé-je.

— Il est romantique. Il s’imagine qu’il va partir avec vous je ne sais où et vivre d’amour et d’eau fraiche.

— Je ne suis pour rien dans sa décision de partir, contré-je. D’après ce que j’ai compris, Ash l’avait prise bien avant que nous nous rencontrions.

Le Vieux crispe ses doigts sur l’accoudoir du fauteuil.

— Comme je vous l’ai dit, Ash est un romantique. Il ne partira pas. Il reviendra à la raison et fera ce que sa famille attend de lui.

— Ce que vous attendez de lui, monsieur, corrigé-je avec douceur. Aimez-vous votre petit-fils ?

— Evidemment, quelle question ! répond-il en haussant les épaules.

— Vous aimez l’image que vous vous êtes forgée de lui. Un jeune homme brillant, ce qu’il est, l’héritier idéal, ce qu’il est également, qui reprendra votre clan et portera haut le nom des Beneventi. Ce n’est pas ce qu’Ash souhaite. Et si vous l’aimez vraiment, vous devriez écouter ses souhaits. Vous avez décidé, à un moment donné, qu’Ash serait votre héritier. Mais lui avez-vous demandé son avis ?

— Je lui offre un clan établi, des affaires en parfait état de marche, le respect des autres clans, dont celui de votre boss, cela dit en passant. Que pourrait-il vouloir de plus ?

Le Vieux n’est pas si différent de pas mal de parents ou de grands-parents. Il a projeté sa succession dans son petit-fils comme un moyen de contrôler ce qui se passera après sa mort. Il veut que le nom des Beneventi perdure et brille, et il sait qu’Ash est le candidat idéal pour réaliser ce souhait. Ce serait une forme d’immortalité pour Luca Beneventi, et je doute qu’il ait pensé que son petit-fils pourrait être malheureux s’il suit cette voie.

— La liberté, réponds-je.

Le vieux Luca ouvre la bouche, puis la referme.

— Il est libre, grogne-t-il.

— Non, monsieur. Vous étiez libre quand vous avez créé votre clan. C’était votre décision. Laissez Ash prendre sa propre décision. C’est sa vie, pas la vôtre.

J’essaie d’être le plus respectueux possible, mais je dis ce que j’ai sur le cœur. Tout le monde cire les pompes du Vieux dans son clan, il est temps qu’il entende des vérités qui lui déplaisent.

— C’est un Beneventi, rétorque-t-il. Il y a des responsabilités.

— Ash est un entrepreneur. Il veut monter sa propre affaire, seul, et réussir, toujours par lui-même. N’est-ce pas ce que vous avez fait à son âge ?

Luca Beneventi se laisse aller contre le dossier de son fauteuil, et se met à rire.

— Vous êtes redoutable, Mr Striker, dit-il finalement. Vous renvoyez votre adversaire dans les cordes sans coup férir.

— J’aime Ash, dis-je tout à coup. J’aimerais qu’il soit heureux.

J’aime Ash. Je le sais maintenant depuis un moment, mais c’est la première fois que je le dis et même que je m’autorise à le penser.

— Et s’il vous disait qu’il part, mais ne veut pas que vous veniez avec lui ?

Cela me briserait le cœur, mais je l’accepterais.

— Je le laisserais partir, réponds-je. Aimer quelqu’un, c’est le laisser libre. S’il revient près de vous, c’est qu’il veut y être.

On frappe. Je me lève immédiatement et je lève mon flingue en ouvrant la porte. Je me trouve nez à nez avec Flavio Beneventi.

— Votre grand-père vous attendait, dis-je en baissant mon feu.

Je le fais entrer, et je salue le Vieux.

— Mr Striker ? m’interpelle-t-il.

— Oui, monsieur ?

— Avez-vous parlé à Hunter de tout cela ?

Touché.

— Pas encore, monsieur.

— Eh bien, faites-le. Voyons ce que Hunter pense de la liberté.

RENEGADES MADDOX EPISODE 25

Ash

C’est sorti tout seul. Je n’avais pas prévu de faire cette demande, je n’avais pas préparé mes mots, mais je ne regrette rien, bien au contraire. L’idée me tourne dans la tête depuis un moment. Tout quitter et emmener Maddox avec moi à Chicago pour nous bâtir une vie est un projet qui me fait battre le cœur.

Le souci, c’est que je n’ai aucune idée des projets de celui dont le statut est passé de coup d’un soir à mon petit ami. Il a sa vie ici et elle semble lui convenir. Il combat et gère les rings pour Hunter et semble satisfait de son sort. Je sais qu’il a sa mère qui vit à New York, et une partie de sa famille maternelle. Il n’a peut-être pas envie de quitter tout cela pour me suivre dans une ville inconnue.

— Je ne sais pas quoi dire, dit finalement Maddox.

— Déjà, tu ne dis pas non tout de suite, souris-je.

Il se met à rire et m’enlace.

— Je sais que je n’ai pas envie que notre histoire se termine avec le confinement, me dit-il. Je sais que j’ai des sentiments pour toi et j’ai envie de mieux te connaître encore. Mais partir n’implique pas que moi. Je bosse pour Pax, et ce n’est pas comme si j’émargeais dans une boite où je peux claquer ma dém’ du jour au lendemain. Il y a des paroles données et des loyautés.

— Je le sais. Je viens du même milieu, tu te souviens ? Je ne te demande pas une réponse immédiate. Je te fais une proposition. Moi-même, je ne suis pas encore parti. Il faut que je parle à mon grand-père, et que je m’organise pour laisser mon taff au sein de la famille à quelqu’un de compétent, ce qui n’est pas gagné.

Ça me fait mal au cœur de l’admettre, et encore je suis poli, mais je vais tout devoir laisser à Flavio. Ce sera lui l’héritier, au final, après notre père. Il va probablement faire une bringue d’enfer quand il va comprendre qu’il est en droite ligne de succession pour le clan.

— De toute façon, on est encore confinés, me rappelle Maddox.

— Si le Vieux ne rentre pas vite de l’hôpital, je sens que je vais avoir du mal à empêcher les autres de repartir chez eux, parce que c’est ce dont j’ai envie, moi aussi, soupiré-je.

La sonnerie de mon portable nous fait sursauter tous les deux.

— Mon grand-père, dis-je en prenant l’appel, inquiet.

Il est presque cinq heures du matin. Il devrait dormir à cette heure-là.

— Ash ?

Il chuchote.

— Grand-père ? Tu vas bien ?

— Je viens d’échapper à un assassinat, je peux donc dire que je vais bien, lâche l’ancêtre d’une voix étouffée. Minelli est mort.

Je me lève d’un bond, et je commence à me rhabiller en hâte.

— J’arrive ! Où es-tu ? Quel service ? Romano est avec toi ?

— Oui. Il m’a flanqué dans un fauteuil roulant. On est dans les sous-sols. On essaie d’aller au parking.

— Ils sont combien, en face ?

— Au moins trois. Viens avec du renfort, mais…

Il s’arrête net. La communication est coupée. Je reçois un texto m’informant que grand-père est à nouveau en mouvement, parce que les trois tueurs se rapprochent. Je lui dis que j’arrive. J’ai déjà mis mes baskets, je prends mon flingue – même pour venir voir Maddox je suis armé, question d’habitude – quand je le vois finir de s’habiller.

— Inutile, je pars, dis-je. Le Vieux se fait canarder à l’hôpital, son garde du corps est mort, et le mien essaie de le mettre à l’abri. Je vais réveiller Flavio et les autres et partir.

— Et tu perdras de précieuses minutes, objecte Maddox en ouvrant sa grande armoire.

Il repousse les fringues, j’entends les bips de touches digitales et il sort des armes qu’il me tend. Il y ajoute des vestes en Kevlar.

— Je ne veux pas t’impliquer, commencé-je.

— Je le fais à titre personnel, répond Maddox. Si on doit se mettre ensemble, je serais ton ombre.

Je plante un baiser sur ses lèvres. Je suis trop touché par son geste pour trouver les mots. Je mets le Kevlar, j’empoche les armes et je suis Maddox dans l’escalier, après avoir mis masques et gants, parce qu’on est encore en pleine pandémie. J’espère que le Vieux a un masque.

Le 4X4 de Maddox démarre du premier coup, ce qui est un bon point, vu que ça fait deux mois qu’il n’a pas tourné. Les rues sont désertes. On n’est pas très loin de l’hôpital par l’autoroute. Maddox roule vite, explosant les limitations de vitesse et zigzaguant avec adresse entre les rares véhicules qui le voit passer comme un météore. J’espère qu’il n’y a pas de flic dans les environs.

 J’appelle la famille, en commençant par Flavio, qui râle parce que je le réveille. Je le fais taire en lui disant en quelques mots ce qui se passe. Il va se charger de réveiller les hommes et arriver en renfort.

Je texte le Vieux, qui est cette fois dans un local technique, toujours au sous-sol. Romano a eu un des tireurs, mais il y en a encore deux à neutraliser. Ils ont des silencieux, tout comme Romano, ce qui fait que personne encore n’a donné l’alerte. Maddox en a pris aussi, et je les visse sur les flingues pendant qu’il conduit. Si tout se passe en douceur et surtout en silence, il n’y a aucun besoin d’alerter la cavalerie en tirant comme à Fort Alamo.

Maddox se gare dehors, juste à l’entrée du parking souterrain et on court jusqu’à la barrière. A cette heure-ci, il n’y a pas de gardien, juste une caméra, qu’on évite soigneusement. Cet hôpital est une vraie passoire, si vous voulez mon avis. N’importe qui peut entrer.

— Deuxième sous-sol, indiqué-je à Maddox après avoir reçu un nouveau texto de mon grand-père. Dans la chaufferie.

On court, on suit les indications gentiment laissé par la maintenance pour trouver la chaufferie en question. J’ai beau entretenir ma forme, Maddox est plus rapide que moi et je m’essouffle à vouloir tenir son rythme.

Devant la porte métallique, on se met en position, et j’abaisse doucement la poignée. Le cadenas a été forcé. On se glisse à l’intérieur, chacun couvrant l’autre. J’entends des voix au loin. Je texte le Vieux, qui ne répond pas. Maddox me fait signe. Il vient de repérer un corps au sol, et ce n’est pas Romano.

On se rapproche à pas de loups, trouvant instinctivement nos marques pour ne pas nous gêner et nous protéger. L’espace est occupée par de grandes cuves et de la machinerie, avec des tuyaux qui courent un peu partout. Au fond du local, mal éclairé par un tube fluorescent faiblard, grand-père fait face à un homme que je vois de dos. Romano et un deuxième tireur sont à terre, visiblement morts. Grand-père braque un flingue sur son adversaire, qui en fait autant. Il est en pyjama de soie et robe de chambre monogrammée et il porte son masque.

— Je t’avais dit que je te crèverais, Beneventi, crache l’homme.

— Tu en as mis, du temps, répond le Vieux sans se démonter.

— J’ai mis le temps qu’il fallait, rétorque l’inconnu. Tu vas crever, et je veux tu saches que Amy va y passer aussi. Je vais anéantir ton clan. Et tu sais quoi ? Un des tiens va m’aider !

— C’était toi, le coup de l’escalier ? demande le Vieux.

Il est dos au mur, il respire vite, mais sa main ne tremble pas.

— Mon complice.

— Un lâche, fait grand-père. Buter un homme face à face, d’accord. Mais un faux accident ? Et c’est ce pauvre Tony qui est passé. Ce sont des méthodes de lâches.

— L’important c’est le résultat, rétorque l’homme. Maintenant c’est face à face, Beneventi.

Je me glisse derrière lui. C’est un type grand et massif, probablement d’un certain âge à entendre sa voix, mais je ne m’y trompe pas. Sous la tunique d’infirmier, il y a des muscles.

Le Vieux m’a repéré. Il ne fait pas un geste, mais sa main libre esquisse un léger signe. De la main, je lui indique qu’on est deux. J’évalue les risques. Le type a son arme braquée sur le Vieux, et ne tremble pas. Si je tire, il a le temps d’appuyer sur la gâchette, même par réflexe.

— Si tu as un dernier mot à dire, c’est le moment, reprend l’homme.

— Si tu tires, je tire, rétorque grand-père.

— Je prends le risque, rétorque l’inconnu. Je suis plus jeune que toi et entrainé, alors que tu as le cœur qui bat la breloque. J’aurais la satisfaction de te voir crever, et Amy y passera elle-aussi.

Je comprends brusquement qui est l’homme. C’est O’Malley, l’ex-mari d’Amy. La silhouette correspond, en tout cas.

— Amy est en pleine forme, riposte grand-père, même si O’Malley a visiblement touché une corde sensible.

— A son âge, personne ne s’étonnera de la voir mourir, le cœur brisé, riposte O’Malley. Ensuite, je détruirai ton clan.

— Puisque je vais mourir, dis-moi qui est le traitre, fait grand-père.

— Non. Je veux que tu crèves en te demandant qui t’a trahi. Un de tes fils ? Ou un de tes petits-fils ?

— Je sais au moins que ce n’est pas Ash, riposte grand-père.

C’est le signal. Maddox se met légèrement sur le côté, prêt à couvrir l’angle mort.

— Et pourquoi ? demande O’Malley.

— Parce qu’il est juste derrière toi.

O’Malley est un ancien flic, à la retraite depuis quelques années. Il est trop malin pour se retourner comme ça.

— Tu crois vraiment que je vais tomber sur une ruse aussi grossière ?

Maddox lève le poing et tape sur l’un des tuyaux. O’Malley se retourne à demi, surpris, essayant de garder son arme braquée sur mon grand-père. Mais il a dévié de quelques degrés. J’ai une chance et une seule. Je tire.

Ma balle le cueille en pleine nuque. Maddox a tiré aussi et l’a touché en plein torse, au niveau du cœur. O’Malley tombe comme une masse, lâchant son flingue qui tombe avec un bruit sec sur le sol.

Je me précipite pour ramasser le flingue et je bondis sur grand-père, qui vacille un peu.

— Ça va ? demandé-je, inquiet.

— En pleine forme, répond le Vieux avant de se laisser tomber dans le fauteuil roulant.

RENEGADES MADDOX EPISODE 24

Maddox

Je trace le tatouage d’Ash du bout des doigts, cherchant les points chatouilleux dans son dos musclé. Je le sens encore tendu, malgré nos ébats si passionnés qu’on est tombés du lit. On a fini sur le carrelage, avant d’exploser de rire et de se remettre sur le matelas.

— Je vais peut-être m’en faire un, dis-je pensivement. Il me reste de la place au bas du dos.

— Un dragon ?

— Oui. J’aime bien. Avec une gueule qui crache le feu.

Ash se retourne, me privant de mon petit jeu. Je me rattrape en dessinant ses abdos, mais j’arrête quand il se met à rire. Il est chatouilleux des côtes.

— Tu veux avoir le même tatouage que moi ? demande-t-il.

— Pourquoi pas ? éludé-je.

J’ai envie d’avoir une trace de lui sous la peau. Je sais que c’est idiot. Le confinement va finir, et Ash n’a réussi à s’échapper qu’à une heure du matin, parce que son nouveau job de chef de clan lui bouffe ses journées. Je suis prêt à parier que ce n’est qu’une première manœuvre du vieux Beneventi pour habituer son petit-fils au pouvoir. Si le patriarche meurt, Ash sera englouti par le clan. Et je serais contraint de cesser de le voir, par loyauté envers Pax.

— J’ai passé la journée à gamberger, fait soudain Ash en croisant ses bras sous sa nuque.

— Avec le business du clan, j’imagine que tu as dû être occupé.

— Non, j’ai géré les affaires en pilotage automatique. A force de participer aux réunions, je finis par savoir ce que chacun va sortir. J’ai suivi la ligne tracée par grand-père. J’ai réfléchi au futur. J’avais l’impression d’être dédoublé. D’un côté, je parlais et je donnais leur feuille de route à mes cousins, de l’autre, je me regardais en train de le faire. Je me voyais dans le futur, après la mort du Vieux, en train de gérer tous ces emmerdeurs.

— C’est ton héritage, mec, soupiré-je.

Il va hériter d’un clan déjà formé, d’affaires florissantes, du moins si le confinement n’a pas tout foutu en l’air, et d’un joli paquet de fric. Il n’est pas à plaindre. Je comprends qu’il ne veuille pas abandonner tout cela pour moi. Evidemment, il y aurait la solution que je donne ma démission à Pax et que je le rejoigne, mais non seulement ma loyauté serait toujours mise en doute, mais Ash ne me l’a pas proposé.

— J’envisage de le refuser, fait-il. Je les supporte tous depuis des années. Depuis que je suis adulte et que je fais du business pour le clan, je suis relativement autonome et je n’ai de comptes à rendre qu’au Vieux. Mais s’il meurt et que je sois nommé héritier dans son testament, je vais me retrouver dans la même position qu’aujourd’hui tous les jours de ma vie. Ça t’est déjà arrivé, au bout de quelques heures, de savoir que ce n’était pas cela que tu voulais ?

Oui. Quand j’ai eu mon premier job d’adulte en rentrant de l’armée. Il m’a fallu une journée de travail pour savoir que je n’étais pas fait pour jouer les vigiles, ou pour obéir à un patron qui me prend pour un con. J’ai serré les dents et j’ai tenu un maximum de temps, mais me lever le matin devenait chaque jour plus difficile.

— Je vois ce que tu veux dire, réponds-je. Tu es en panique. Ton inconscient te gueule de te barrer, mais toute ton éducation fait que tu sais que tu dois rester où tu es, quitte à t’emmerder à en crever.

— C’est exactement cela ! s’exclame Ash. Je te jure que si je dois arbitrer des querelles entre Flavio et Enzo, ou entre mon père et mon oncle, je vais finir par sortir mon flingue et tirer dans le tas. Tout ce que je veux, c’est un business à moi. La famille, j’ai donné.

— Tu en reviens à ton point de départ, remarqué-je. Soit tu dis franchement à ton grand-père qu’il ne faut pas compter sur toi, soit tu ne dis rien et tu fais ce qu’il veut de ta vie, et non ce que tu veux.

Ash soupire et ne répond pas. Je le sens déchiré entre ce qu’il considère être son devoir envers sa famille, et son envie profonde de laisser tout ce petit monde derrière lui. Je n’ai pas vraiment connu ce genre de dilemme. Ma mère m’a toujours laissé libre de faire ce que je voulais de ma vie. Elle était fière que je m’engage dans l’armée et elle m’aurait bien vu y faire carrière. Mais elle n’a rien dit non plus quand j’ai démissionné, soulagée de voir que je m’en sortais intact. Mes jobs suivants l’ont un peu déçue, je pense, elle me voyait mieux que vigile. Elle m’a toujours dit que j’avais du potentiel, que je pouvais faire de grandes choses si seulement je me lançais. Lorsque j’ai commencé à bosser pour Pax, elle n’était pas ravie, c’est sûr. Cependant, quand je lui ai annoncé mon salaire, elle a hoché la tête d’un air approbateur. Au moins, je gagnais bien ma vie, je pouvais mettre de l’argent de côté pour mes vieux jours et j’avais même une assurance maladie. Même si c’était de manière non-conventionnelle, j’avais réussi dans la vie. Je n’irais jamais faire la queue pour une distribution de nourriture, je ne serais plus jamais à la rue et si je tombais malade, je pourrais aller consulter un médecin. Ce sont des choses qui peuvent sembler acquises pour une partie de la population, mais pas là d’où je viens.

— Qu’est-ce que tu veux vraiment faire de ta vie ? demandé-je. Si tu étais libre ?

Ash a un sourire rêveur.

— Je monterais mon propre business. Je me vois bien gérer un club comme Hunter, avec un cercle de jeu et un ring clandestin.

Nous y voilà. Je sentais un peu le fanboy en lui, quand il me parle de Pax. Je masque un sourire.

— Tu veux prendre la place de mon boss ? demandé-je.

— Non, proteste Ash. Je veux faire comme lui, mais pas ici, parce que je suis un Beneventi et que je refuse que mon grand-père m’aide. C’est pour ça que je veux aller à Chicago. J’ai noué des contacts, des types qui pourraient bosser pour moi parce qu’ils m’ont vu à l’œuvre et qu’ils me respectent.

— Loin de ta famille.

— Exactement. Hunter n’avait aucun contact dans le milieu quand il a commencé et regarde où il en est aujourd’hui. C’est exactement ce que je veux faire, sauf que le temps passe et que je n’ose pas bouger. Et la seule fois où j’ai assez de cojones pour parler au Vieux, il me fait une crise cardiaque.

Il soupire et secoue la tête.

— Justement, interviens-je. Tu es sûr que c’est vraiment naturel ?

— J’y ai pensé, figure-toi. Mais grand-père avait son pilulier sur lui, et Amy le prépare chaque jour devant ses yeux. Il a déjà eu des ennuis cardiaques, d’où ses médicaments, d’ailleurs. Il fait de l’arythmie. Je ne pense pas que ce soit une nouvelle tentative pour l’assassiner.

— Tu as progressé sur l’histoire de l’escalier ?

— Rien. J’ai discrètement posé des questions, j’ai même fouillé les chambres des gardes, et je n’ai rien trouvé, à part une quantité hallucinante de beuh et de petites pilules en tout genre.

— Et les chambres de ta famille ? demandé-je.

— Je n’ai pas pu y avoir accès. Il y a toujours quelqu’un. Et c’est fermé à clé pendant les repas. Vu que les gamins se lèvent souvent de table avant les adultes, grand-père préfère savoir l’armurerie hors de leur portée. De toute façon, j’ai beau chercher, je ne vois pas qui aurait un quelconque bénéfice à ce que le Vieux canne avant son heure. La situation n’est pas parfaite, mais elle est stable. Non, je suis persuadé que ça vient de l’extérieur, et que quelqu’un a embauché un des gardes du corps pour faire le sale boulot.

Je retiens les réflexions qui me viennent à l’esprit. Quand on mêle la famille et le business, surtout à cette échelle, surtout quand on parle de mafia, les sentiments filiaux ont parfois tendance à en prendre un coup. Mais je comprends qu’Ash ne veuille pas soupçonner son père ou même son oncle et ses cousins de vouloir assassiner le vieux Luca.

— Si c’est celui qui est avec ton grand-père, ça craint, fais-je remarquer.

— Minelli est là depuis quinze ans. Et au cas où, j’ai demandé à un de mes hommes de veiller sur grand-père à l’hôpital.

Ash est plus malin que je ne le pensais. Il n’a pas confiance aveuglement. Il prend ses précautions. Il ferait un bon leader.

— Quand ton grand-père sortira, et que les toubibs le déclareront bon pour le service, ce serait peut-être le moment de lui parler à nouveau, suggéré-je.

Ash se redresse et s’étire.

— C’est exactement ce que je vais faire. Je vais avoir une discussion avec lui d’homme à homme. On a un peu parlé par textos ces derniers jours, juste des affaires en cours, mais j’ai glissé plusieurs allusions. Naturellement, il a fait la sourde oreille. De toute façon, s’il me désigne comme héritier, ça foutra la merde dans le clan. Ils m’acceptent comme chef provisoire, parce qu’on est dans une situation exceptionnelle avec le confinement, mais dès que ce sera fini, quand tout le monde retrouvera sa vie d’avant, je doute de pouvoir garder un quelconque pouvoir sur eux. Le Vieux devra désigner mon père, parce que mon oncle n’a vraiment pas ce qu’il faut pour diriger.

— Si ton oncle le sait, tu tiens peut-être un suspect, dis-je, mi-sérieux, mi-plaisantant.

Ash se met à rire.

— Oncle Alessandro n’a aucune envie de diriger le clan. Il aime sa vie actuelle. Grand-père et mon père lui disent quoi faire, il exécute les ordres, et ça lui va. Il aime sa vie comme elle est. Il est respecté, il est craint, on l’appelle Monsieur Beneventi, il a ses maîtresses et tout le fric dont il peut rêver. Il n’a aucune envie d’avoir les responsabilités qui vont avec. C’est tante Gina qui le voudrait bien être la première dame, mais ma mère n’est pas d’accord.

— Si tu te maries, ton mec sera le premier… le premier quoi, d’ailleurs ? Le premier gentleman ? demandé-je en rigolant.

Il me caresse la joue.

— C’est un titre qui ne t’irait pas du tout, répond-il en effleurant mes lèvres des siennes.

J’en reste coi. J’ai été stupide, aussi, d’amener le sujet sur le tapis.

— Oublie ça, dis-je. Je plaisantais.

— Moi pas. Si je pars à Chicago, tu serais prêt à me suivre ?

RENEGADES MADDOX EPISODE 23

Ash

Ne le déçois pas.

Vas-y, mets moi un peu plus la pression.

Je n’ai pas demandé cela. Je refuse d’être l’héritier du Vieux, marié selon ses vœux, établi, à diriger les Beneventi pour le reste de ma vie.

Amy m’a fait promettre de ne pas lui parler de son indiscrétion. Elle a vendu la mèche pour me faire comprendre à quel point je suis important pour mon grand-père, et les responsabilités qui m’attendent.

Tu parles ! Amy aime le Vieux, passionnément. Cela peut sembler étrange, vu leur âge, mais j’ai appris en les ayant sous les yeux que l’amour intense, le vrai, se fout qu’on ait quinze ans ou quatre-vingt. Quand il doit frapper, il y va, et tant pis si votre vieux cœur a du mal à tenir le choc. Bien sûr, à l’adolescence, on croit que c’est pour la vie, on est absolu, on est très con aussi, mais l’âge n’atténue pas les dégâts du coup de foudre. Amy était mariée et plus très heureuse quand elle a rencontré grand-père. Entre eux, ça a fait des étincelles, et Amy a quitté l’homme épousé  quarante ans plus tôt et le père de ses deux enfants pour aller vivre avec son nouvel amour. Elle a eu un mal fou à obtenir le divorce, parce que son mari a fait tout ce qu’il a pu pour empêcher la procédure, mais elle a fini par obtenir gain de causes. Elle a refusé que le Vieux intervienne, ne voulant pas ajouter à la haine proférée par son ex envers son nouvel amour.

Aujourd’hui, à nouveau, elle choisit grand-père, et tant pis mon propre bonheur passe à la trappe. Elle veut qu’il connaisse des derniers jours paisibles, sachant que l’avenir du clan est assuré, que tout ira bien après sa mort et que le nom des Beneventi continuera de faire trembler la côte Est. Elle n’a rien à craindre pour elle-même. Le Vieux a depuis longtemps fait mettre des biens à son nom, et s’il disparait brutalement et que la famille la vire, ce qui est improbable, elle aura de quoi se retourner et avoir une fin de vie sans soucis matériels. Mais ce qu’elle veut surtout, c’est le bonheur de son amoureux.

Le souci, c’est que la famille s’en fout un peu. Un vent de révolte se met à souffler dès le petit-déjeuner. Lorsque je me présente à la table, douché et rasé de frais, tout le monde est déjà là et me dévisage.

— Tu veux du café ? demande Amy, histoire de rompre le silence qui s’est installé.

Je la remercie et je m’assieds. Si j’espérais un moment de tranquillité devant mes oeufs brouillés, c’est raté. La première attaque arrive de Carla, et c’est un Scud sans finesse.

— Je vais faire du shopping ce matin, annonce-t-elle à la cantonade. Qui vient avec moi ?

Les hommes se renfoncent un peu dans leur chaise, les femmes frétillent. Je suppose que le sujet a déjà été débattu hier soir et avant mon arrivée à la table familiale.

— Je viens avec toi, annonce Maria.

Personne ne moufte.

— Je vous rappelle que nous sommes toujours en confinement, dis-je lentement.

— Oh, ça va ! explose Carla. Le Vieux n’est pas là, profitons-en ! J’ai besoin de sortir, je n’ai plus rien à me mettre et je compte bien en profiter !

Flavio ne dit pas un mot. Il me regarde et lève sa tasse en un salut ironique.

— Tu n’iras pas faire du shopping. Personne ne sortira, annoncé-je d’un ton ferme.

Nouveau silence.

Puis Carla renifle, fort, et repart à l’attaque.

— Et tu vas faire quoi, le bambino ? Me dénoncer au Vieux ?

Je réprime l’envie de lui coller une. Elle a repris le surnom qu’elle me donnait quand j’étais adolescent, parce que ça me mettait en rage. Elle le sait et elle en joue.

— Non, ma vieille, répond-je. Je ne suis pas un mouchard. Je dis simplement qu’en l’absence de grand-père, personne ne sort. On reste en confinement.

— Alors, dans ce cas, il faudra que tu utilises la force ! lance Carla, l’air triomphant. Je vais sortir aujourd’hui et aller à Manhattan. Je ne suis pas idiote, je vais prendre la voiture et mettre un masque et des gants.

Elle est plus fine que je ne le pensais. En ajoutant qu’elle va prendre toutes les précautions, elle me fait passer pour un emmerdeur.

— Flavio, un mot pour raisonner ta femme, peut-être ? demandé-je.

— Démerde-toi, répond aimablement mon frère. Le Vieux t’a confié le clan, c’est ton problème.

— Je disais ça pour Carla et toi, rétorqué-je. Bon, on va mettre les choses au point une bonne fois pour toutes. Je ne vais pas vous enfermer dans vos chambres, encore que je le pourrais. Mais si vous sortez, vous ne rentrez plus.

Sur ces mots, je bois une gorgée de café. Amy observe le match avec attention. Les hommes se taisent. Si grand-père était présent, Carla n’aurait jamais osé se montrer aussi effrontée. On est encore dans un schéma assez conservateur, chez les Beneventi. On doit le respect aux aînés, on leur obéit, même en étant marié et parent. Les femmes, elles-mêmes issues de familles conservatrices, savent que leur influence en public est limitée. Tout se joue en coulisses. Si je devais prendre la direction du clan, ce serait l’une des premières choses qui changerait. Avoir Carla, Gina ou ma propre mère comme interlocuteur pourrait être stimulant, même si je ne peux pas encadrer ma belle-soeur.

— Pour qui est-ce que tu te prends ? siffle Carla avant de se tourner vers Flavio. Et toi, tu ne dis rien ? Tu laisses ton petit frère me manquer de respect !

Ah, elle sent qu’elle vient de perdre des points et sort les armes de réserve.

— Les autres, vous en pensez quoi ? demande Flavio.

Mon frère est un maître dans l’art de botter en touche.

— Je veux sortir ! s’écrie Maria. J’ai besoin de me changer les idées. Je n’en peux plus de cette maudite baraque !

— Pareil pour moi, dit Gina.

Seule ma mère hésite, même si je sens qu’elle a envie de les rejoindre. Je regarde les hommes.

— Oncle Alessandro ? Enzo ? Michele ? Papa ? J’aimerais connaître vos avis éclairés, lancé-je.

— Tu en tiendras compte ? demande Alessandro, tâtant le terrain.

— Non. Mais au moins je saurais à quoi m’en tenir, réponds-je.

— On a tous marre d’être enfermés, intervient ma mère. Il faut que tu le comprennes, Ash. Je sais que tu veux obéir à ton grand-père, et c’est très bien, mais il faut bien avouer que le Vieux a un peu exagéré en nous confinant tous ici avec lui depuis toutes ces semaines.

J’adore quand ma daronne me parle comme si j’avais toujours huit ans. C’est l’inconvénient d’être le cadet.

— J’ai l’impression d’être ici depuis des années, soupire Gina.

— Vous croyez que ça me fait plaisir ? m’exclamé-je soudain. Vous pensez vraiment que je kiffe ma vie en ce moment ? Mais je vous rappelle qu’il y a une pandémie dehors. Les gens meurent, bordel ! On a dépassé les cent mille morts aujourd’hui.

Naturellement, tout le monde regarde son téléphone pour vérifier le chiffre.

— De toute façon, continué-je, vos magasins de fringues sont fermés. Vous voulez sortir acheter quoi ? Des pâtes ? Du papier toilette ?

Gina me fait un sourire navré.

— Les plages sont en train de rouvrir, annonce-t-elle. Et puis je crois qu’on a tous besoin de marcher dans la rue, tout simplement, même si les magasins sont fermés.

Elle n’a pas tort, je le sais. Mais j’imagine la colère du Vieux s’il apprend que j’ai levé le confinement.

— Et puis certains magasins font des ouvertures exceptionnelles pour les bonnes clientes, lance Carla. Il faut juste fixer une heure et passer par derrière.

Autrement dit, certains magasins offrent des ventes privées en plein confinement histoire de faire un peu de chiffre d’affaires. Je ne peux pas les blâmer. C’est risqué, c’est stupide, mais pour certains, c’est une question de survie économique.

— Je crois qu’on devrait réfléchir, avance mon père. Il est neuf du matin, on pourrait se donner la matinée pour se mettre d’accord, vous ne croyez pas ?

— Personne ne sort, dis-je en me levant.

Je passe dans le couloir, et je fais signe au garde du corps qui est en faction. Son collègue est parti avec grand-père à l’hôpital. On n’est jamais trop prudent. Il a dormi dans sa chambre, sur un fauteuil. Les infirmières n’ont rien dit. Son second, un type nommé Leonetti, fait lui-aussi partie de la vieille garde. Il est là depuis quinze ans.

— Verrouillez les garages, ordonné-je, et veillez à ce que le portail et la petite porte restent fermés. Personne ne sort.

— Bien, monsieur, répond Leonetti. Et si ces dames viennent me voir et insistent pour sortir ?

— Vous me les envoyez. Votre rôle est d’empêcher les portes de s’ouvrir, c’est tout. Le reste, je m’en charge.

Carla et Maria m’ont suivi dans le couloir et toute la famille finit par se retrouver là. Leonetti a un mouvement de recul. Il veut bien risquer sa vie face à des tueurs, mais pas se faire écharper par les femmes de la famille qu’il doit protéger.

— Tu te prends pour qui ? hurle Maria. J’en ai marre de rester ici ! De toute façon, je sors et je ne reviendrais pas ! Je vais rentrer chez moi, dans ma maison, avec mes enfants !

Michele hoche la tête.

— Elle a raison, renchérit Carla. Nous allons faire pareil, n’est-ce pas Flavio ?

Je suis coincé. Si tout le clan est contre moi, ça veut dire que je n’ai pas réussi à imposer mon autorité. Je tire ma dernière cartouche.

— Vous savez pourquoi le Vieux nous a tous réunis ici ? demandé-je, me rappelant une des confidences d’Amy plus tôt ce matin.

— A part pour nous faire chier, tu veux dire ? demande Enzo.

— Parce qu’il est vieux, et qu’il a peur pour nous, dis-je. Parce qu’il ne veut pas voir un de ses enfants mourir. Et aussi parce qu’il voulait une dernière chance de passer du temps avec sa famille, avec les petits.

— Il aura tout le temps aux prochaines vacances, fait remarquer Maria d’un ton déjà moins assuré.

— Pour toi, pour nous tous, les prochaines vacances c’est juste dans deux mois, continué-je. Mais lui, sera-t-il toujours en vie à ce moment-là ? A son âge, on ne prend plus pour assuré de voir le prochain Noël ou le prochain été.

Le calme revient aussitôt. Les lèvres se pincent.

— On a encore toute la vie pour en profiter, conclus-je. On peut tous faire un effort pour lui. De toute façon, le confinement se termine le trois juin, peut-être même avant. Vous imaginez l’impact sur la santé du Vieux si je dois lui annoncer que vous vous êtes tous égaillés dans la nature ? Cette fois, s’il y passe, on sera tous responsables !

Gina pousse un énorme soupir. Maria regarde sa mère, qui regarde la mienne. Carla va pour parler, mais Flavio la tire par le bras et elle ferme sa gueule.

— Bon, je suppose qu’on peut rester encore un peu ici, ne serait-ce que pour éviter d’avoir la mort du Vieux sur la conscience, consent ma tante. OK, les filles ?

Les hommes se relaxent. La dernière chose qu’ils veulent est une guerre entre faction et l’obligation de prendre parti. Au fond d’eux-mêmes, ils savent que grand-père a raison et qu’être confiné ici est plus sûr.

— Si on se mettait au travail ? proposé-je.

Les femmes repassent à la salle à manger pour discuter, et les hommes grimpent les escaliers pour aller au second. Amy, dans l’encadrement de la cuisine, me regarde et mime de silencieux applaudissements.