RENEGADES MADDOX EPISODE 34

Maddox

Il est temps que j’appelle Pax. Je suis un peu stressé, quand même, parce que je vais me contredire à moins de vingt-quatre heures d’intervalle. Cela ne me ressemble pas. Je sais d’habitude où je vais et ce que je veux. Rétrospectivement, l’idée de quitter Greenville me parait dingue, même par amour pour Ash.

— J’allais t’appeler, fait Pax en prenant la communication vidéo. On rouvre.

— Okay. Avant qu’on parle boutique, j’ai un truc à te dire, lancé-je avant de perdre tout courage. Je ne pars plus. Je reste. Si c’est okay avec toi.

Pax a un large sourire, ce sourire canaille qui annonce qu’il a gagné comme il l’espérait.

— Tu as parlé à ta mère ?

— Oui. Elle m’a traité de connard, en résumé. J’ai réfléchi. Je suis désolé de t’avoir balancé que je foutais le camp comme ça, Pax. Je te présente mes excuses.

Pax hausse les épaules.

— Ça va, pas la peine d’en faire un drame en trois actes. Tu restes, c’est l’essentiel. Je te voyais mal barré si tu foutais le camp à Chicago. La situation est mauvaise, mec.

— Je sais. J’ai compris que je tenais plus à mon taf et à ta sale gueule que je ne le pensais, dis-je en plaisantant, histoire de masquer mon émotion.

Pax aurait pu m’envoyer sur les roses en me disant que j’avais démissionné. Je l’ai déjà vu s’énerver pour moins que cela. La fidélité est importante pour lui, et pour moi aussi, même si je l’ai oublié un instant.

— Et ton mec ? Vous en êtes où ?

— Il m’a dit qu’il m’aimait. Et puis il s’est barré en me disant qu’il revenait.

Pax siffle.

— Eh bien, on dirait que Junior est accro.

— Ne l’appelle pas Junior, protesté-je.

— Il est accro quand même. Tu lui as répondu quoi ?

— Que je l’aimais aussi.

— C’est vrai ?

— Ouais. Pax, comment est-ce que tu as su que Nate était le bon ? demandé-je.

Mon boss se frotte le front, signe de perplexité chez lui.

— Je ne sais pas. Je l’ai compris, voilà tout. Cela m’est apparu comme une évidence. Nate était l’homme de ma vie, point barre. Ça m’a fait un choc, je dois l’admettre. Devenir bi, je veux bien, tomber amoureux pour de vrai, je n’étais pas prêt.

— Je ne suis pas prêt non plus.

— Tu t’y feras. Je suis heureux pour toi, Maddox, mais il va falloir que les choses soient claires. Tu bosses pour moi, pas pour les Beneventi.

— Je sais ! protesté-je, indigné.

— Je dis ça parce que j’ai entendu qu’il y avait eu du grabuge cette nuit à l’hôpital, continue Pax. Je ne veux pas savoir ce qui s’est passé, mais ça doit rester un incident isolé, cappice ?

— Cappice, dis-je. Merci.

— Bah, on fait tous des conneries quand on est amoureux. J’ai bien invité ma belle-mère à venir chez nous.

— Elle est partie ?

— Oui. Je vais faire changer les serrures.

On rigole tous les deux. Je ne connais pas la daronne d’Ash. Je me demande comment elle va réagir en apprenant que son fils est tombé amoureux d’un simple combattant MMA. J’espère qu’elle n’est pas raciste.

En fait, j’ignore tout de la famille d’Ash, à part ce que tout le sait sur les Beneventi.

— Si ton mec quitte son clan et veut se la jouer solo, ce sera mieux pour tout le monde, reprend Pax.

— C’est ce qu’il veut faire. C’est pour cela qu’il voulait partir.

— Bien. Comme ça, tout est clair. Bon, passons aux choses sérieuses.

Nous discutons de la réouverture du Blue Lounge de Greenville, du cercle de jeux et du ring. Pax subit des pressions de toutes parts pour que la vie reprenne, mais je sens qu’il y va à reculons.

— La pandémie est encore là, bordel, grogne-t-il. Les gens ne se rendent pas compte. Si on rouvre, je mets tous mes employés en danger, et les clients avec.

— Les écrans en plexiglas ont été installés ? demandé-je.

— Oui, ainsi que les distributeurs de gel et de gants. Mais va-t-en faire respecter les gestes barrières à des clients après deux ou trois verres ou quand ils sont pris dans une partie de poker, soupire Pax.

— Et le ring ?

Pax est hésitant.

— On ne le rouvre pas encore. C’est trop dangereux. Les gens vont être les uns sur les autres. Et je ne parle pas des combattants.

— Tu perds beaucoup ?

Pax ricane.

— Mec, j’ai perdu un paquet de fric depuis mars. Et même si Joaquin a bossé comme un malade pour tout ce qui est paris en ligne sur les jeux vidéo et le reste, on est encore largement déficitaires.

— La pandémie se tasse en Europe, dis-je avec optimisme, et ça va bientôt être la même chose chez nous.

— Tu rigoles ? Tu as vu les chiffres ? C’est en train de continuer à grimper. Mais notre cher président veut que l’économie reprenne, alors tout rouvre. J’ai commandé des centaines de tests, de façon à ce que tout le monde soit régulièrement contrôlé. Et le premier que je prends sans masque et sans visière est viré. Il faut que tu me trouves des gros bras supplémentaires pour veiller à ce qu’un minimum de précautions soit respecté par les clients.

— Je m’en occupe.

Je suis heureux d’avoir quelque chose à faire. Je déteste glander, même si question action j’ai été servi aujourd’hui. Je ne suis même pas surpris que Pax soit déjà au courant. Il est comme le vieux Beneventi, il a des yeux et des oreilles partout.

— Je lève le confinement, mais très progressivement, conclut Pax. A la moindre alerte, on referme tout. Il va falloir que tout le monde bosse sur les plans de table, sur les sens de circulation et qu’on flèche les parcours.

— On pourrait transformer ça en jeu, suggéré-je. Avec de l’adhésif de couleurs différentes et des trucs clignotants, comme dans un jeu vidéo.

Pax a un grand sourire.

— C’est une excellente idée, approuve-t-il.

On se donne rendez-vous le lendemain au club, et je termine la conversation lorsqu’Ash se présente à ma porte.

Il a un grand sourire et ses yeux pétillent comme ceux d’un gamin qui vient d’apprendre qu’il va à Disneyland.

— Le Vieux me laisse partir ! s’exclame-t-il. Il m’a donné sa parole qu’il n’essaierait pas de me mettre les bâtons dans les roues quand je lancerai mon propre business !

Je le prends dans mes bras et je lui donne une étreinte d’ours.

— Comment as-tu fait ?

Ash hausse les épaules.

— Je lui ai fait comprendre qu’il n’avait pas le choix. Je pense aussi que ce qui s’est passé ces derniers temps l’a plus touché qu’il ne veut le montrer. Sa propre belle-fille le haïssait suffisamment pour vouloir le tuer. Il s’est peut-être dit qu’il ne voulait pas me voir tourner aigri.

— Tu veux toujours partir à Chicago ? demandé-je.

Je suis prêt à me battre comme un damné pour qu’il reste, mais Ash secoue la tête.

— Non. Je reste ici, à Greenville. Tu avais raison, tu sais. Je serai toujours un Beneventi, où que je sois. Et puis, les affaires vont mal, et ce n’est pas le moment de partir dans une ville où j’ai des contacts, mais pas vraiment de relations. Avant la pandémie, cela aurait été possible, mais plus maintenant.

Je suis tellement soulagé que j’ai l’impression qu’un poids énorme vient de s’enlever de mon cœur.

— Tu as une idée de ce que tu vas faire ? demandé-je.

— Je dois d’abord régler les choses avec la famille, dissocier mes affaires personnelles de celle du clan et mettre les finances au clair, énumère-t-il. Ensuite, je me lance dans les paris en ligne sur des jeux vidéo. Grand-père me laisse partir avec le business que j’ai lancé il y a quelques semaines. Ce n’est pas grand-chose, mais ce sera un début. Et puis j’ai des idées pour des montages financiers.

— Tu penses que ça va fonctionner, malgré la crise ?

— Tu ne crois quand même pas réellement que les gens très riches, ceux susceptibles d’investir dans mon futur business, sont vraiment devenus pauvres ? rétorque Ash d’un ton ironique. Comme d’habitude, la crise va toucher les plus pauvres, les classes moyennes, mais les très, très riches n’en sentiront que peu l’impact.

Il a raison. Je ne suis pas un économiste, mais je finis par savoir comment ce pays fonctionne. Quand ça merde, ce sont les plus fragiles qui se prennent les dégâts en pleine figure. Je n’ai pas entendu dire que des milliardaires avaient fait faillite.

— Je suis heureux que tu restes, dis-je. Je ne pouvais pas te suivre à Chicago.

— Je sais. J’étais égoïste de te le demander, reconnait Ash en m’enlaçant. Je suis désolé. Je t’aime, Maddox.

— Je t’aime aussi, Ash, dis-je en effleurant ses lèvres des miennes.

— Assez pour venir vivre avec moi ? demande Ash.

Il va vite. Je pensais qu’on allait d’abord essayer de vivre une relation normale, sans qu’il fasse le mur tous les soirs pour me rejoindre.

— Ici ? demandé-je.

— Ah non ! s’exclame-t-il. Ce serait comme baiser sous l’œil du Vieux.

On fait une grimace d’horreur tous les deux, puis on rigole.

— Alors où ?

— Chez moi. J’ai un appart’ en ville.

— Il y a assez de place pour vivre à deux ? demandé-je.

Il se met à rire.

— Trois cent mètres carrés, ça t’ira ?

Je préfère ne pas penser aux taxes qu’il doit payer.

— Je suis propriétaire de cet appartement, dis-je en désignant les murs.

— Et alors ? Tu pourras toujours le louer. Maddox, je sais que je vais vite, mais j’en ai marre d’attendre. S’il y a bien une chose que cette foutue pandémie m’a enseignée, c’est que la vie ne tenait qu’à un fil. Je t’aime et je veux vivre avec toi. On a appris à se connaître durant toutes ces semaines de confinement. Sautons le pas !

Il me fait penser à un jeune chien à qui on vient d’ouvrir les portes du chenil et qui découvre la liberté pour la première fois. J’ai toujours planifié ma vie, et je n’ai jamais pris de décision sur un coup de tête. Pourtant, j’étais prêt à tout quitter pour le suivre à Chicago. Je ne vais quand même pas hésiter pour un simple déménagement.

— D’accord, dis-je.

Il a à nouveau ce grand sourire, m’attrape à bras le corps et essaie de me soulever de terre. Il n’y arrive pas, parce que je dois faire vingt kilos de plus que lui, mais j’apprécie l’intention. C’est moi qui le soulève de terre, le jette sur mon épaule, et l’emmène à la chambre.

— On va commencer par défaire les draps, dis-je.

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