RENEGADES MADDOX EPISODE 32

Maddox

Ma mère est intarissable sur son nouvel appartement et la générosité de Pax. Elle a pu le visiter en personne (son nouveau home sweet home, pas mon boss), et elle est sur un petit nuage. Elle est en train de faire ses cartons dans la joie et la bonne humeur.

Dans le genre mauvais timing, ça se pose un peu là. Je me racle la gorge avant de me lancer et de lui apprendre que je suis tombé amoureux pendant le confinement. Je lui raconte toute l’histoire et je vois son visage passer par toutes les nuances de l’amour et l’inquiétude maternelle.

— Et tu veux tout plaquer pour suivre cet homme à Chicago ? demande-t-elle. Maddox, mon fils, je suis très heureuse que tu sois amoureux, mais tu ne crois pas que tu vas un peu vite ? Est-ce que toi, tu as envie de tout quitter ? Tu n’es pas bien dans ton job ?

— Je croyais que tu détestais mon job, fais-je remarquer.

— Je n’aime ni te voir te battre dans ces cages ni travailler pour un gangster, c’est vrai, reconnait-elle. Mais j’aime encore moins l’idée de te voir partir à Chicago pour potentiellement monter une affaire avec un homme qui a plus l’air de faire un caprice qu’autre chose.

— Un caprice ? m’indigné-je.

— Je sais qui sont les Beneventi, et je sais comment ce genre de clan fonctionne, rétorque ma daronne. Tu crois vraiment que partir va changer son nom de famille ? S’il se plante, il pourra toujours revenir chez lui. Toi, tu te retrouveras le bec dans l’eau et juste tes yeux pour pleurer.

Pax savait exactement ce qu’il faisait en me disant de parler d’Ash à ma mère. Il la connait et il savait exactement comment elle allait réagir. Elle n’a rien d’une sentimentale et d’une romantique. La vie lui a appris à être pragmatique, surtout quand elle s’est retrouvée enceinte et que mon père est parti sans laisser d’adresse. Dans ses valeurs, il y a d’abord le travail pour être indépendante, ensuite seulement viennent les sentiments. Je sais qu’elle a eu des histoires d’amour après mon père, mais elle n’a jamais laissé un homme la mettre à nouveau en situation de vulnérabilité. Elle a son appartement, sa voiture, son travail et sa vie. Les hommes viennent après.

— Je veux que tu réfléchisses bien avant de tout envoyer balader, martèle ma mère. Pense à tout ce que tu as. Tu aimes ton boulot, tu me l’as assez dit. Si tu montes un autre ring, ce sera avec l’argent de ce Beneventi, n’est-ce pas ? Il sera ton amant et ton boss. Ce n’est pas une bonne combinaison, du tout.

Elle me laisse sur ces mots et je pousse un profond soupir. Je me laisse tomber sur le canapé et j’allume machinalement la télé.

Dehors, dans la vraie vie, les gens manifestent au nom de Black Lives Matter. Depuis plusieurs jours, le couvre-feu a été décrété à New York. A Greenville, c’est beaucoup plus calme. Les manifestants font entendre leur voix dans le calme, et les flics, menés par Morrow, sont venus s’agenouiller avec eux en signe de solidarité. Le maire Hughes est venu, a fait un petit speech impromptu, avant de poser la main sur le cœur, tête baissée, pendant que le reste de la foule mettait un genou à terre. Vu son âge et son état de santé, les gens ont apprécié le geste. Depuis qu’Edwards a pris sa retraite, il y a eu un grand ménage dans le commissariat central et les différents postes de la ville. Je ne dis pas que Greenville a une police exempte de tout reproche, mais ça va nettement mieux que dans d’autres villes.

 Je devrais être avec eux, mais Pax a spécifiquement envoyé un email à chacun de ses collaborateurs précisant bien que s’il était entièrement d’accord avec la cause défendue, ce dont je ne doute pas, il était hors de question pour ses hommes de risquer de se faire arrêter au cours d’une manifestation. On sait bien quand on entre dans un poste de police, menottes aux poignets, on ne sait pas quand on en ressort, surtout quand on est un gangster. Je n’ai pas de casier, mais je pourrais vite en avoir un si on ressort de vieux dossiers. Les flics, et Morrow en premier, savent pour qui je travaille, ce que je fais, et je fais confiance à leur imagination pour me faire plonger si jamais je me fais arrêter même pour un autre motif. Pax me protège, il a des contacts, une solide amitié avec le maire Hughes, mais il ne fait pas non plus des miracles.

Et puis j’ai quand même tiré sur un homme, cette nuit. Je n’en ai pas parlé à Pax et je m’en veux. Ash m’a assuré que son équipe de nettoyeurs s’occupait de tout. J’ai soigneusement nettoyé mon arme, qui n’était pas déclarée, et je l’ai démontée avant de la faire disparaitre. Ce n’est pas la première fois, ni la dernière, j’imagine. Je ne me sens pas coupable d’avoir tiré. A partir du moment où j’ai décidé d’accompagner Ash, je savais que je prenais parti.

Si c’était à refaire, j’agirais de la même façon. Si Ash y était allé seul, il aurait pu se faire descendre. Et cela, je ne pourrais pas vivre avec.

Je suis vraiment amoureux.

Mais je n’ai pas envie de quitter Greenville, Pax et le club de MMA. Ma mère a raison sur ce point. J’aime mon boulot. Hunter fait partie de ma famille. Je n’ai aucun envie d’aller m’installer à Chicago où je ne connais personne. J’ai mis des années à me constituer un réseau d’alliés, à avoir des types qui me sont redevables, et je n’ai pas envie de foutre tout cela en l’air.

Pas plus que je n’ai envie de quitter Ash.

On dirait que le monde entier conspire pour nous séparer et ça me met en rogne. Je ne demande pas grand-chose, juste de pouvoir aimer, enfin. J’en ai assez d’être toujours celui qui reste seul, ce bon vieux Maddox, sur qui on peut toujours compter. Ma mère a raison sur un point : je n’ai pas vraiment envie de partir. J’aime bien mon job, je suis fier de ce que j’ai accompli et je n’ai aucune envie de devoir tout recommencer dans une ville qui ne m’attire pas plus que cela. Je n’ai rien d’un entrepreneur et ne suis pas un leader. Ce n’est pas une révélation. J’ai bâti un ring pour Pax, je m’y produis parfois, et j’aimerais bien continuer.

Mais je refuse de quitter Ash.

J’en suis à faire les cent pas dans mon salon quand l’homme de mes pensées me texte pour demander s’il peut venir. Je lui dis que oui, mais que faire le mur en plein jour va se voir. Ce à quoi il me répond qu’il va pour la première fois passer par le portail. Il met donc dix minutes au lieu de cinq pour me rejoindre. On observe le rituel du lavage de main et du masque soigneusement jeté avant de se jeter dans les bras l’un de l’autre.

— Je suis mort, soupire Ash en se laissant tomber sur le canapé.

— Tant que ce n’est qu’une figure de style, ça me va, souris-je. Ton grand-père est de retour ? Vous avez découvert qui est le traitre ?

— Tu n’as pas vu passer le fourgon mortuaire ? demande-t-il.

Il est sérieux ?

— Non. Qui ?

— Ma tante Gina. Elle s’est tuée en nettoyant son arme.

— C’était elle, la coupable ?

— Oui. A cause de la mort de mon cousin, Ettore.

Ash me raconte l’histoire dans les grandes lignes. Je peux comprendre la défunte. Son fils est mort et elle a cherché un coupable.

— Et le type sur lequel j’ai tiré ? demandé-je.

— Un flic à la retraite. Lui aussi en voulait au Vieux, mais pour une autre raison.

Merde ! Je n’aime pas cela du tout. Se trucider entre gangsters est une chose, buter un flic peut vous mener droit à la chaise électrique.

— Où est le corps ? demandé-je, un peu stressé.

Ash se frotte les yeux. Il a vraiment l’air épuisé.

— Ne t’inquiète pas, mon équipe de nettoyeurs est efficace. Les balles ont été retirées des corps, et les trois types, trois frères et trois ex-flics, vont disparaitre. Je n’ai jamais eu de soucis avec eux. L’arme ?

— Je m’en suis occupé.

On se regarde et on échange un rire amer. Ce ne sont plus les amants qui se parlent, mais des pros.

— Qu’est-ce que ta tante fricotait avec un ex-flic ? demandé-je, curieux.

Ash me résume les grandes lignes et je ne peux que secouer la tête. C’est carrément tordu.

— Tu avais vu juste dès le début, conclut-il. On essayait bien de tuer le Vieux. Il n’y a que le coup de l’ascenseur qui soit vraiment un accident.

— Qu’est-ce qui va se passer, maintenant ? demandé-je. Pour ta famille ?

— Je ne sais pas et je m’en fous, répond Ash avec un grand soupir. Tu comprends pourquoi j’en ai ma claque des Beneventi ? C’est toujours comme ça. Il y a toujours des drames, c’est dans notre ADN. Je vais aller voir le Vieux et lui dire que je fous le camp. Il le prendra comme il le voudra.

— Il va te déshériter.

— Je m’en tape. J’ai suffisamment mis de côté pour voir venir et je n’ai jamais compté sur l’héritage. Mieux, je n’en veux pas. Il n’a qu’à passer la main à mon père, puis à Flavio, et ensuite aux jumeaux, encore que j’aime trop mes petits soleils pour leur souhaiter une vie pareille !

Il me prend la main.

— Je vais partir, dit-il. Viendras-tu avec moi ?

Le moment de vérité est arrivé.

— Je ne veux pas quitter Greenville, dis-je.

Le visage d’Ash se défait lentement sous mes yeux. Et tout à coup, il prononce les mots qui me font tout remettre en question.

— S’il te plait, Maddox, ne me fais pas ce coup-là. Je t’aime.

J’ai le cœur qui explose et qui fond en même temps. En tout cas, j’ai chaud dans la poitrine, et une boule se forme soudain dans ma gorge. J’attire Ash contre moi.

— Je t’aime aussi, dis-je, parce que c’est la vérité.

Ash a les larmes aux yeux. Je le serre contre moi de toutes mes forces, jusqu’à ce qu’il proteste que je suis en train de lui briser les côtes. On rigole, on renifle un peu, avant d’échanger un baiser presque timide.

— Je t’aime, répète-t-il. Je veux vivre avec toi.

— Alors, reste, dis-je. Reste ici. Je ne peux pas partir, Ash. J’ai toute ma vie ici. J’ai eu du mal à me construire une carrière digne de ce nom, et je n’ai pas envie de l’abandonner. Mais je ne veux pas non plus te laisser partir. Je t’aime.

Ash s’appuie contre moi et je l’enlace comme pour le retenir. Depuis le début de cette histoire, j’ai l’impression que le vieux Luca plane sur nous comme une ombre maléfique et je commence à en avoir marre.

— Je vais trouver une solution, dit brusquement Ash. Au début, avant qu’on se rapproche, partir me semblait l’unique solution. Mais jamais le Vieux ne me laissera tranquille si je ne gagne pas ma liberté. Je ne lui demande pas une faveur, bon sang ! Je veux juste ce qui est à moi. Ma liberté.

Il a pris un ton résolu et je m’inquiète un peu. Il est fatigué, je peux le lire dans chacun de ses gestes, dans sa voix rauque et ses paroles plus lentes qu’habituellement. Il est ce point de fatigue où les solutions les plus simples sont souvent les plus radicales.

— Que vas-tu faire ?

— Parler au Vieux. S’il ne fait pas un nouveau malaise, je sortirais libre de cet entretien, ou je n’en sortirais pas du tout.

Il se dégage, se lève et effleure mes lèvres.

— Je reviens, dit-il.

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