RENEGADES MADDOX EPISODE 31

Ash

Je ne fais pas durer le suspense plus longtemps. Je balance le téléphone et les médicaments devant mon oncle Alessandro. Il devient blême et me regarde d’un air d’incompréhension totale.

— Ce n’est pas moi, bégaye Alessandro en regardant grand-père. Je te jure, papa, ce n’est pas moi. Je n’y suis pour rien. La chloro-machin, c’était au cas où un d’entre nous tomberait malade. Et je n’ai jamais vu ce téléphone !

— Tu as payé la choroquine avec ta carte, dis-je. J’ai la preuve !

— Oui, bien sûr. Je l’ai achetée, parce que…

Et il regarde sa femme.

Gina n’a pas bronché. Assise en face de son mari, elle est impassible, ce qui ne lui ressemble pas. Ses lèvres sont pincées.

— Tu m’as dit que c’était par sécurité, parce que tout le monde allait se jeter dessus, finit Alessandro en se tournant vers elle. C’est toi qui m’as dit d’en commander.

Grand-père braque son regard sur Gina.

— Tu as quelque chose à dire ? demande-t-il.

— J’ai dit à Alessandro d’en commander, oui, lâche-t-elle entre ses dents serrées. Parce que le président a dit que c’était le seul remède contre le virus. Je ne voulais pas qu’on tombe malade et qu’il n’y ait pas de médicaments pour nous soigner.

— La facture dit qu’il y avait vingt flacons, dis-je en reprenant mon portable. Je n’en vois que douze. Où sont les autres ?

— Je ne sais pas, balbutie Alessandro. Je n’ai jamais vu le colis, c’est Gina qui l’a reçu et s’en est occupé. Elle a dit que ça me ferait marquer des points devant papa si on tombait malade, qu’on aurait le remède à proposer avant tout le monde.

Je connais mon oncle. Je travaille avec lui. L’idée de la chloroquine ne vient pas de lui. Il n’est pas du genre à échafauder des plans aussi sophistiqués pour éliminer quelqu’un. Il y va au flingue et à la batte de base-ball, son grand favori. Je ne le vois pas penser à mettre un fil en travers d’un escalier. Pousser quelqu’un, oui, c’est plus son style. Quand à mélanger le bon dosage de médicaments dans du lait en poudre pour provoquer un malaise cardiaque chez son père, c’est nettement au-dessus de ses capacités intellectuelles.

Alessandro n’a jamais protesté quand le Vieux parlait de laisser la direction du clan à mon père. Il est l’aîné, mais il connait ses limites, et il préfère profiter de la vie que de se prendre toutes les responsabilités sur le dos. Tant qu’on le respecte et qu’on a peur de lui, tant qu’il peut s’amuser, boire, manger de bons restaurants et tromper sa femme avec des jolies filles, il est content.

Mais tante Gina est coupée dans une autre étoffe. Elle ne craque pas sous la pression, je l’ai déjà remarqué. Pour l’instant, elle se tient tranquille, comme si elle n’était pas concernée par les faits.

— Où sont les flacons manquants, Gina ? demandé-je.

Elle hausse les épaules.

— Comment veux-tu que je le sache ? J’ai reçu le carton, je l’ai mis dans le placard et je n’y ai plus touché. Quant à ce téléphone, je ne l’ai jamais vu. Alors, avant d’accuser mon mari, je te prie de fournir des preuves.

Et si elle avait raison ? Si quelqu’un, sentant qu’il ou elle allait être découvert, avait caché les preuves incriminantes dans leur chambre ? Sauf qu’elles sont fermées quand les adultes n’y sont pas. Mais les femmes se rendent visite toute la journée, ouvrent les armoires, comparent leurs robes et leurs bijoux, se prêtent des affaires. Glisser un téléphone n’aurait pas été difficile. Le carton de médicaments était derrière des boites à chaussures, le téléphone par contre, était au milieu de protections hygiéniques.

J’ai fouillé les téléphones de O’Malley et celui que je viens de trouver. Les textos ne m’ont rien appris de plus, ils sont factuels, des lieux de rendez-vous, des constats d’échec lors de la mort de Tony, et le fait que le traitre sait où se procurer de la chloroquine. Au vu des dates, le médicament n’a pas été commandé pour empoisonner grand-père, mais quelqu’un a soit découvert son existence soit a eu l’idée de s’en servir pour tuer. Il y a ensuite des échanges annonçant que le traitre a trouvé les bons dosages sur Internet.

O’Malley n’a pas annoncé à son complice qu’il se rendait à l’hôpital pour tuer le Vieux. Même pour lui ou elle, l’agitation de cette nuit a été une surprise. Mais cela a dû l’alarmer, d’où peut-être un geste désespéré pour cacher le téléphone dans la chambre d’Alessandro et Gina, les détenteurs de la chloroquine. En plus, le cacher au milieu de protections périodiques est malin et pointe plutôt vers une femme. Un homme est toujours gêné par ce genre d’affaires et les fouille rapidement. J’ai bien failli passer à côté du téléphone. Si je n’avais pas trouvé les flacons de médicaments en premier, je n’aurais pas fouillé le paquet de protections périodiques, je l’avoue. C’était extrêmement malin de la part du coupable de cacher le téléphone à cet endroit.

— Oncle Alessandro, as-tu parlé à quelqu’un de la commande de chloroquine ? demandé-je.

— Non ! s’exclame mon oncle. Gina m’a dit de la fermer, que ce serait une surprise si on tombait malade.

— Tu en as forcément parlé à quelqu’un, lance Gina d’un ton rogue. Tu es incapable de la fermer.

— Si je te suis bien, Gina, tu es en train de dire que quelqu’un aurait volé les flacons de médicaments dans ton armoire, et qu’ensuite cette même personne aurait caché le téléphone au milieu de tes serviettes hygiéniques ? fais-je.

— Ce n’est pas moi qui aie pris les flacons ni caché le téléphone, répond ma tante d’un ton froid. C’est un vrai moulin, ici, tout le monde entre et sort des chambres.

— Et depuis quand tu as besoin de protections hygiéniques ? lance brusquement ma mère. Ça fait cinq ans que tu es ménopausée.

Je vois Gina se troubler.

— C’est un vieux paquet que j’ai oublié de jeter. 

Les hommes oublient le dramatique de la situation pour se racler la gorge ou regarder leur assiette. Pas moi. Je réfléchis à toute vitesse. Gina a des serviettes alors qu’elle n’en a plus besoin. Elle a dû faire ses valises comme nous, en vitesse, lorsque le Vieux a ordonné le confinement. Et elle a pensé à prendre une chose dont elle n’avait plus besoin ?

Je reprends le sachet plastique contenant le téléphone et les flacons de médicaments.

— On va bien voir, dis-je. Je n’ai pas touché le téléphone en le prenant, j’avais des gants. On va faire un relevé d’empreintes.

Il y a un grand silence. Tous les visages s’animent, beaucoup secouent la tête. Alessandro est livide, il tremble et ne sait plus où se mettre. Il est conscient d’être le suspect numéro un.

— Ce n’est pas moi, balbutie-t-il. Tu me connais, papa. Tu sais que ce n’est pas moi. Je n’ai jamais touché ce téléphone.

— Oh, arrête avec tes pleurnicheries ! s’exclame Gina d’un ton dégoûté.

Je rive mon regard à celui de ma tante. Et c’est là que je comprends qu’elle est la coupable. Elle capte mon regard, me le rend, et se met à trembler, mais pas de peur. Elle est en colère. Elle serre convulsivement les poings et brusquement, elle se lève, repoussant sa chaise avec tant de brusquerie qu’elle tombe par terre. Son visage se tord soudain sous l’effet de la rage.

— Eh bien oui, c’est moi qui aie essayé de vous tuer ! hurle-t-elle au Vieux. Et je regrette d’avoir échoué ! Vous êtes un meurtrier ! Vous ne savez que prendre des vies !

Tout le monde s’est écarté de Gina, Carla la première, et la regarde avec des yeux ronds. Grand-père n’a pas bronché.

— Prendre des vies ? répète-t-il seulement.

— Ettore ! rétorque Gina dans un cri de bête blessée. Mon fils ! Mon petit ! Vous l’avez tué !

Personne ne prononce un mot. La mort d’Ettore est encore un sujet sensible. J’étais adolescent quand mon cousin s’est fait descendre par un petit gang rival que le Vieux a anéanti par la suite. C’était la première fois qu’Ettore allait sur le terrain tout seul, du moins sans son père ou le mien, avec trois hommes de confiance. Ils se sont tous fait massacrer après être tombés dans un piège.

Gina s’est effondrée après la mort de son fils. Elle a fait une longue dépression, et elle a pris des médicaments pendant des années. Même encore maintenant, aux alentours de la date anniversaire de la mort d’Ettore, elle reste chez elle et se met au lit.

— Je vous ai supplié de ne pas l’envoyer sur le terrain, reprend Gina d’une voix déchirée. Je vous ai dit qu’il n’était pas prêt. Mais vous l’avez fait quand même ! Vous avez dit qu’il était temps qu’il devienne un homme ! Et il en est mort !

— Gina, arrête, fait mon oncle Alessandro d’une voix éteinte. Tu sais très bien que ce n’est pas la faute de mon père. Personne ne pouvait prévoir ce qui allait se passer.

— Gina, on n’est pas dans une famille d’avocats, intervient ma mère. On sait très bien que nos maris et nos fils peuvent se faire tuer.

Gina se tourne vers elle, les yeux étincelants.

— Tu as perdu un fils, toi ? Non ! Alors ferme-la !

— Gina, ça suffit ! s’écrie Alessandro en se levant. J’ai perdu mon fils, moi aussi. Il voulait aller sur le terrain, il voulait faire ses preuves ! Personne ne l’a forcé.

Enzo et Flavio approuvent.

— Il jubilait à l’idée que grand-père lui fasse enfin confiance, se souvient mon frère. Il voulait y aller.

C’est aussi le souvenir que j’en garde, mais je préfère me taire. Je revois Ettore arriver chez nous, et venir nous raconter qu’il avait enfin sa première mission importante.

Grand-père se lève lentement. Je réalise tout à coup à quel point il a l’air fatigué.

— Si tu avais quelque chose à me reprocher, Gina, il fallait venir me le dire en face.

— Qu’est-ce que ça aurait changé ? rétorque ma tante. Vous auriez ressuscité mon petit ? Je voulais vous voir crever ! Je veux vous voir crever ! Tous !

Et brusquement, Gina saisit un couteau sur la table et se jette sur le Vieux. C’est si rapide que seul l’un des gardes du corps, Leonetti, qui se tenait juste derrière grand-père, a le temps d’intervenir. Il ceinture Gina, réussit à lui faire lâcher le couteau, qui tombe au sol avec un bruit sec, mais brusquement, ma tante se retrouve avec une arme à la main. Elle a réussi à saisir le pistolet du garde du corps, le lève, veut tirer, mais Leonetti se met littéralement entre elle et le Vieux et ils se battent pour le contrôle du flingue. Un coup de feu part.

Aucun de nous n’a eu le temps de faire plus de quelques pas tellement c’est arrivé vite. Gina et Leonetti glissent au sol, enlacés dans une parodie d’étreinte amoureuse. On a tous sortis nos armes, mais aucun de nous n’ose la braquer sur Gina.

Leonetti se dégage lentement, et Gina reste allongée, la main encore crispée sur le pistolet. Une tâche rouge s’épanouit en plein milieu de sa poitrine, et ses yeux ne nous voient déjà plus. Vite fait, je me baisse et je saisis l’arme de ses doigts encore crispés, histoire d’éviter un ultime accident. Gina rend son dernier soupir.

— Mama ! hurle Maria en se précipitant sur le corps de sa mère.

Enzo s’appuie sur sa femme, et Alessandro reste bouche bée, comme s’il ne comprenait pas ce qui vient d’arriver. Une larme coule sur la joue ridée du Vieux.

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