RENEGADES MADDOX EPISODE 28

Maddox

Je vais parler à Pax. Mais avant, je vais m’effondrer quelques heures sur mon lit, et récupérer de cette nuit blanche. Entre le sexe et la poursuite des tueurs, je suis épuisé. Il est loin le temps où je pouvais enchainer plusieurs nuits blanches avec des petites siestes pour tenir, lorsque j’étais à l’armée. C’est la trentaine bien sonnée, mec, en route vers la quarantaine.

Je me sens vieux, tout à coup. Cela dit, Ash n’avait pas l’air bien plus frais que moi. On a échangé des textos, il est rentré et son grand-père ne va pas tarder à suivre.

Je plonge dans un profond sommeil, avec l’intention de dormir jusqu’à midi, mais mon téléphone me tire des limbes par sa sonnerie persistante. Je grogne, j’attrape l’engin, et je prends l’appel, parce que c’est la sonnerie que je réserve à ma mère.

— Tu vas bien ? marmonné-je.

— Tu dormais ?

— Longue nuit, je t’expliquerai. Tu tousses ? Tu as de la fièvre ?

— Non, ça va. C’est pour autre chose que je t’appelle.

La voix de ma daronne est anxieuse et ça finit de me réveiller. Je me redresse, je cligne des yeux dans la lumière du jour. Ma mère est encore en quarantaine. Elle a étrangement été légèrement malade les premiers jours, avec un peu de fièvre, puis plus rien. Elle se sent en forme, ce qui m’a rassuré.

— Que se passe-t-il ?

— Je suis expulsée. Je dois quitter mon appartement dans les quarante-huit heures, lâche ma mère d’une voix blanche. Je viens de recevoir l’avis. Je ne sais pas où aller. Tu pourrais m’aider à trouver un appartement ?

— Je… Bien sûr, ne t’inquiète pas, la rassuré-je en me levant. Mais pourquoi ?

Ma mère soupire, et brusquement, j’entends les larmes dans sa voix.

— Le proprio ne m’a renouvelé mon bail, me raconte-t-elle. Et il a fait ça en traitre. Je devais signer à nouveau pour trois ans en mars, seulement avec la pandémie, je n’avais jamais le temps le faire. Il m’a garanti, tu entends ? Garanti que ce n’était pas grave, et que je pourrais signer après. Il a bloqué le loyer, en disant qu’il ne pouvait pas l’encaisser tant que le papier n’était pas signé. Du coup, il dit maintenant que je n’ai pas payé mon loyer depuis deux mois !

Et je comprends que c’est un coup monté. Ma mère est infirmière et depuis le début, ses charmants voisins ont la trouille qu’elle ramène le virus dans l’immeuble. J’apprends pêle-mêle qu’elle a reçu des lettres lui demandant de déménager, pour « la sécurité des autres habitants, et notamment des personnes âgées », et qu’elle a trouvé des mots sur sa porte l’enjoignant à partir. Naturellement, rien n’était signé. Ça s’est accentué quand elle est venue se confiner chez elle.

— Quels salauds ! m’exclamé-je. Maman, tu aurais dû m’en parler.

— Je ne voulais pas que tu te fasses du souci pour moi, et puis j’ai l’habitude de régler mes affaires toute seule, répond ma mère en reniflant.

— Je vais aller parler à ton proprio, et on va faire une réunion avec tes voisins, proposé-je. L’épidémie est presque finie à New York, de toute façon. Ces connards n’ont plus de raison d’avoir peur. Et ce qu’a fait ton proprio est illégal.

— C’est sa parole contre la mienne, soupire ma mère, résignée. Il est blanc. Il a plusieurs autres immeubles comme le mien dans le quartier. Qui me croira ?

Je soupire. Elle a raison.

— Ecoute, laisse-moi en parler au mari de Pax, dis-je. Il est avocat, et il a défendu un brother il y a quelques années. Tu te rappelles l’histoire du gamin qui était accusé du meurtre de la vieille dame blanche ?

— Oui, je me rappelle, mais je ne veux pas que tout ça aille en justice. Ça ne servirait à rien. Pour un procès gagné, combien y a-t-il de défaites ? Tu as vu la vidéo de ce pauvre homme qui est mort étouffé par les flics ?

— Oui, réponds-je avec sobriété.

J’ai fait la guerre. Je travaille pour un gangster. Je sais me servir d’un flingue. Je me bats dans un ring en MMA. Et pourtant, j’ai pleuré en voyant ce type supplier qu’on le laisse respirer avant de mourir asphyxié par le genou du flic qui l’arrêtait, sans que ni lui-même ni ses collègues ne fassent rien. Et le flic a juste été suspendu.

La vie des Noirs ne comptent pas, dans ce pays. Je le sais depuis l’enfance. On l’apprend tout petit, quand on voit des uniformes et qu’on sent la main de sa mère se crisper sur la sienne. Quand votre daronne vous recommande de faire gaffe dans la rue, de ne jamais provoquer un flic, de ne pas résister si je me fais interpeller. Aujourd’hui, paradoxalement, je suis mieux traité par la police de Greenville parce que je bosse pour Pax Hunter. Ils savent que s’ils m’arrêtent ou me maltraitent, mon boss leur tombera dessus avec une armée d’avocats, dont son cher et tendre depuis son mariage.

— J’ai besoin que tu m’aides à trouver un appartement, reprend ma mère en reniflant. Et à déménager, aussi. Les compagnies n’ont pas encore toute repris, et les plannings sont pleins.

— Ne t’inquiète pas, Maman. Commence à emballer ce dont tu auras besoin tout de suite, et laisse-moi m’occuper du reste. Au pire, si je ne trouve pas, tu viendras habiter chez moi et j’irais dormir au Blue Lounge. Ce ne sera pas la première fois.

Ma mère me remercie, je lui promets de m’occuper de tout, et je la laisse. Je vais prendre une douche, je me rase, et je mets des fringues propres. Je dormirais dans une autre vie, là, je n’ai pas le temps. La première chose que je fais en buvant un café est d’appeler Pax. Je lui explique la situation, je lui dis qu’en quarante-huit heures je doute de trouver un appartement, et je lui demande si je peux aller dormir au club.

— Pas de problème, me dit-il. Mais tu n’en auras pas besoin. Joaquin a acquis des immeubles d’habitation pas très loin de là où habite ta mère. Je sais qu’il y a des appartements vides. Je l’appelle et on en réserve un à ta daronne. Elle a besoin de combien de pièces ? Elle aime un étage en particulier ?

— Pax, c’est très sympa de ta part, mais elle n’est pas riche. Je pourrais l’aider pour le loyer, bien sûr, mais elle ne peut pas se permettre de…

— Elle paie combien par mois, actuellement ? Avec les charges ?

Ma mère m’a envoyé un ordre de prix pour les loyers, je le donne à Pax. Il prend le chiffre le plus bas.

— Ça tombe bien, dit-il, c’est justement le loyer de plusieurs appartements qui peuvent lui convenir.

Je sais qu’il ment. Les prix doivent être bien plus élevés.

— Je ne sais pas quoi dire, mec. Merci.

— Les amis sont là pour ça, répond-il. Allez, on règle tout ça par mail, parce que j’ai du boulot. On ne va pas tarder à rouvrir les clubs, Hughes en frétille d’impatience.

— Tu te déconfines ? m’étonné-je. Qu’en penses Linda ?

— A vrai dire, je ne lui en ai pas vraiment parlé, avoue Pax. Je sais qu’ils vont rester confinés pendant encore quelque temps, à cause de mon père et de son cœur, mais je retrouve ma liberté demain.

— Et ta belle-mère ? demandé-je, distrait de mes soucis.

— C’est ce que je te dis. Ils partent demain. Je me suis démerdé pour trouver un plombier pendant le confinement, les travaux sont finis, la maison est sèche, bye bye belle-maman.

Je ne peux retenir un petit rire.

— A ce point ? demandé-je.

— Pire. Nate est à bout, je suis à bout, et je t’ai raconté l’histoire du chien ?

— Tu voulais peut-être en adopter un, c’est ça ? Parce que tu ne veux pas d’enfant ?

J’ai un peu de mal à me souvenir de ce qu’il m’avait raconté.

— J’aurais dû choisir les gosses, grogne Pax. Je te raconterais. Bon, il faut que je te laisse, j’ai du taf qui m’attend.

On se sépare après avoir parlé business, et je ne dis pas un mot de mon histoire avec Ash. Comment annoncer à un ami qui vient juste de te sortir de la panade et faire un cadeau royal à ta mère en lui disant que tu vas partir ?

Surtout que Pax se magne le train pour régler l’affaire. Il appelle Joaquin, qui m’appelle, et je me retrouve avec une liste d’appartements à faire visiter à ma mère, tout au moins virtuellement. Le loyer est le prix le plus bas qu’elle ait indiqué, pour tous. Joaquin demandera à l’une de nos équipes de s’occuper du déménagement. Ma mère n’a plus qu’à choisir.

Je l’appelle, et elle éclate en sanglots quand je lui envoie la liste des appartements. Je tuerais pour pouvoir aller la voir et la serrer dans mes bras. A vrai dire, quitte à me mettre en quarantaine un mois entier, je le ferais bien, et tant pis si je tombe malade. Je ne suis pas si vieux et je suis en pleine forme, mes risques de développer des symptômes graves sont réduits, même s’ils ne sont pas nuls, loin de là. Mais Pax va avoir besoin de moi pour remettre le ring en marche, et je me dois d’être là.

— Prends ton temps, regarde les vidéos, le quartier, l’immeuble, et fais ton choix tranquillement, dis-je.

— Ton patron est tellement gentil. Rien qu’à voir les adresses, je me doute que les loyers sont plus élevés qu’il ne le dit.

— C’est Pax Hunter, dis-je. Un bad boy au grand cœur.

Et moi je suis un lâche. J’aurais dû lui parler bien plus tôt, ou alors refuser qu’il aide ma mère et lui dire que j’allais partir pour Chicago avec Ash Beneventi. Mais j’ai fermé ma gueule parce que je n’avais pas de solution pour ma mère – trouver un appartement à New York du jour au lendemain, dans les prix possibles, est impossible – et que ma daronne passe avant mes affaires de cœur.

Non. Je ne peux pas faire cela. On peut traiter Maddox Striker de beaucoup de choses, et on ne s’est pas privé de le faire, mais lâche n’en fait pas partie.

Je rappelle Pax, mais en visio, cette fois. Je le rencontrerai bien face à face, mais on porterait des masques et j’ai besoin de voir son visage quand je vais lui annoncer la nouvelle.

— Mad ? Un souci ? demande-t-il.

Il est chez lui, à voir le décor derrière.

— Tu es seul ? demandé-je.

— Enfermé dans mon bureau. Que se passe-t-il ?

— J’ai à te parler.

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