RENEGADES MADDOX EPISODE 27

Ash

C’est rare que cela arrive, mais je suis sauvé par Flavio, qui est déjà présent dans la chambre du Vieux quand j’y arrive. Maddox a disparu. Le Vieux ne fait pas allusion à lui, il se contente de dire que j’ai descendu le dernier tireur, qu’il ne nomme pas.

— Tu as une idée de qui il s’agissait ? demande Flavio.

— Il y a des pistes, mais rien de sûr pour l’instant, répond le Vieux avec assurance. Je vais rentrer à la maison et nous allons faire une petite réunion de famille.

— Grand-père, avec tout le respect que je te dois, il va falloir que nous autorises à sortir, soupire Flavio. Tout le monde est sur les nerfs. De toute façon, le déconfinement a commencé, et cette nuit on est tous sortis.

— Nous allons déconfiner, promet le Vieux. Le plus gros de l’épidémie a l’air d’être derrière nous et la vie reprend. Mais avant de tous vous lâcher, dans la nature, je veux une dernière réunion de famille histoire de mettre certaines choses au point. Ensuite, vous serez tous libres.

Flavio a du mal à cacher sa joie. Il balbutie que c’était très chouette de rester ensemble un moment, mais que bon, on a tous nos vies.

— Je sais, répond grand-père avec un geste impatient. Va annoncer la nouvelle, et dis au médecin de signer mon bon de sortie.

— Tu es sûr que tu es assez bien pour rentrer ? s’inquiète Flavio.

— Mais oui, ça va. Allez, file.

Flavio se barre sans cacher son exultation. Il va pouvoir rentrer chez lui, être à nouveau le boss de son petit monde et respirer, il n’en demande pas plus.

— Tu as pu fouiller O’Malley ? demande le Vieux.

— Oui, grand-père, réponds-je, soulagé qu’il ne me parle pas de Maddox.

Je sors le téléphone de l’ex d’Amy de ma poche. Le déverrouiller a été un jeu d’enfant, et je suis tombé sur sa liste de contact. En regardant les textos, je n’ai pas eu de mal à identifier le numéro de son complice chez nous, mais je ne sais toujours de qui il s’agit, parce qu’il s’agit d’un numéro de portable prépayé.

— Tu penses que c’est l’un des gardes ? demande grand-père.

— Honnêtement, je ne crois pas. Il a parlé de l’un des nôtres et d’une trahison. Je crois qu’il s’agit malheureusement de la famille.

Grand-père pince les lèvres, mais approuve. Il est parvenu à la même déduction que moi.

— Amy est en danger, dit-il. Ce salopard était sûr qu’elle allait mourir, elle aussi. Il faut la protéger.

— C’est pour cela que tu laisses partir tout le monde ? demandé-je.

Le Vieux baisse les yeux un instant, avant de planter son regard dans le mien.

— Oui, c’est en partie pour cela. Je ne laisserais personne faire du mal à Amy. Elle a décidé de partir et O’Malley ne l’a jamais admis. Je voulais régler le problème à ma façon, mais elle a refusé, à cause de ses enfants. Maintenant, il va falloir que je trouve qui est son complice, et que j’en termine avec toute cette histoire. Tu vas fouiller toute la maison, et tu pourras même fouiller tout le monde au corps si tu ne trouves rien dans les chambres, mais je veux savoir à qui appartient ce téléphone. Je veux savoir qui est le traitre !

— Doucement, grand-père, ne t’énerve pas, m’inquiété-je.

Il pousse un soupir d’exaspération.

— Je vais bien ! Dès que j’ai été ici, je me suis senti mieux. C’était juste un petit malaise, voilà tout. L’important, c’est Amy. Je n’ai pas envie qu’elle fasse une chute dans l’escalier.

— Elle prend des médicaments ? demandé-je.

— Rien. Elle a une santé de fer, répond fièrement le Vieux, comme s’il était responsable de cet état de fait.

— Au moins, elle ne risque pas d’avaler une gélule du mauvais médicament, dis-je. O’Malley semblait persuadé que son complice arriverait à la tuer.

— C’est bien pour cela que je veux que tu résolves cette affaire aujourd’hui. Vérifie tout.

On frappe et la porte s’ouvre tout de suite. Je suis déjà debout, le flingue pointé sur le docteur Petrelli, qui lève les mains avec un petit sourire.

— Je n’ai que mon stéthoscope, plaisante-t-il.

C’est un petit-cousin de grand-mère, et il a grandi dans une famille où les armes et les couteaux étaient sortis à la moindre dispute. Il lui faut plus qu’une arme braquée sur lui pour l’émouvoir.

— Entre, Richard, l’invite le Vieux.

Petrelli prend les graphiques accrochés au pied du lit et les consulte. C’est un homme d’une cinquantaine d’années, dont les cheveux bruns commencent sérieusement à grisonner. Il dirige un service ici, à l’hôpital, mais c’est aussi l’homme que le Vieux appelle pour soigner une blessure par balle sur l’un des nôtres.

— Il parait que tu veux sortir aujourd’hui ? demande-t-il.

— Je me sens tout à fait bien, et j’ai une affaire à régler à la maison.

— Je n’y vois pas d’inconvénient, accorde Petrelli, mais j’ai une petite mise en garde à te faire. J’ai eu le résultat de tes analyses de sang. Tu ne m’avais pas tout dit, Luca.

Le Vieux fronce les sourcils. Petrelli me regarde.

— Je vais vous laisser, dis-je.

— Non, tu peux rester, répond mon grand-père. Richard, je ne t’ai rien caché, et je n’ai rien à cacher. Je t’ai dit que je prenais des stimulants.

C’est le nom de code pour les petites gélules bleues, je suppose. Ce n’est pas vraiment un secret dans la famille. Entre hommes, on le sait.

— Je parlais de la chloroquine. Je sais que même le président en a parlé, mais ce n’est pas un complément alimentaire, Luca, c’est un médicament. Ton malaise vient de là.

— Je ne prends pas de chloroquine ! proteste le Vieux. Je ne suis pas fou.

Petrelli le regarde et me regarde. Je secoue la tête. Grand-père nous a mis en garde contre ce médicament, dont personne ne sait vraiment si ça marche ou pas. Même les blouses blanches ne sont pas d’accord entre elles, c’est dire. Les études se contredisent.

— Ce n’est pas ce que me disent tes analyses, fait Petrelli en sortant une feuille de son dossier.

Je vais me pencher par-dessus l’épaule du Vieux pour la lire. Le nom de la molécule est écrit en toutes lettres.

— A quoi ça ressemble ? demandé-je. Les gélules ?

— Ce sont des cachets, explique Petrelli en me montrant une photo sur son portable.

— Je n’ai jamais pris ça, garantit le Vieux. Aucun de mes médicaments ne ressemble à ça.

— Tu as dû en prendre pendant plusieurs jours au moins pour avoir eu ce malaise, répond Petrelli.

— Quels effets est-ce que ça a sur des gens en bonne santé ? demandé-je en me redressant.

— Pour beaucoup de personnes, il n’y en aura pas. C’est un médicament qui est utilisé dans le traitement du paludisme, vous savez. Il n’est pas nouveau, mais il faut faire attention à qui vous le prescrivez. Jamais je ne te l’aurais prescrit, Luca, pas avec ton cœur.

— Autrement dit, on peut tous en avoir avalé avec de la nourriture sans être malade ? demandé-je.

— C’est possible, répond le médecin, mais pour qu’on en retrouve d’une façon aussi nette dans les analyses de Luca, ça devait faire une sacrée quantité dans le potage !

Tout le monde mange la même chose, sauf les petits qui prennent leur dîner avant les adultes. Je pense à mes petits soleils, les jumeaux, mais aussi aux gosses de Maria et à ceux d’Enzo.

— Sur les enfants ? demandé-je.

— Avec ce dosage, c’est dangereux pour eux aussi.

Quel est le fils de pute qui a mis en danger toute la famille, y compris les gosses, pour tuer le Vieux ? Si je l’attrape, je l’étripe à mains nues !

— Personne ne pourrait faire ça, murmuré-je. Personne n’irait risquer de tuer son propre fils ou petits-fils.

— Laisse-nous les résultats, demande grand-père à Petrelli. Et signe-moi la décharge pour la sortie. Je rentre à la maison.

— Fouillez les placards en rentrant, fait le médecin, qui comprend que tout ne tourne pas rond à la casa Beneventi. Alessandro fait de l’hypertension, ce n’est pas bon pour lui non plus.

Il nous laisse après avoir signé les papiers.

— Je veux que tu rentres le premier et que tu commandes de la nourriture dehors pour le petit-déjeuner, ordonne le Vieux.

Un de mes hommes arrive, et je lui passe le relais. J’emprunte la voiture de Flavio et je rentre, perdu dans mes réflexions. Si je voulais empoisonner le Vieux, sachant qu’une première tentative sur son pilulier a échoué, comment m’y prendrais-je ? Aucun de nous n’a une quelconque formation médicale à la maison. La personne qui a empoisonné le Vieux a forcément mangé avec nous si c’est un membre de la famille, en a donné à ses enfants… Et il a fallu que la personne en question s’en procure, parce que ce n’est pas le genre de médicaments qu’on a de base dans sa pharmacie.

Je me demande quel goût ça a. J’imagine que ça doit être amer, comme tout bon médicament qui se respecte. Ça a pu être broyé pour être dissous dans du liquide. Le potage est une solution, il y a aussi les boissons sorties de bouteilles entamées, comme les jus de fruits. Ou l’alcool. Non, ça me semble improbable. Un truc amer dans la grapa se sentirait au goût, dans le vin aussi. On l’aurait remarqué. Grand-père l’aurait remarqué.

Je pense au café. Les gosses n’en boivent pas, par contre toute la famille carbure à l’expresso. Il faudrait broyer le médicament, et réussir à injecter la poudre dans les capsules, what else ? Personne ne regarde une capsule. On ouvre l’étui, on prend le truc et on le flanque dans la machine.

Mais ça ne résout pas le problème de la quantité. On consomme au minimum un étui par jour à la maison, voire même plutôt deux. Il faudrait que quelqu’un ait réussi à mettre le médicament réduit en poudre dans chaque capsule, ce qui me parait matériellement impossible, ou alors en amont, avant la livraison. Je me rappelle avoir ouvert plusieurs étuis le soir, depuis que nous sommes confinés, et le papier collant qui scelle l’étui était intact. Il ne m’a pas paru bizarre. Cela dit, je n’ai pas fait attention, évidemment.

Sans compter que si cette molécule est dangereuse pour les personnes qui ont des soucis de santé, Alessandro serait déjà tombé malade. Il a beau prendre une dose impressionnante de médicaments, sa tension reste trop haute, et je sais qu’il a aussi un taux de glycémie historique, vu son amour pour les desserts. Il n’est pas ce qu’on appelle un homme en bonne santé.

Lorsque je rentre à la maison, tout le monde dort encore. Seule Amy est debout, en train de se préparer sa mixture à base de chicorée et de lait en poudre.

— Tu viens de chez ton amoureux ? demande-t-elle.

Grand-père m’a demandé de ne pas lui parler des événements de la nuit. Il lui racontera tout lui-même quand il rentrera. Du coup, je mens.

— Tout juste, réponds-je en prenant une capsule.

Je la tourne dans tous les sens. Elle a l’air parfaitement neuf, étanche, pas percée. Si quelqu’un l’a trafiquée, c’est un expert qui a décollé et recollé le papier.

— Tu sais d’où elles viennent ? demandé-je.

— Du supermarché, je suppose, répond-elle en haussant les épaules. Pourquoi ?

Ce serait trop compliqué. Ça ne va pas avec le truc de l’escalier et le pilulier, sans même parler de l’histoire de l’ascenseur. Amy me demande le sucre, qu’elle a oublié, et je lui tends le paquet. Elle en met une large dose.

— Gaffe à ta glycémie, souris-je.

— C’est tellement amer que c’est imbuvable sans, répond-elle.

Le sucre ?

Je lui prends le paquet des mains et je l’ouvre. Les grains sont trop gros pour dissimuler un médicament en poudre. Et brusquement, je comprends.

— Ne bois pas ! m’écrié-je alors qu’elle porte la tasse à ses lèvres.

Elle se fige et repose la tasse.

— Qu’est-ce qui te prend ?

Je prends la boite de lait en poudre. Je plonge une petite cuillère dedans, et je goûte un peu du mélange. Il y a un net fond d’amertume. Je vais cracher dans l’évier.

— Tu m’expliques ? demande Amy.

— Je pense que le lait en poudre est empoisonné, dis-je.

Elle pâlit et regarde sa tasse comme si c’était un serpent qui s’apprêtait à la mordre.

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