RENEGADES MADDOX EPISODE 24

Maddox

Je trace le tatouage d’Ash du bout des doigts, cherchant les points chatouilleux dans son dos musclé. Je le sens encore tendu, malgré nos ébats si passionnés qu’on est tombés du lit. On a fini sur le carrelage, avant d’exploser de rire et de se remettre sur le matelas.

— Je vais peut-être m’en faire un, dis-je pensivement. Il me reste de la place au bas du dos.

— Un dragon ?

— Oui. J’aime bien. Avec une gueule qui crache le feu.

Ash se retourne, me privant de mon petit jeu. Je me rattrape en dessinant ses abdos, mais j’arrête quand il se met à rire. Il est chatouilleux des côtes.

— Tu veux avoir le même tatouage que moi ? demande-t-il.

— Pourquoi pas ? éludé-je.

J’ai envie d’avoir une trace de lui sous la peau. Je sais que c’est idiot. Le confinement va finir, et Ash n’a réussi à s’échapper qu’à une heure du matin, parce que son nouveau job de chef de clan lui bouffe ses journées. Je suis prêt à parier que ce n’est qu’une première manœuvre du vieux Beneventi pour habituer son petit-fils au pouvoir. Si le patriarche meurt, Ash sera englouti par le clan. Et je serais contraint de cesser de le voir, par loyauté envers Pax.

— J’ai passé la journée à gamberger, fait soudain Ash en croisant ses bras sous sa nuque.

— Avec le business du clan, j’imagine que tu as dû être occupé.

— Non, j’ai géré les affaires en pilotage automatique. A force de participer aux réunions, je finis par savoir ce que chacun va sortir. J’ai suivi la ligne tracée par grand-père. J’ai réfléchi au futur. J’avais l’impression d’être dédoublé. D’un côté, je parlais et je donnais leur feuille de route à mes cousins, de l’autre, je me regardais en train de le faire. Je me voyais dans le futur, après la mort du Vieux, en train de gérer tous ces emmerdeurs.

— C’est ton héritage, mec, soupiré-je.

Il va hériter d’un clan déjà formé, d’affaires florissantes, du moins si le confinement n’a pas tout foutu en l’air, et d’un joli paquet de fric. Il n’est pas à plaindre. Je comprends qu’il ne veuille pas abandonner tout cela pour moi. Evidemment, il y aurait la solution que je donne ma démission à Pax et que je le rejoigne, mais non seulement ma loyauté serait toujours mise en doute, mais Ash ne me l’a pas proposé.

— J’envisage de le refuser, fait-il. Je les supporte tous depuis des années. Depuis que je suis adulte et que je fais du business pour le clan, je suis relativement autonome et je n’ai de comptes à rendre qu’au Vieux. Mais s’il meurt et que je sois nommé héritier dans son testament, je vais me retrouver dans la même position qu’aujourd’hui tous les jours de ma vie. Ça t’est déjà arrivé, au bout de quelques heures, de savoir que ce n’était pas cela que tu voulais ?

Oui. Quand j’ai eu mon premier job d’adulte en rentrant de l’armée. Il m’a fallu une journée de travail pour savoir que je n’étais pas fait pour jouer les vigiles, ou pour obéir à un patron qui me prend pour un con. J’ai serré les dents et j’ai tenu un maximum de temps, mais me lever le matin devenait chaque jour plus difficile.

— Je vois ce que tu veux dire, réponds-je. Tu es en panique. Ton inconscient te gueule de te barrer, mais toute ton éducation fait que tu sais que tu dois rester où tu es, quitte à t’emmerder à en crever.

— C’est exactement cela ! s’exclame Ash. Je te jure que si je dois arbitrer des querelles entre Flavio et Enzo, ou entre mon père et mon oncle, je vais finir par sortir mon flingue et tirer dans le tas. Tout ce que je veux, c’est un business à moi. La famille, j’ai donné.

— Tu en reviens à ton point de départ, remarqué-je. Soit tu dis franchement à ton grand-père qu’il ne faut pas compter sur toi, soit tu ne dis rien et tu fais ce qu’il veut de ta vie, et non ce que tu veux.

Ash soupire et ne répond pas. Je le sens déchiré entre ce qu’il considère être son devoir envers sa famille, et son envie profonde de laisser tout ce petit monde derrière lui. Je n’ai pas vraiment connu ce genre de dilemme. Ma mère m’a toujours laissé libre de faire ce que je voulais de ma vie. Elle était fière que je m’engage dans l’armée et elle m’aurait bien vu y faire carrière. Mais elle n’a rien dit non plus quand j’ai démissionné, soulagée de voir que je m’en sortais intact. Mes jobs suivants l’ont un peu déçue, je pense, elle me voyait mieux que vigile. Elle m’a toujours dit que j’avais du potentiel, que je pouvais faire de grandes choses si seulement je me lançais. Lorsque j’ai commencé à bosser pour Pax, elle n’était pas ravie, c’est sûr. Cependant, quand je lui ai annoncé mon salaire, elle a hoché la tête d’un air approbateur. Au moins, je gagnais bien ma vie, je pouvais mettre de l’argent de côté pour mes vieux jours et j’avais même une assurance maladie. Même si c’était de manière non-conventionnelle, j’avais réussi dans la vie. Je n’irais jamais faire la queue pour une distribution de nourriture, je ne serais plus jamais à la rue et si je tombais malade, je pourrais aller consulter un médecin. Ce sont des choses qui peuvent sembler acquises pour une partie de la population, mais pas là d’où je viens.

— Qu’est-ce que tu veux vraiment faire de ta vie ? demandé-je. Si tu étais libre ?

Ash a un sourire rêveur.

— Je monterais mon propre business. Je me vois bien gérer un club comme Hunter, avec un cercle de jeu et un ring clandestin.

Nous y voilà. Je sentais un peu le fanboy en lui, quand il me parle de Pax. Je masque un sourire.

— Tu veux prendre la place de mon boss ? demandé-je.

— Non, proteste Ash. Je veux faire comme lui, mais pas ici, parce que je suis un Beneventi et que je refuse que mon grand-père m’aide. C’est pour ça que je veux aller à Chicago. J’ai noué des contacts, des types qui pourraient bosser pour moi parce qu’ils m’ont vu à l’œuvre et qu’ils me respectent.

— Loin de ta famille.

— Exactement. Hunter n’avait aucun contact dans le milieu quand il a commencé et regarde où il en est aujourd’hui. C’est exactement ce que je veux faire, sauf que le temps passe et que je n’ose pas bouger. Et la seule fois où j’ai assez de cojones pour parler au Vieux, il me fait une crise cardiaque.

Il soupire et secoue la tête.

— Justement, interviens-je. Tu es sûr que c’est vraiment naturel ?

— J’y ai pensé, figure-toi. Mais grand-père avait son pilulier sur lui, et Amy le prépare chaque jour devant ses yeux. Il a déjà eu des ennuis cardiaques, d’où ses médicaments, d’ailleurs. Il fait de l’arythmie. Je ne pense pas que ce soit une nouvelle tentative pour l’assassiner.

— Tu as progressé sur l’histoire de l’escalier ?

— Rien. J’ai discrètement posé des questions, j’ai même fouillé les chambres des gardes, et je n’ai rien trouvé, à part une quantité hallucinante de beuh et de petites pilules en tout genre.

— Et les chambres de ta famille ? demandé-je.

— Je n’ai pas pu y avoir accès. Il y a toujours quelqu’un. Et c’est fermé à clé pendant les repas. Vu que les gamins se lèvent souvent de table avant les adultes, grand-père préfère savoir l’armurerie hors de leur portée. De toute façon, j’ai beau chercher, je ne vois pas qui aurait un quelconque bénéfice à ce que le Vieux canne avant son heure. La situation n’est pas parfaite, mais elle est stable. Non, je suis persuadé que ça vient de l’extérieur, et que quelqu’un a embauché un des gardes du corps pour faire le sale boulot.

Je retiens les réflexions qui me viennent à l’esprit. Quand on mêle la famille et le business, surtout à cette échelle, surtout quand on parle de mafia, les sentiments filiaux ont parfois tendance à en prendre un coup. Mais je comprends qu’Ash ne veuille pas soupçonner son père ou même son oncle et ses cousins de vouloir assassiner le vieux Luca.

— Si c’est celui qui est avec ton grand-père, ça craint, fais-je remarquer.

— Minelli est là depuis quinze ans. Et au cas où, j’ai demandé à un de mes hommes de veiller sur grand-père à l’hôpital.

Ash est plus malin que je ne le pensais. Il n’a pas confiance aveuglement. Il prend ses précautions. Il ferait un bon leader.

— Quand ton grand-père sortira, et que les toubibs le déclareront bon pour le service, ce serait peut-être le moment de lui parler à nouveau, suggéré-je.

Ash se redresse et s’étire.

— C’est exactement ce que je vais faire. Je vais avoir une discussion avec lui d’homme à homme. On a un peu parlé par textos ces derniers jours, juste des affaires en cours, mais j’ai glissé plusieurs allusions. Naturellement, il a fait la sourde oreille. De toute façon, s’il me désigne comme héritier, ça foutra la merde dans le clan. Ils m’acceptent comme chef provisoire, parce qu’on est dans une situation exceptionnelle avec le confinement, mais dès que ce sera fini, quand tout le monde retrouvera sa vie d’avant, je doute de pouvoir garder un quelconque pouvoir sur eux. Le Vieux devra désigner mon père, parce que mon oncle n’a vraiment pas ce qu’il faut pour diriger.

— Si ton oncle le sait, tu tiens peut-être un suspect, dis-je, mi-sérieux, mi-plaisantant.

Ash se met à rire.

— Oncle Alessandro n’a aucune envie de diriger le clan. Il aime sa vie actuelle. Grand-père et mon père lui disent quoi faire, il exécute les ordres, et ça lui va. Il aime sa vie comme elle est. Il est respecté, il est craint, on l’appelle Monsieur Beneventi, il a ses maîtresses et tout le fric dont il peut rêver. Il n’a aucune envie d’avoir les responsabilités qui vont avec. C’est tante Gina qui le voudrait bien être la première dame, mais ma mère n’est pas d’accord.

— Si tu te maries, ton mec sera le premier… le premier quoi, d’ailleurs ? Le premier gentleman ? demandé-je en rigolant.

Il me caresse la joue.

— C’est un titre qui ne t’irait pas du tout, répond-il en effleurant mes lèvres des siennes.

J’en reste coi. J’ai été stupide, aussi, d’amener le sujet sur le tapis.

— Oublie ça, dis-je. Je plaisantais.

— Moi pas. Si je pars à Chicago, tu serais prêt à me suivre ?

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