RENEGADES MADDOX EPISODE 23

Ash

Ne le déçois pas.

Vas-y, mets moi un peu plus la pression.

Je n’ai pas demandé cela. Je refuse d’être l’héritier du Vieux, marié selon ses vœux, établi, à diriger les Beneventi pour le reste de ma vie.

Amy m’a fait promettre de ne pas lui parler de son indiscrétion. Elle a vendu la mèche pour me faire comprendre à quel point je suis important pour mon grand-père, et les responsabilités qui m’attendent.

Tu parles ! Amy aime le Vieux, passionnément. Cela peut sembler étrange, vu leur âge, mais j’ai appris en les ayant sous les yeux que l’amour intense, le vrai, se fout qu’on ait quinze ans ou quatre-vingt. Quand il doit frapper, il y va, et tant pis si votre vieux cœur a du mal à tenir le choc. Bien sûr, à l’adolescence, on croit que c’est pour la vie, on est absolu, on est très con aussi, mais l’âge n’atténue pas les dégâts du coup de foudre. Amy était mariée et plus très heureuse quand elle a rencontré grand-père. Entre eux, ça a fait des étincelles, et Amy a quitté l’homme épousé  quarante ans plus tôt et le père de ses deux enfants pour aller vivre avec son nouvel amour. Elle a eu un mal fou à obtenir le divorce, parce que son mari a fait tout ce qu’il a pu pour empêcher la procédure, mais elle a fini par obtenir gain de causes. Elle a refusé que le Vieux intervienne, ne voulant pas ajouter à la haine proférée par son ex envers son nouvel amour.

Aujourd’hui, à nouveau, elle choisit grand-père, et tant pis mon propre bonheur passe à la trappe. Elle veut qu’il connaisse des derniers jours paisibles, sachant que l’avenir du clan est assuré, que tout ira bien après sa mort et que le nom des Beneventi continuera de faire trembler la côte Est. Elle n’a rien à craindre pour elle-même. Le Vieux a depuis longtemps fait mettre des biens à son nom, et s’il disparait brutalement et que la famille la vire, ce qui est improbable, elle aura de quoi se retourner et avoir une fin de vie sans soucis matériels. Mais ce qu’elle veut surtout, c’est le bonheur de son amoureux.

Le souci, c’est que la famille s’en fout un peu. Un vent de révolte se met à souffler dès le petit-déjeuner. Lorsque je me présente à la table, douché et rasé de frais, tout le monde est déjà là et me dévisage.

— Tu veux du café ? demande Amy, histoire de rompre le silence qui s’est installé.

Je la remercie et je m’assieds. Si j’espérais un moment de tranquillité devant mes oeufs brouillés, c’est raté. La première attaque arrive de Carla, et c’est un Scud sans finesse.

— Je vais faire du shopping ce matin, annonce-t-elle à la cantonade. Qui vient avec moi ?

Les hommes se renfoncent un peu dans leur chaise, les femmes frétillent. Je suppose que le sujet a déjà été débattu hier soir et avant mon arrivée à la table familiale.

— Je viens avec toi, annonce Maria.

Personne ne moufte.

— Je vous rappelle que nous sommes toujours en confinement, dis-je lentement.

— Oh, ça va ! explose Carla. Le Vieux n’est pas là, profitons-en ! J’ai besoin de sortir, je n’ai plus rien à me mettre et je compte bien en profiter !

Flavio ne dit pas un mot. Il me regarde et lève sa tasse en un salut ironique.

— Tu n’iras pas faire du shopping. Personne ne sortira, annoncé-je d’un ton ferme.

Nouveau silence.

Puis Carla renifle, fort, et repart à l’attaque.

— Et tu vas faire quoi, le bambino ? Me dénoncer au Vieux ?

Je réprime l’envie de lui coller une. Elle a repris le surnom qu’elle me donnait quand j’étais adolescent, parce que ça me mettait en rage. Elle le sait et elle en joue.

— Non, ma vieille, répond-je. Je ne suis pas un mouchard. Je dis simplement qu’en l’absence de grand-père, personne ne sort. On reste en confinement.

— Alors, dans ce cas, il faudra que tu utilises la force ! lance Carla, l’air triomphant. Je vais sortir aujourd’hui et aller à Manhattan. Je ne suis pas idiote, je vais prendre la voiture et mettre un masque et des gants.

Elle est plus fine que je ne le pensais. En ajoutant qu’elle va prendre toutes les précautions, elle me fait passer pour un emmerdeur.

— Flavio, un mot pour raisonner ta femme, peut-être ? demandé-je.

— Démerde-toi, répond aimablement mon frère. Le Vieux t’a confié le clan, c’est ton problème.

— Je disais ça pour Carla et toi, rétorqué-je. Bon, on va mettre les choses au point une bonne fois pour toutes. Je ne vais pas vous enfermer dans vos chambres, encore que je le pourrais. Mais si vous sortez, vous ne rentrez plus.

Sur ces mots, je bois une gorgée de café. Amy observe le match avec attention. Les hommes se taisent. Si grand-père était présent, Carla n’aurait jamais osé se montrer aussi effrontée. On est encore dans un schéma assez conservateur, chez les Beneventi. On doit le respect aux aînés, on leur obéit, même en étant marié et parent. Les femmes, elles-mêmes issues de familles conservatrices, savent que leur influence en public est limitée. Tout se joue en coulisses. Si je devais prendre la direction du clan, ce serait l’une des premières choses qui changerait. Avoir Carla, Gina ou ma propre mère comme interlocuteur pourrait être stimulant, même si je ne peux pas encadrer ma belle-soeur.

— Pour qui est-ce que tu te prends ? siffle Carla avant de se tourner vers Flavio. Et toi, tu ne dis rien ? Tu laisses ton petit frère me manquer de respect !

Ah, elle sent qu’elle vient de perdre des points et sort les armes de réserve.

— Les autres, vous en pensez quoi ? demande Flavio.

Mon frère est un maître dans l’art de botter en touche.

— Je veux sortir ! s’écrie Maria. J’ai besoin de me changer les idées. Je n’en peux plus de cette maudite baraque !

— Pareil pour moi, dit Gina.

Seule ma mère hésite, même si je sens qu’elle a envie de les rejoindre. Je regarde les hommes.

— Oncle Alessandro ? Enzo ? Michele ? Papa ? J’aimerais connaître vos avis éclairés, lancé-je.

— Tu en tiendras compte ? demande Alessandro, tâtant le terrain.

— Non. Mais au moins je saurais à quoi m’en tenir, réponds-je.

— On a tous marre d’être enfermés, intervient ma mère. Il faut que tu le comprennes, Ash. Je sais que tu veux obéir à ton grand-père, et c’est très bien, mais il faut bien avouer que le Vieux a un peu exagéré en nous confinant tous ici avec lui depuis toutes ces semaines.

J’adore quand ma daronne me parle comme si j’avais toujours huit ans. C’est l’inconvénient d’être le cadet.

— J’ai l’impression d’être ici depuis des années, soupire Gina.

— Vous croyez que ça me fait plaisir ? m’exclamé-je soudain. Vous pensez vraiment que je kiffe ma vie en ce moment ? Mais je vous rappelle qu’il y a une pandémie dehors. Les gens meurent, bordel ! On a dépassé les cent mille morts aujourd’hui.

Naturellement, tout le monde regarde son téléphone pour vérifier le chiffre.

— De toute façon, continué-je, vos magasins de fringues sont fermés. Vous voulez sortir acheter quoi ? Des pâtes ? Du papier toilette ?

Gina me fait un sourire navré.

— Les plages sont en train de rouvrir, annonce-t-elle. Et puis je crois qu’on a tous besoin de marcher dans la rue, tout simplement, même si les magasins sont fermés.

Elle n’a pas tort, je le sais. Mais j’imagine la colère du Vieux s’il apprend que j’ai levé le confinement.

— Et puis certains magasins font des ouvertures exceptionnelles pour les bonnes clientes, lance Carla. Il faut juste fixer une heure et passer par derrière.

Autrement dit, certains magasins offrent des ventes privées en plein confinement histoire de faire un peu de chiffre d’affaires. Je ne peux pas les blâmer. C’est risqué, c’est stupide, mais pour certains, c’est une question de survie économique.

— Je crois qu’on devrait réfléchir, avance mon père. Il est neuf du matin, on pourrait se donner la matinée pour se mettre d’accord, vous ne croyez pas ?

— Personne ne sort, dis-je en me levant.

Je passe dans le couloir, et je fais signe au garde du corps qui est en faction. Son collègue est parti avec grand-père à l’hôpital. On n’est jamais trop prudent. Il a dormi dans sa chambre, sur un fauteuil. Les infirmières n’ont rien dit. Son second, un type nommé Leonetti, fait lui-aussi partie de la vieille garde. Il est là depuis quinze ans.

— Verrouillez les garages, ordonné-je, et veillez à ce que le portail et la petite porte restent fermés. Personne ne sort.

— Bien, monsieur, répond Leonetti. Et si ces dames viennent me voir et insistent pour sortir ?

— Vous me les envoyez. Votre rôle est d’empêcher les portes de s’ouvrir, c’est tout. Le reste, je m’en charge.

Carla et Maria m’ont suivi dans le couloir et toute la famille finit par se retrouver là. Leonetti a un mouvement de recul. Il veut bien risquer sa vie face à des tueurs, mais pas se faire écharper par les femmes de la famille qu’il doit protéger.

— Tu te prends pour qui ? hurle Maria. J’en ai marre de rester ici ! De toute façon, je sors et je ne reviendrais pas ! Je vais rentrer chez moi, dans ma maison, avec mes enfants !

Michele hoche la tête.

— Elle a raison, renchérit Carla. Nous allons faire pareil, n’est-ce pas Flavio ?

Je suis coincé. Si tout le clan est contre moi, ça veut dire que je n’ai pas réussi à imposer mon autorité. Je tire ma dernière cartouche.

— Vous savez pourquoi le Vieux nous a tous réunis ici ? demandé-je, me rappelant une des confidences d’Amy plus tôt ce matin.

— A part pour nous faire chier, tu veux dire ? demande Enzo.

— Parce qu’il est vieux, et qu’il a peur pour nous, dis-je. Parce qu’il ne veut pas voir un de ses enfants mourir. Et aussi parce qu’il voulait une dernière chance de passer du temps avec sa famille, avec les petits.

— Il aura tout le temps aux prochaines vacances, fait remarquer Maria d’un ton déjà moins assuré.

— Pour toi, pour nous tous, les prochaines vacances c’est juste dans deux mois, continué-je. Mais lui, sera-t-il toujours en vie à ce moment-là ? A son âge, on ne prend plus pour assuré de voir le prochain Noël ou le prochain été.

Le calme revient aussitôt. Les lèvres se pincent.

— On a encore toute la vie pour en profiter, conclus-je. On peut tous faire un effort pour lui. De toute façon, le confinement se termine le trois juin, peut-être même avant. Vous imaginez l’impact sur la santé du Vieux si je dois lui annoncer que vous vous êtes tous égaillés dans la nature ? Cette fois, s’il y passe, on sera tous responsables !

Gina pousse un énorme soupir. Maria regarde sa mère, qui regarde la mienne. Carla va pour parler, mais Flavio la tire par le bras et elle ferme sa gueule.

— Bon, je suppose qu’on peut rester encore un peu ici, ne serait-ce que pour éviter d’avoir la mort du Vieux sur la conscience, consent ma tante. OK, les filles ?

Les hommes se relaxent. La dernière chose qu’ils veulent est une guerre entre faction et l’obligation de prendre parti. Au fond d’eux-mêmes, ils savent que grand-père a raison et qu’être confiné ici est plus sûr.

— Si on se mettait au travail ? proposé-je.

Les femmes repassent à la salle à manger pour discuter, et les hommes grimpent les escaliers pour aller au second. Amy, dans l’encadrement de la cuisine, me regarde et mime de silencieux applaudissements.

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