RENEGADES MADDOX EPISODE 22

Ash

Je me glisse dans la maison aux petites heures de l’aube. Je n’ai pas dormi du tout, parce que nous avons pris le temps pour faire l’amour, puis nous l’avons refait. Nous avons soigneusement évité d’aborder les sujets qui fâchent, comme mon possible départ pour Chicago et son allégeance à Hunter. L’idéal, me dis-je en gagnant la cuisine pour un café matinal, serait que Maddox démissionne de son boulot et qu’on parte tous les deux loin de cette ville. On pourrait recommencer à neuf, monter un business ensemble, comme un couple.

Les paroles du Vieux me reviennent aux oreilles comme un mauvais écho.

Vous avez baisé quoi ? Deux ou trois fois ? Et c’est le grand amour ?

Oui. Non. Je ne sais pas. Je suis complètement paumé. J’ai un clan à diriger, et Dieu sait que les cousins vont me mettre les bâtons dans les roues, et mon frère va les aider, et pourtant je ne pense qu’à Maddox. Ne pas l’avoir vu pendant deux longues semaines a attisé mon besoin d’être avec lui. Finie la déprime, je suis d’une humeur joyeuse malgré les circonstances, et blindé d’optimisme.

— Tu sais que tu aurais pu sortir par la porte ? fait Amy en entrant dans la cuisine.

Elle parle à voix basse pour ne réveiller personne. Je dois dire que je n’y ai même pas pensé. L’habitude a guidé mes pas, et de toute façon, je ne suis pas prêt à dire à tout le monde que je sors le soir pour aller m’envoyer en l’air avec un mec, même si le Vieux n’est pas là pour me surveiller.

— Où serait le fun ? demandé-je en mettant une capsule dans la machine.

— Tu te prends pour Roméo ?

— Non. J’ai joué le rôle au lycée, et j’aime les fins heureuses.

Cette pièce a eu un rôle capital dans ma vie amoureuse. C’est à ce moment-là que j’ai compris que je n’aimais vraiment pas les filles et que je préférais les mecs. Lorsque j’ai dû embrasser la fille qui jouait Juliette, alors que tous les autres mecs étaient morts de jalousie, je suis resté de marbre. Cela n’a fait que confirmer ce que je pressentais. J’avais déjà échangé des baisers et quelques caresses un peu chaudes avec un mec dans les vestiaires, mais je me demandais si je traversais juste une période d’exploration ou si j’étais vraiment gay. Juliette était le fantasme vivant de tous les mecs du lycée. Même moi je la trouvais canon. Mais quand j’ai senti ses seins s’écraser contre ma poitrine à travers les épaisseurs de nos fringues, quand nos lèvres se sont touchées, je n’ai rien ressenti, à part une vague idée que ce n’était pas le bon corps.

Lorsque j’ai été sûr de moi, comprenez lorsque j’ai eu ma première expérience sexuelle et sentimentale avec un autre mec, j’ai compris et admis que j’étais gay et que je ne serais jamais rien d’autre que gay. Pas bi, pas fluide, pas dans le placard. J’étais gay et je tenais à l’être au grand jour. Je ne me sentais pas d’aller en parler à mes vieux. Je n’étais pas très proche d’eux, parce qu’ils étaient plutôt focalisés sur Flavio, comme toujours, et qu’entre mon frère et moi il n’y avait jamais eu de complicité. Mes parents l’expliquaient par la différence d’âge, mais j’avais déjà l’intuition que j’étais différent des autres. Flavio a hérité du caractère de mon père, c’est un type qui veut juste vivre sa vie tranquille, tandis que je voulais mener ma vie comme je l’entendais.

J’étais déjà proche du Vieux. Pendant un moment, en attendant que ses arrière-petits-enfants ne naissent, j’étais le petit dernier, le gamin de la bande, de dix ans plus jeune que les autres. J’étais encore au lycée lors que Flavio était déjà marié et avait pris sa place dans le clan.

Je connaissais plus ou moins la position de chacun sur les gays. La tolérance l’emportait, mais certainement pas l’acceptation. Oui, les gays existaient et ils avaient le droit de vivre (merci), ils pouvaient même se mettre en couple, et se tenir la main dans la rue, mais dans la famille, le sentiment général était qu’on préférait ne pas avoir à gérer le problème. Je savais que l’autre branche des Beneventi, celle de New York, comptait au moins un gay et une lesbienne dans leur rang, tous mariés et tous menant une double vie. Je ne voulais pas cela. Je refusais de me cacher et de mentir.

J’avais compris depuis longtemps que c’était le Vieux qui menait la danse. S’il m’acceptait, les autres suivraient. J’ai profité d’un repas de famille, dans cette même maison où nous sommes confinés, pour aller lui parler dans son bureau. Je me suis assis en face de lui, séparés par la table en bois sombre couverts de papiers, et j’ai fait mon coming-out. Je n’ai pas cherché des périphrases. J’ai dit les trois mots fatals.

Je suis gay.

Grand-père s’est allumé un cigare, pour se donner le temps de digérer l’information. Il m’a posé quelques questions, mais ne m’a pas dit que c’était juste une phase, ou que je devrais essayer les filles, ni que je devrais me faire soigner. Il a encaissé.

— OK, a-t-il finalement dit. Tu veux que j’en parle à la famille ?

J’ai eu mon moment de lâcheté. J’ai hoché la tête.

— Ça ne t’ennuie pas ? Que je sois gay ? ai-je demandé.

Grand-père a soufflé un nuage de fumée.

— Tu ne l’as pas choisi. Tu es ce que tu es. Je préfère un homme qui assume ce qu’il est qu’un lâche qui fait souffrir sa famille.

L’allusion à mes cousins new-yorkais était limpide.

— Tu veux que je parte ? ai-je demandé, un peu tremblant.

— Non. Mais soyons clair, Ash. Je ne veux pas de scandales. Gay ou pas, j’exige de toi la même conduite que ton frère et tes cousins. Des histoires discrètes, pas de tapage, et on règle les affaires entre nous. Et tiens-toi à l’écart de la came, on la vend, mais on ne la consomme pas. Ah, et n’oublie pas de te protéger. Ce n’est pas parce que tu ne peux pas foutre ton partenaire en cloque que tu ne peux pas attraper la chtouille ou une autre saloperie.

Puis il m’a congédié. Je n’étais pas encore délivré, mais j’avais déjà un lourd poids de moins sur le cœur. Je me demandais comment grand-père allait s’y prendre avec le reste de la famille. Je redoutais une annonce à la table du dîner avec tous les regards qui se braquent sur moi. J’avais tort. Le Vieux a parlé à chacun, discrètement, y compris mes parents et Flavio. Et il a fait passer le mot que rien ne devait changer.

Mes parents sont venus me voir, surpris et vexés que je ne leur aie pas parlé en premier. Ils n’étaient pas enchantés, je le voyais sur leur visage, mais ils ne me rejetaient pas. Flavio n’a jamais abordé le sujet avec moi, mais la distance entre nous s’est encore creusée. Enzo m’a dit qu’il était cool avec ça, et Maria a fait chorus. Ettore n’était déjà plus de ce monde. Leur père n’a rien dit, et Gina non plus.

Je n’ai jamais invité personne aux fêtes de famille. Je suis toujours seul, mais au moins on ne me présente pas des jeunes femmes pour me caser. Je suis l’oncle célibataire toujours disponible pour jouer avec les mômes, un peu à l’écart. Parfois, je me fais draguer par un autre invité, qu’on a mis dans la confidence parce qu’il est gay, lui aussi.

Je me voyais plutôt continuer comme ça, sous le radar, et ne pas faire de vague. Je n’ai jamais pensé me marier et faire une fête comme Flavio ou les cousins, avec toute la famille sur son trente-et-un, les mariés en smoking, et des arches fleuries ici et là pour une longue journée de célébration. Je pensais, une fois que j’aurais trouvé le mec avec qui je voulais partager un peu plus que quelques nuits, l’amener à un repas de famille, puis peu à peu, venir avec lui, mais sans jamais officialiser. Je sais qu’il y a des limites à la tolérance familiale. En dehors du clan, j’ai eu droit à des remarques, voire à un franc mépris. Pour certains, je me suis contenté d’ignorer, pour d’autres, ça a fini avec mon poing sur leur gueule, histoire de leur montrer que gay ne rimait pas avec petite bite. Je ne me laisse pas insulter, mais je préfère ne pas répondre aux provocations gratuites. Ma réputation en affaires et mon habilité à manier le flingue m’assure une certaine tranquillité.

Mais je suis conscient de ce que je dois à mon nom de famille et au Vieux. Ils me protègent et m’ouvrent des portes qui resteraient peut-être fermées. D’une façon générale, être un Beneventi a de gros avantages à Greenville, et jusqu’à New York. Je suis le petit-fils du vieux Luca, et j’ai droit à un respect que j’aurais mis des années à acquérir si je n’avais pas les connexions familiales.

Si je pars, je perdrais tout cela. A Chicago, le nom des Beneventi est connu, bien sûr, mais il ne me vaudra pas de faveurs, et mon homosexualité me fermera des portes et me vaudra des combats que je n’aurais pas eu à mener si j’étais hétéro.

Je sais tout cela. Et je suis prêt à l’affronter.

Je prends ma tasse de café, pendant qu’Amy fait chauffer de l’eau. Elle la verse sur un mélange de chicorée et de lait en poudre et ajoute un peu de sucre.

— Je ne sais pas comment tu peux boire ça, plaisanté-je en désignant la mixture.

— C’est Luca qui m’y a convertie. Il en buvait quand il était petit. Ça tient au corps.

Ils en boivent une tasse tous les matins, en attendant que le petit déjeuner soit prêt.

— Il devrait essayer avec du lait frais, au moins, dis-je.

— Et gâcher le plaisir de voir le mélange se former ? plaisante Amy.

Elle remet les boites sur l’étagère. Le Vieux a fait des stocks avant de se confiner, mais il n’a rien à craindre des autres habitants de la maison. Personne ne risque d’en boire à moins d’y être forcé.

— Qu’est-ce que vous étiez en train de vous raconter quand il a fait son malaise ? demande soudain Amy.

Je m’attendais à cette question. Hier, lorsque tout le monde m’est tombé dessus à propos de la dispute, j’ai éludé. J’ai dit que c’était des affaires qui me concernaient. Je me suis pris une pluie de reproches, bien entendu, mais moins que ce à quoi je m’attendais. Tout le monde sait que le Vieux monte vite en régime lorsqu’on le contrarie, et il a déjà eu des engueulades homériques avec ses fils, surtout mon père, et avec Enzo.

Amy n’a rien demandé. Elle était en contact avec l’hôpital, puis avec le Vieux lui-même, qui est resté pleinement conscient, et qui lui a dit que c’était à moi d’en parler si j’en avais envie.

— Il veut que je me marie avec un héritier de la côte ouest, dis-je.

Amy soupire.

— Il veut te voir casé avant de te confier les rênes du clan.

— Ne me dis pas que c’est moi qu’il désigne comme successeur sur son testament ?

— Bien sûr que si. Il t’a choisi il y a plusieurs années. Il sait que tu es le seul à la hauteur. Ne le déçois pas, Ash.

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