RENEGADES MADDOX EPISODE 20

Ash

— Tu as une tête de déterré, lance le Vieux lors de notre promenade quotidienne. Ne me dis pas que tu as le cœur brisé.

Je ne réponds pas. Je donne un coup de pied dans l’herbe qui ne m’a rien fait. J’ai l’impression d’avoir quinze ans et de bouder.

— Vous avez baisé quoi ? Deux ou trois fois ? Ce n’est pas de l’amour, reprend mon grand-père. C’est juste un rapprochement dû au confinement. Tu connais Striker depuis des années, on l’a presque toujours vu derrière Hunter, et brusquement tu tombes amoureux ? A d’autres !

Je soupire. Il a raison, et il a tort.

— Si tu le dis, marmonné-je. Il n’y a pas que cela, de toute façon. J’en ai marre de ce confinement, j’en ai marre du virus et j’ai envie de reprendre une vie normale.

— Tu as vu la une du New York Times aujourd’hui ? demande-t-il.

— Ouais.

Mille noms en première page. Mille noms de personnes mortes du virus, et ce n’est qu’un infime pourcentage du nombre des victimes. Le virus est encore là, bien présent, même si le président a décidé d’aller jouer au golf.

— Il va falloir que tu deviennes un peu plus sérieux, reprend le Vieux. Tu approches de la trentaine, Ash. Tu n’es plus un gamin. Il est temps de te fixer et fonder une famille.

Pardon ?

— Tu veux que je me marie ? fais-je, incrédule.

— Bien sûr ! Tous les Beneventi se marient, et maintenant que la loi est passée, tu vas pouvoir en faire autant. Et vous pourrez adopter des enfants.

Holà, il va beaucoup trop vite pour moi. Déjà, je ne sais pas si je veux me marier, et je suis quasiment sûr que je ne veux pas de mômes. J’adore mes neveux, mais je vois les responsabilités que ça engendre. Flavio a pris un sacré coup de vieux quand il est devenu père. Je ne suis pas du tout dans le trip couche-culotte et meilleure maternelle pour un éventuel rejeton.  Rien que d’y penser me fait frissonner.

— Si tu veux que je me marie, réponds-je sans la moindre diplomatie, ne me fais pas rompre avec mon petit-ami.

— Sois un peu sérieux. Même si Striker n’était pas le garde du corps de Hunter, ce n’est pas un parti pour toi. Il faut que tu épouses un fils d’une famille.

Autrement dit, un héritier de mafioso. Le Vieux est reparti dans ses délires d’alliance avec les autres grandes familles du crime. Il s’est débrouillé pour que ses enfants se marient bien, sauf Léa, et il entend faire de même avec ses petits-enfants. Ça se passe exactement comme dans les familles très riches. Les parents se démènent pour que leurs enfants fréquentent l’élite, via leurs écoles hors de prix et les activités qui vont avec, puis organisent des raouts où les jeunes apprennent à mieux se connaître et finissent par tomber amoureux. Evidemment il y a des ratés, et des princes épousent des bergères, ou le contraire, mais c’est finalement assez rare.

— Je n’ai pas la tête à me marier pour l’instant, grand-père, réponds-je diplomatiquement.

Il est hors de question qu’il choisisse mon futur mec pour moi. Je suis assez grand pour le faire tout seul.

— Tu dois y penser. Je ne me fais plus tout jeune, et j’aimerais pouvoir passer la main peu à peu.

Je m’arrête net et me tourne vers lui. Grand-père n’a jamais parlé de ses projets de succession. Même si la rumeur court que je pourrais être désigné comme son héritier, je n’y ai jamais cru. Il ne sauterait pas une génération comme ça. Ce sera mon père, ensuite ça se jouera entre Flavio et moi.

Et pour être tout à fait franc, je ne serais probablement plus dans le coin quand mon propre père désignera son héritier. Flavio peut dormir tranquille, j’ai d’autres projets, et le clan Beneventi n’en fait pas partie. Sauf que cela, je préfèrerais éviter de le dire à grand-père. Je ne redoute pas tant sa colère que sa peine. Le clan et la famille, c’est tout pour lui. 

— Tu es encore en pleine forme, protesté-je.

Je mens et il le sait. Il a quatre-vingt cinq ans. A son âge, les semaines sont des mois, et les mois des années. Chaque anniversaire fêté est une victoire.

— Je suis vieux, rétorque-t-il. Je veux être sûr que je laisse le clan entre de bonnes mains avant de mourir. Je veux que tu te maries, Ash, que tu fondes une famille et que tu deviennes un homme sur qui je peux compter. Je veux te laisser le clan.

Oh non. Mon pire cauchemar est en train de se réaliser.

— Grand-père, dis-je avec douceur, tu sais bien que personne n’acceptera mon autorité. Papa ne saura pas sur quel pied danser de recevoir des ordres de son fils, Flavio et les cousins vont me mettre les bâtons dans les roues. Je ne suis même pas sûr que nos associés m’acceptent, vu mon style de vie.

Le Vieux a accepté mon homosexualité et a fait en sorte que personne dans la famille ne me rejette, mais ses associés et ses partenaires en affaire ont parfois du mal à cacher leur mépris envers moi. Je le sais, je fais avec, mais si je me retrouve chef de clan, je vais littéralement avoir une cible peinte dans le dos.

— Ce sera à toi de montrer que tu en as dans le pantalon, rétorque mon grand-père. Je sais que tu en es capable.

Probablement. Mais en ai-je envie ? Non.

— Si j’ai des enfants, ce ne seront pas des Beneventi, objecté-je.

— Il y a des mères porteuses, rétorque-t-il.

— Je suis contre.

En fait, je n’ai pas vraiment réfléchi à la question, parce que je ne me sentais pas concerné. Mais les rares fois où j’ai pensé à des enfants, il était évident dans mon esprit que je les adopterais.

— Soit, tu es contre. Eh bien, tu pourras en adopter. L’important, c’est qu’ils soient élevés en Beneventi.

J’ai horreur quand il joue à cela. Il a réponse à tout. Il ne se laisse pas désarçonner parce qu’il a toujours un coup ou deux d’avance.

— Les gays ne courent pas les rues dans les clans, fais-je remarquer.

C’est encore mal vu d’aimer les queues, dans le milieu. Ce n’est pas viril. Ça se fait encore derrière les portes closes.

— Lorsque le confinement sera fini, il serait intéressant que tu ailles à L.A., reprend le Vieux. Tu pourras rencontrer les Rodriguez, vu qu’on est en affaire avec eux. Le fils cadet est gay. Ils ne sont pas italiens, mais ils sont catholiques et nous partageons les mêmes valeurs.

Je n’y crois pas ! Tout cela pour en arriver là ! Grand-père m’a trouvé ce qu’il pense être un bon parti, et le voilà parti dans des projets d’union. J’ignore à quoi ressemble le cadet des Rodriguez, s’il est sympa ou un connard, mais je le  raye illico de mon agenda. Je refuse d’être marié comme un étalon à une pouliche, ou quoi que ce soit du genre.

— Non ! m’exclamé-je. Il est hors de question que j’épouse un type juste parce qu’il est gay et d’une famille de mafieux !

Le Vieux fronce les sourcils. Il a perdu l’habitude qu’on lui dise « non » en face.

— Alors, trouve-toi un mari convenable et marie-toi ! tonne-t-il. J’ai laissé courir jusqu’à présent, mais il est temps que tu deviennes un homme digne de ce nom !

— Parce que me marier ferait de moi un homme ? soupiré-je.

— Oui. Il n’y a pas trente-six choses qui font d’un gamin, un homme. Buter un mec, n’importe quel môme peut le faire, je l’ai vu pendant en Corée. Se marier et élever des enfants, c’est devenir adulte.

— Je me sens pleinement adulte, rétorqué-je. Et je ne vais pas te laisser me choisir un mari sur catalogue. Je n’irais pas à L.A. rencontrer l’héritier Rodriguez ou qui que ce soit d’autre.

Il faut que je pose des limites maintenant, ou je vais me retrouver avec la bague au doigt avant même d’avoir eu le temps d’y réfléchir.

— Tu feras ce que je te dis !

— Non !

Nous nous faisons face comme deux boxeurs sur le ring. Le Vieux est en pétard. Ce n’est plus mon grand-père que j’ai en face de moi, c’est le chef de clan qui a toujours fait plier la famille à sa volonté.

— Si tu refuses, tu pourras dire adieu à la succession ! Tu resteras un sous-fifre toute ta vie ! me menace-t-il.

— Je n’ai pas l’intention de rester, de toute façon ! Dès que ce foutu confinement est terminé, je pars et je vais faire du business ailleurs ! J’en ai ras le bol de la famille, des Beneventi, du clan, et de toutes les manigances qui vont avec. Je ne les supporte plus ! J’étouffe !

Les mots sont sortis de ma bouche avant que je ne les contrôle. Je voudrais les reprendre, non pour les renier, mais pour les polir un peu aux angles, les rendre plus tolérables pour mon grand-père. Mais il est trop tard.

Il plante sa canne dans l’herbe avec violence.

— Tu ne partiras pas ! Je te l’interdis !

— Tu ne peux pas m’en empêcher ! Tu ne comprends pas ? J’en ai marre ! Je ne peux plus supporter tout ce cirque ! Je veux ma liberté, avoir mon propre business et ne plus avoir à faire avec les cousins ! Ou même Flavio !

— Et tu penses que tu iras loin sans ma protection ? Tu crois que les portes s’ouvrent devant toi à cause de ta belle gueule ? crache mon grand-père.

— Je me démerderai !

Le Vieux va pour dire quelque chose, mais sa bouche s’ouvre sans qu’aucun son n’en sorte. Il fait la grimace, porte la main à sa poitrine et se frotte à travers sa veste.

Puis il s’écroule.

Pour la deuxième fois, une équipe médicale se précipite. Grand-père a fait un malaise cardiaque, dont le médecin présent ne peut que constater la gravité. Il lui injecte un truc, lui met un masque à oxygène et les infirmiers soulèvent le brancard. Toute la famille s’est précipitée dans le jardin lorsque le garde du corps qui nous suivait à distance respectueuse a vu le Vieux s’écrouler. Et bien entendu, tout le monde est au courant que nous étions en train de nous disputer, vu que nos éclats de voix s’entendaient depuis la maison. Grand-père est encore conscient, et il a même toute sa tête. Il a parlé avec le médecin, a pu donner des informations sur son traitement. Amy lui tient la main, mais il refuse qu’elle vienne avec lui à l’hôpital. Il repousse d’ailleurs le masque à oxygène.

— Alessandro, Marco, dit-il à ses fils. Pendant mon absence, c’est Ash qui dirige le clan.

— Mais, papa, commence mon père en me jetant un coup d’œil, c’est à moi de…

— Ash est en charge des affaires du clan, assène le Vieux en remettant son masque à oxygène.

Puis il fait signe aux infirmiers qu’ils peuvent l’emmener.

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