RENEGADES MADDOX EPISODE 18

Ash

Cela fait quinze jours que je n’ai pas parlé à Maddox. Deux semaines que je me traine et que je me dégoûte moi-même parce que je me sens lamentable. Grand-père ne m’a rien ordonné. Il m’a laissé réfléchir par moi-même. J’ai dit à Maddox qu’on avait été découverts, et en plaisantant, il m’a demandé si sa vie était en danger. J’ai réalisé à quel point j’avais été idiot. J’avais bel et bien mis sa vie en danger en sortant avec lui. Le Vieux réglait parfois ses problèmes avec des snipers. L’un des gardes du corps confiné avec nous était un tireur d’élite.

J’ai hésité, puis je suis carrément aller demander au Vieux. Il m’a regardé et a secoué la tête.

— Branche ton cerveau, Casanova. Si je faisais abattre le garde du corps et ami de Pax Hunter, à quoi cela aboutirait-il ? En dehors de ton pauvre petit cœur brisé ?

— A une guerre des clans, ai-je marmonné, me reprochant ma stupidité.

Evidemment que le Vieux ne va pas faire supprimer mon mec. Il n’est pas gâteux.

J’ai assuré à Maddox que je gérais la situation, en lui rapportant ma petite humiliation. Il a eu un rire bref, puis m’a dit qu’il aurait dû y penser lui-aussi. On a parlé un moment, par morceaux de phrases. Aucun de nous n’avait voulu réfléchir à l’après-confinement, lorsque la vie reprendrait son cours. La confrontation avec le Vieux avait été un coup de tonnerre dans un ciel bleu.

— Nous n’avons pas d’avenir ensemble.

Ce sont les mots de Maddox. Je n’ai pas trouvé d’argument à lui opposer. Je lui ai dit qu’il valait mieux tout mettre en suspens jusqu’à ce qu’on puisse sortir et se parler de vive voix. Naturellement, à ce moment-là, il n’était déjà plus question que je fasse le mur tous les soirs pour le rejoindre. Je savais que grand-père m’observait et j’aurais eu l’impression de le trahir, de le narguer alors que je résidais sous son toit.

On s’est quitté sans grandiloquence ni promesses que nous n’étions pas sûrs de tenir. Je ne l’appelle plus en vidéo et ne lui envoie plus de messages, il fait de même, et je dors sagement dans mon lit, sans même me branler parce que ma libido est tombée à zéro.

Je n’ai pas peur du Vieux. Je ne crains pas qu’il me flanque une raclée ou qu’il me chasse. Je le respecte et je l’aime, et en sortant avec Maddox, j’ai trahi ce respect et cet amour. Personne d’autre n’est au courant, du moins pas que je sache. Grand-père a gardé cela pour lui et seule Amy partage ses secrets, encore que cette fois, elle l’ait su avant lui. Je lui dois une fière chandelle, d’ailleurs, parce que le Vieux était tellement furieux le soir où il m’a vu faire le mur qu’il voulait m’attendre dans ma chambre, masque sur le nez, pour me signifier de plier bagage et de dégager de sa maison et du clan. On ne plaisante pas avec le confinement.

Amy l’a assuré que j’avais pris toutes les précautions et il s’est un peu calmé, suffisamment pour attendre le lendemain pour me parler. Il ne m’a pas menacé de me flanquer dehors si je continuais à aller voir mon mec. Il a attendu que je prenne la bonne décision de mon plein gré, ce que j’ai fait.

Je sais que c’était la seule solution possible. Je sais aussi qu’on ne tombe amoureux en quelques jours, même intenses, qu’on ne construit pas une relation sur une situation exceptionnelle. Tous ces films où l’on voit le héros et l’héroïne tomber dans les bras l’un de l’autre pendant une guerre ou une catastrophe ne montrent jamais le retour à la vie normale, lorsque monsieur s’aperçoit qu’il s’est marié avec une femme qui lui tape sur les nerfs et que madame prend conscience que son héros est un homme qui laisse trainer ses chaussettes sales sous le lit.

Maddox et moi sommes aussi différents que le jour et la nuit. J’aime une certaine flamboyance dans ma vie. Je sors beaucoup, je vais en boite, j’adore les voitures italiennes et sportives, et je n’habille ma carcasse que de costards hors de prix. Je vais chez le coiffeur toutes les deux semaines et j’en profite pour me faire faire une manucure, parce qu’un mec dans ma situation doit avoir des mains soignées. Ce n’était pas une histoire d’être gay ou pas. Tous les hommes de pouvoirs le font. Certains se font même maquiller par des pros avant de sortir affronter la foule. De nos jours, un businessman, qu’il soit honnête jusqu’au nœud de cravate Windsor ou mouillé dans des affaires illégales comme votre serviteur, doit présenter une image raffinée. J’ai déjà eu ma photo en Page Six, et les sites people me flashent de temps en temps. Je fais partie des socialites de la ville, au même titre qu’un héritier de grande famille.

J’ai littéralement grandi avec une petite cuillère en argent dans la bouche. J’ai fréquenté des écoles privées et je suis allé dans une fac de l’Ivy League. J’ai décroché mon diplôme avec les honneurs parce que j’ai bossé, et que le Vieux n’en attendait pas moins de moi. Mes parents sont eux-mêmes nés dans une certaine opulence, mais mon grand-père ne m’a jamais laissé oublier d’où la famille venait. Il m’a emmené dans Little Italy pour me montrer l’immeuble délabré où il avait grandi, et le magasin où il avait commencé à travailler avant de partir à l’armée. Il m’a parlé de son premier boss, un mafioso local, qui a fini abattu par un rival pendant que mon grand-père se battait. Il m’a raconté comment il était naturellement tombé dans le crime parce qu’il avait vu ses parents se crever à la tâche sans jamais arriver à gagner assez pour joindre les deux bouts. J’ai compris que tout ce que j’avais tenu pour acquis depuis ma naissance pouvait s’évanouir du jour au lendemain à la suite d’un coup de filet des fédéraux ou de flics honnêtes. Les pires, selon le Vieux.

Je sais que Maddox a grandi pauvre, qu’il a dormi dans la rue après être rentré du Moyen-Orient. Il est discret. Il pourrait avoir un plus bel appartement, un style de vie plus proche de celui de Joaquin Mendez, par exemple, mais il préfère faire profil bas. Il a grandi avec la mauvaise couleur de peau, et il en a été conscient chaque minute de sa vie. Adolescent, il devait faire attention quand il croisait les flics, même s’il était un gamin sans histoire, parce que Noir, dans notre pays, ça veut encore dire coupable. Adulte, porte-flingue de Pax Hunter, il fait encore profil bas quand il se fait arrêter, parce qu’il porte constamment une arme sur lui, avec permis, mais qu’il est statistiquement plus susceptible d’être abattu sans sommation que son boss à la peau blanche. Il ne montre jamais qu’il est aisé financièrement parlant pour ne pas attiser la jalousie de ses voisins blancs. Il n’y a que dans son gang qu’il se sente à l’aise.

Nous n’avons pas la même vision de la vie, parce que la société ne nous traite pas de la même façon.

Pourtant, nous partageons les mêmes valeurs.

Notre parole est ferme, il y a des limites morales que nous ne franchirons jamais, et nous sommes aussi patriotes l’un que l’autre. Tout cela je l’ai découvert en discutant avec lui. Le sexe avec lui me manque, mais plus surprenant, nos conversations informelles me manquent encore plus.

J’ai une tronche de déterré. Je manque d’appétit et je dors mal. J’en ai été réduit à demander des somnifères à Amy, qui a froncé les sourcils, mais m’a filé quelques cachets. Je dors, mais je me réveille avec l’impression d’avoir la gueule de bois alors que la consommation d’alcool est modérée dans la maison. Pas question de se saouler comme des porcs, le Vieux ne le tolérerait pas. Il est de l’ancienne école. Pour lui, un homme doit savoir boire sans rouler sous la table, et une dame doit savoir s’arrêter avant de devenir vulgaire.  Du coup, certaines zones du jardin et les chambres, le soir, fleurent bon la beuh. Je passe mon tour. Je n’ai pas envie de planer. Je n’ai pas envie d’être détaché de la situation. Même si ça me fait mal, je veux vivre mes émotions.

Et j’en reviens toujours au même point. Nous n’avons pas d’avenir ensemble, et pourtant, je suis amoureux.

La seule chose qui me distrait un peu de mon cœur en petits morceaux, c’est l’enquête que je mène sur la mort de Tony. J’ai discrètement interrogé tout le monde, depuis tante Gina, qui est arrivé la première au pied de l’escalier, jusqu’à Amy elle-même. A vrai dire, je n’ai pas eu besoin de forcer les confidences, tout le monde n’a parlé que de cela pendant trois jours et chacun avait envie de raconter ce qu’il faisait pendant le drame. Pour l’instant, à part le meurtrier, grand-père et moi, personne ne sait qu’il ne s’agit pas d’un accident. Le seul que j’ai laissé tranquille est Giovanni. Le pauvre gosse en a mouillé son lit la nuit suivante. Il a beau avoir quatre ans, il a compris que « l’oncle » Tony était mort. Même si sa mère l’a préservé de l’arrivée de l’ambulance et de l’enlèvement du corps, il a vu le mort, le premier de sa vie. On lui a expliqué que Tony était à présent au ciel, parce qu’on a des restes de culture catholique dans la famille. Je ne crois pas dans un quelconque dieu, et je pense que c’est un peu pareil pour toute la famille, même si nous faisons encore baptiser les gosses et que les mariages ont lieu devant un prêtre. D’habitude, le Vieux entraine toute la famille à la messe pour Pâques. Cette année, on a tous regardé une vidéo du pape qui célébrait la Résurrection sur une place Saint-Pierre vide. Grand-père et les femmes hochaient la tête, en disant que le monde ne serait plus jamais pareil.

Tu parles ! Dès qu’on pourra sortir, tout reprendra comme avant. C’est du moins mon avis. Les vieux reflexes reprendront le dessus.

Pour l’instant, je ne suis pas plus avancé que le premier jour de mon enquête. J’ai demandé au légiste de me fournir des éléments sur l’objet qui a causé la chute de Tony. Etait-ce un fil d’acier ou une corde à linge ? Je me suis fait répondre qu’on n’était pas dans Les Experts, mais que selon lui, on pouvait écarter le filin d’acier qui aurait marqué la chair plus profondément. Il a trouvé des fibres de la laine des chaussettes que portaient Tony profondément incrustées dans la marque, ce qui prouve c’est bien un filin qui l’a fait chuter. Le toubib a réussi à examiner le pantalon que portait Tony lors de sa mort. Il y a une marque qui correspond, et il a prélevé un morceau de tissu voir s’il n’y a pas des traces de la matière dont le filin était constitué. Mais ce n’est pas lui qui fait les analyses, et naturellement, les laborantins ont autre chose à faire en ce moment. Il n’y a plus qu’à attendre, en espérant avoir un résultat un jour.

En attendant, le Vieux fait attention à tout et garde à présent son pilulier dans sa poche, juste après qu’Amy l’ait préparé.

Il a totalement confiance en elle. J’espère qu’il ne se trompe pas. Parce que si c’est elle la coupable, et si j’en amène la preuve, cela tuera le Vieux aussi sûrement qu’une chute dans l’escalier.

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