#RENEGADES #MADDOX #EPISODE 16

Mon premier geste le lendemain est de téléphoner à l’un des légistes de Greenville. Il travaille pour nous et ne fait pas de difficultés pour descendre à la morgue où le corps de Tony attend d’être formellement identifié pour obtenir le permis d’inhumer. Sa femme a fait un malaise en apprenant la nouvelle et le médecin appelé en urgence l’a mise sous sédatifs. Pauvre femme. Son mari a choisi les Beneventi et il est mort loin d’elle, et même pas de ce foutu virus, mais d’un bête accident. Si cela s’avère bien en être un.

— Que voulez-vous que je regarde, monsieur Beneventi ? me demande le légiste.

On passe sur vidéo et je le lui demande me montrer les jambes de Tony. Il sort le corps de son tiroir en acier et obtempère. Et là, j’ai la première preuve que Maddox peut avoir raison. Il y a bel et bien une marque prononcée sur la cheville gauche de Tony, horizontale, qui pourrait correspondre à un fil tendu en travers de l’escalier.

— Qu’est-ce que c’est ? demandé-je au légiste.

Il regarde attentivement la marque, la presse avec ses doigts gantés.

— Vous pensez à un fil sur lequel il aurait buté ? me demande-t-il.

— Possible.

— Cela pourrait être cela. Au vu de la quasi-absence d’ecchymose, la marque a été faite juste avant la mort.

— Et dans le dos ? Une trace de mains ?

Il retourne le corps. Il n’y a aucune marque visible.

— Faites des photos et envoyez-les moi, avec vos conclusions, dis-je.

Je dois attendre l’heure du déjeuner pour avoir le total. Naturellement, le légiste n’a pas signé son rapport et me l’envoie via un email anonyme. Il sait que nous ne préviendrons pas la police, que l’affaire sera traitée en famille. Ce ne sera pas la première fois qu’il nous rend ce genre de service. Il nous a déjà évité une enquête lors de la mort de mon cousin Ettore, le fils ainé d’Alessandro et Gina, piégé par un gang rival et abattu comme un chien. Gina a mis longtemps à s’en remettre. Le Vieux a ordonné une opération de représailles sanglantes, et tous les coupables ont péri. Mais officiellement, Ettore est mort dans un accident. Il n’y a pas eu d’enquête. Il n’est jamais bon que les flics s’intéressent de trop prêts à notre famille.

J’hésite à appeler Maddox. Certes, il est celui qui m’a mis la puce à l’oreille et m’a poussé à demander une autopsie, mais si c’est vraiment un meurtre, c’est l’affaire du clan et cela ne concerne pas le garde du corps de Pax Hunter. Je me tâte, je me fais une liste des arguments pour et contre, et je finis par envoyer un simple message à Maddox lui disant qu’il avait raison. Il me répond « fais attention à toi ». Voilà, lui aussi sait que nous sommes en train de marcher sur la ligne fragile qui sépare le privé du business. Encore que le Vieux ait toujours dit que l’un et l’autre sont intimement mêlés pour notre famille et que l’on ne peut pas les séparer. Les mariages, par exemple, se font avec son approbation. Le passé et les loyautés de chaque conjoint sont soigneusement examinés avant que le Vieux ne donne son accord. Mon père, pour ne citer que lui, voulait épouser la fille d’un mafieux de Las Vegas. Grand-père a refusé le mariage, parce que cela mettait notre clan à la merci d’un gang beaucoup plus important. Mon daron s’est plié à la décision de son père et a rompu. Seule ma tante Léa n’en a fait qu’à sa tête, choisissant l’amour d’un Santelli au détriment de sa famille. Elle est parti, dti-on, sans un regard en arrière.

Je doute que grand-père voit d’un bon œil mon idylle naissante avec Maddox. Nous entretenons des relations plutôt cordiales avec Pax Hunter et ses hommes, nous sommes même alliés sur certaines affaires, mais il n’en reste pas moins que c’est un gang rival. Et Maddox n’est pas n’importe qui. Ce n’est pas le petit frère d’un des membres, c’est le garde du corps de Hunter et le responsable du MMA dans son business. Si jamais notre relation devait évoluer vers quelque chose de plus permanent, il y aurait un énorme conflit d’intérêt.

J’ai l’air de dire cela calmement, mais ça tourne dans ma tête depuis le début. Draguer Maddox était la dernière chose à faire, confinement ou pas. Lui filer mon numéro de portable était d’une monumentale inconscience. Sauf que je n’arrive pas à avoir de regrets. J’aime notre histoire, j’aime chacun des instants que nous passons ensemble et je suis impatient de le retrouver. Je ne veux pas penser à l’après confinement, quand je pourrais rentrer chez moi et vivre ma vie. Lui aussi devrait retourner à son business. Il reste encore une quinzaine de jours, d’après ce que j’ai entendu. Cela varie d’un jour à l’autre. Rien que dans le New Jersey, six mille personnes sont mortes du virus. Mais business is business et le consensus autour du confinement est en train de craquer un peu partout. Ce week-end, le gouverneur a autorisé la réouverture de certaines parcs, et tenez-vous bien, de parcours de golf. Naturellement, le Vieux a immédiatement annonce que le premier qu’il prenait avec ses clubs sur le dos se prendrait un coup de canne. Il visait en particulier mon père et mon frère. Personne n’a moufté, du moins pas en sa présence, mais j’entends les murmures dans les couloirs. Dans la famille Beneventi, on brûle de refaire du shopping et de redémarrer le business comme avant. Et il y a un non-dit général sur la fatigue d’être constamment sous l’œil du Vieux, même s’il a l’intelligence de ne pas traiter ses enfants et petits-enfants tous adultes comme des gamins. Quant à moi, je ne sais pas où je me situe. J’aimerais bien retourner chez moi, dans mon appartement, mais seulement si je peux emmener Maddox avec moi. Je nous vois bien nous confiner ensemble pour encore un mois. On passerait nos journées à faire l’amour, jouer aux jeux vidéo et discuter, trois activités qui nous réussissent.

Mais on ne vit pas d’amour et d’eau fraiche et les finances sont en baisse. On a eu les premiers rapports définitifs de nos financiers et c’est mauvais. Le clan a beaucoup perdu, les rentrées ne compensent pas les pertes malgré les business alternatifs qu’on a mis en place. On a des traites à payer, comme tout le monde, les loyers de nos entrepôts, les impôts, parce que nous en payons, et les salaires à verser. Jusqu’ici, on a réussi à se maintenir la tête hors de l’eau, mais personne ne sait combien de temps ça va durer.

J’ai tiré un trait sur mes vacances d’été. On va devoir bosser sévère pour éviter de couler, ce ne sera pas le moment d’aller glander sur une plage ou dans nos résidences d’été. De toute façon, on ne peut pas sortir du pays. Les frontières sont fermées, que ce soit les nôtres ou celles des pays européens. Adieu mon petit séjour en Italie.

— Tu as l’air de porter le poids du monde sur tes épaules, me fait remarquer grand-père alors que nous entamons notre petite promenade quotidienne.

— Je pense à l’avenir et les perspectives ne sont pas brillantes, réponds-je lugubrement.

— On va s’en sortir, répond mon aïeul avec un haussement d’épaules. On s’en est toujours sorti.

— On n’a jamais affronté de pandémie, fais-je remarquer.

— Mais j’ai déjà surmonté un choc pétrolier, des récessions, le 11 septembre et la crise de 2008. Chaque fois, c’était de l’inédit, et j’ai remonté la pente. Aie un peu confiance, mon garçon. Si tu peux pars battu, tu le seras.

Et voilà comment mon grand-père de quatre-vingt cinq balais me donne une leçon de vie. Il a raison. Je me redresse inconsciemment, et je décide que c’est le moment de lui parler de Tony.

— J’ai un truc à te dire, commencé-je.

— Je t’écoute.

Je lui parle de Tony, et je mets à mon propre crédit l’idée de Maddox de vérifier si c’était bien un accident.

— Après ce que tu m’as dit sur l’histoire de l’ascenseur et de tes pilules pour le cœur, j’ai eu un doute, dis-je.

Je lui montre le rapport et les photos du légiste. Grand-père examine tout cela sans un mot. S’il a un choc, il ne le montre pas.

— Bonne initiative, dit-il finalement en me rendant mon téléphone. J’y ai pensé toute la nuit et j’étais arrivé aux mêmes suspicions. Mais je bute toujours sur la même question. Qui ? Et est-ce que Tony était visé, ou moi ?

— Je pense que c’était toi. Personne ne pouvait deviner que Tony monterait au second récupérer sa tablette. Par contre, tout le monde sait que tu empruntes l’escalier tous les soirs pour aller embrasser les jumeaux.

Le Vieux pince les lèvres.

— Qui veut me tuer, Ash ?

— Je n’ai pas la réponse à cette question, grand-père.

— Je veux que tu la trouves.

— Oui, grand-père.

— Tu n’as rien d’autre à me dire ?

Mon cerveau a un blanc. Hé, je ne suis pour rien dans ces tentatives ! D’ailleurs il le sait, sinon jamais il ne me confierait l’enquête.

— Euh.

Et dire que j’ai eu des prix pour avoir brillamment mener des débats au lycée et à la fac. Bravo, Ash, ça, c’est de l’éloquence.

Grand-père me regarde avec acuité. Nous sommes arrêtés sous un arbre, et j’essaie de deviner ce qu’il attend de moi. A part ma relation avec Maddox, je n’ai rien à…

Merde. Il sait.

Il peut prêcher le faux pour savoir le vrai ou il peut vraiment savoir. C’est un petit jeu auquel il aime jouer. Plus jeune, il nous encourageait à dire la vérité, affirmant que faute avouée à moitié pardonnée. Il disait qu’il savait ce que nous allions avouer, et j’ai évidemment découvert qu’il y avait une grande partie de bluff dans ses affirmations. Cependant, cette fois, il ne s’agit pas d’une bêtise de gamin ou de cookies volés dans la boite de la cuisine. J’ai essayé d’être discret dans mes escapades, mais il a pu me voir franchir le mur, à l’aller comme au retour.

— Tu rayonnes littéralement depuis quelques jours, ajoute le Vieux.

Je soupire. Il sait, plus de doute possible.

— Je vois quelqu’un, avoué-je.

— Je t’écoute.

— Il habite dans la maison d’à côté, celle qui a été découpée en appartement. On a commencé à s’observer quand je faisais ma gym sur le balcon. Je lui ai filé mon numéro de portable, juste pour déconner.

 — Dis-moi, mon garçon, qu’est-ce que tu n’as pas compris dans le mot confinement ? demande mon grand-père d’un ton presque badin.

— J’ai été prudent ! protesté-je. Je lui ai fait passé un test. Je ne suis pas allé chez lui avant d’être sûr qu’il n’était pas malade. Et il ne voit personne.

Sauf le livreur pour les courses, évidemment, mais Maddox observe les mêmes consignes de sécurité que nous. Le mec pose les sacs devant la porte, se barre, et Maddox récupère les courses et les désinfecte avant de les ranger.

— J’espère bien que tu as été prudent, répond le Vieux. Si tu ne l’avais pas été, tu n’aurais pas pu revenir ici le premier soir.

— C’est Amy qui t’en a parlé ? soupiré-je.

— Ne la mêle pas à tes coucheries, s’il te plait. J’ai des yeux pour voir, et ce n’est pas parce que je suis vieux que je me couche avec les poules. Je t’ai vu franchir le mur. Amy m’a dit qu’elle t’avait donné un test, juste pour me calmer, parce que je te jure que j’allais te foutre à la porte.

Le ton badin a disparu. Grand-père est en colère.

— J’ai pris toutes les précautions, répété-je. Jamais je n’aurais mis la famille en danger. Je porte un masque et des gants que je vais chez lui. Je me lave les mains.

— Et tu penses que c’est suffisant ?

— Je ne vois pas ce que je peux faire d’autre.

— Ne pas coucher avec le garde du corps de Pax Hunter, pour commencer.

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :