#RENEGADES #MADDOX #EPISODE15

Maddox

J’ai gambergé tout en dînant. Je zappais d’une chaine sur l’autre, pour apprendre que la situation ne s’améliorait pas, que les nouvelles étaient mauvaises, et entendu de la part du débile qui nous gouverne qu’il faudrait injecter de la Javel aux malades pour les guérir. A ce niveau de connerie, j’ai éteint la télé. On n’est pas sortis des ronces à ce rythme-là. Les élections présidentielles sont encore loin, la situation peut basculer à tout moment, et moi je me prends la tête parce que je suis inquiet pour Ash.

Dans une famille comme les Beneventi, j’ai tendance à ne pas trop croire aux accidents. Il y a plusieurs faits qui m’interpellent. Le Vieux a confié à son petit-fils qu’il pensait avoir été victime de tentatives d’assassinats. Puis son secrétaire se prend les pieds dans un escalier qui, selon Ash, n’a rien de casse-gueule, avec des marches larges et recouvertes d’un enduit antidérapant. Si c’est un meurtre, je me demande si c’est l’aîné des Beneventi qui était visé ou bien le secrétaire, l’ombre du Vieux, qui devait connaître une bonne partie de ses secrets et probablement des trucs pas reluisants sur certains membres de la famille. Dans un gang, il y a deux sortes de types. Ceux qu’on voit, qui font du barouf, et ceux qui se tiennent en retrait, ne disent jamais rien, mais observent tout. J’ai beau être grand et musclé, j’appartiens à la deuxième catégorie. Je laisse la flamboyance à Pax et Joaquin, et je me contente d’observer par-dessus leurs épaules. Quand je suis dans ma mission de garde du corps de Hunter, les gens ne me voient parfois même pas. Je suis le Black tout de noir vêtu qui se tient derrière le boss, prêt à lui sauver la mise, mais peu de gens remarquent mes traits ou même un détail me concernant. Je suis visible et pourtant je passe inaperçu, ce qui me convient tout à fait.

Je pense que le secrétaire, Tony, appartenait à la catégorie des invisibles. Un pas derrière le Vieux, il laissait celui-ci capter toute la lumière, et faisait son rapport ensuite, murmurant à l’oreille de Beneventi ce qu’il avait vu et entendu. Dans la famille, il y a probablement des secrets, comme partout. En vivant les uns sur les autres, les secrets peuvent vite remonter à la surface.

Lorsque Ash me recontacte, juste après le dîner, je suis à fond dans mon trip « qui a tué le colonel Moutarde ? » et j’en parle à Ash, qui a l’air pris de court.

— Un meurtre ? Et comment ? J’ai brièvement examiné le corps, il est bien mort d’une chute, la nuque brisé.

— Une chute, ça se provoque. On peut l’avoir poussé, dis-je.

— Le deuxième étage n’est accessible qu’à grand-père et Amy, sauf durant les réunions.

— Le secrétaire aussi y avait accès, apparemment.

— Exact, approuve Ash. Il avait accès à toute la maison, y compris le bureau du Vieux et même sa chambre à coucher. Mais à l’heure où il est mort, la seule personne au deuxième était grand-père. Amy était déjà descendue dans la cuisine pour superviser la préparation du dîner et les autres se reposaient dans leur chambre. C’est le moment de la journée où les gosses font la sieste et tout le monde a un peu d’intimité.

— Est-ce que ton grand-père a pu vouloir éliminer son secrétaire ? demandé-je.

Ash secoue la tête sans la moindre hésitation.

— Je ne vois aucune raison à cela. Et même si Tony l’avait trahi, il ne l’aurait pas poussé dans les escaliers. Ce serait passé dans son bureau, en présence des membres de la famille.

— Je suppose que tu as déjà assisté à une scène comme celle-là, fais-je remarquer.

— Oui. Ça vous marque, quand vous avez seize ans.

Ils commencent tôt, chez les Beneventi. D’un autre côté, Pax n’ayant pas de gosse, il ne risque pas de devoir initier un adolescent à la justice familiale.

— Alors, partons de l’hypothèse que c’est ton grand-père qui était visé, dis-je. Ça exclue la poussée dans les escaliers, à moins que Tony n’ait  pu être confondu, de dos, avec le Vieux.

— Non, il faisait vingt centimètres de plus, réfute immédiatement Ash.

— Il reste la marche descellée ou le fil en travers des marches.

— Je n’ai rien vu, fait Ash en se frottant le menton. Pour la marche, c’est non, j’ai vérifié moi-même quand le Vieux s’est montré en haut de l’escalier. Avant qu’il n’ait pu faire un pas, j’ai contrôlé toutes les marches.

— Il n’a pas un ascenseur ? me rappelé-je. Parce que piéger les marches d’un escalier qu’il n’emprunte pas est illogique.

Ash, une nouvelle fois, secoue la tête. Il m’explique que le Vieux a surtout installé l’ascenseur pour monter jusqu’au deuxième, parce que c’est à la montée que sa hanche lui fait mal, beaucoup moins à la descente. Et qu’il emprunte l’escalier lorsqu’il ne descend que d’un étage. Ash gamberge un moment.

— Il se repose toujours un peu en regardant les news dans sa chambre, dit-il pensivement, et ne descend que pour le dîner. Mais avant, il passe embrasser les petits. On les fait manger plus tôt et on les couche quand nous allons dîner. Grand-père adore que les mômes soient là, et il prend toujours le temps d’aller leur souhaiter bonne nuit, voire même parfois de leur raconter une petite histoire.

— Ton grand-père aurait donc dû descendre les marches lui-même, juste avant le dîner, si Tony ne l’avait pas précédé.

— Oui, m’accorde Ash. Je ne savais même pas que Tony était au second. D’habitude, dès que les réunions de la matinée sont finies, il reste dans son bureau. Il…

Il se concentre à nouveau et finit par se rappeler que Tony, en tombant, a laissé échapper sa tablette et un dossier. Ash les a machinalement ramassés et les a donnés à Amy.

Je le vois se lever du lit où il s’était mis pour discuter.

— C’est encore un peu tôt pour venir, dis-je en allant à ma chambre pour écarter le rideau. Ton grand-père est encore réveillé, et il y a des lumières au rez-de-chaussée.

— Je ne viens pas chez toi, je vais dans l’escalier, m’apprend Ash.

Je le suis tandis qu’il filme l’intérieur de la maison avec son portable. Il est quand même déjà tard et le couloir où il débouche est plongé dans l’obscurité. Je ne vois rien du tout avant qu’il n’allume une lampe électrique. Il est dans l’escalier. Les marches sont en bois sombre, ainsi que la rambarde. Ça a l’air d’être du solide, peut-être du chêne. Ash éclaire les marches du haut. On voit nettement, même sur le bois d’un marron façon, une grosse trace noire.

— La marque de la chaussure de Tony quand il est tombé, murmure Ash.

Il filme ensuite le bas de la rambarde, pilier par pilier.

— Cherche une trace horizontale, mais vers le côté qui regarde le second étage, conseillé-je.

— Je n’y aurais pas pensé tout seul, riposte Ash.

C’est vrai que je n’ai pas à faire à un enfant de chœur, mais à un mafieux.

— Tu as déjà fait ce genre de mise en place ? demandé-je, curieux.

— Non. Quand je dois exécuter quelqu’un, je le fais de face et avec mon flingue. Les pièges à la con, je laisse ça aux tarés.

Je ne sais pas à quel moment on peut qualifier taré un type qui piège un escalier dans une famille où le meurtre est monnaie courante.

Ash éclaire un des piliers et zoome dessus pour que je voie mieux. Il y a bel et bien une marque horizontale, mais impossible de dire si elle est fraiche ou pas.

— Cet escalier a vu des générations de mômes jouer dedans, murmure Ash. Grand-père l’a fait restaurer quand il a acheté la maison, mais il n’était déjà pas neuf. La marque peut dater d’aujourd’hui comme d’il y a cinquante ans. Le bois n’est pas coupé assez nettement.

Il passe au côté mur, cherchant un endroit où un câble aurait pu être accroché. Il y a bien un petit trou juste au dessus de la plinthe en bois.

— Tu tiens ta preuve, dis-je.

Ash soupire. Il descend d’une marche et me montre un autre petit trou.

— Non, ce sont les trous qui ont été faits il y a des années et qui servent encore à mettre les crochets pour tenir les guirlandes de Noël. J’aidais ma grand-mère à les mettre en place quand j’étais gamin.

Il passe le doigt sur le bord des marches, mais ne récolte rien d’autre qu’un peu de poussière. Il finit par redescendre après avoir pris quelques photos et nous reprenons la discussion depuis sa chambre.

— Je n’ai rien de concluant, fait-il.

— Tu sais où le corps de Tony a été emmené ?

— A la morgue de la ville. Il va y rester le temps que les fossoyeurs aient le temps de creuser un trou. Il y a du délai même pour les enterrements.

— Tu connais un légiste qui pourrait examiner le corps ? Je suppose qu’il n’y a pas eu d’autopsie ?

— Je ne crois pas. C’était un accident, et les employés de la morgue ont autre chose à faire en ce moment. Et oui, je connais un légiste.

On échange un sourire triste. Comptez sur un mafieux ou un gangster pour connaître du monde dans le petit business de la mort, entre légistes et croque-morts.

Je scrute la casa Beneventi. Je vois toutes les lumières s’éteindre peu à peu lorsque minuit arrive.

— On dirait que tout le monde est couché, dis-je à Ash. Tu viens ?

—J’arrive.

Je me suis douché, et j’ai passé des vêtements tous propres. Je sais qu’on ne va rien faire ce soir, mais cela n’interdit pas de se faire beau. Ash est visiblement bouleversé et je ne suis pas d’humeur non plus. Mais après l’angoisse de cet après-midi, j’ai besoin de sa présence. Je veux le toucher, le serrer contre moi et m’assurer, d’une façon presque primitive, qu’il est bien vivant. Je l’observe tandis qu’il descend du balcon de sa chambre, puis réapparait une minute plus tard sur le mur, et saute souplement du côté de mon bâtiment. Je compte trente secondes, et j’appuie sur le buzzer pour déverrouiller la porte de l’immeuble. Encore trente secondes, et Ash se matérialise sur mon palier, un sourire timide aux lèvres. Je le fais entrer et je referme vite fait, parce que je n’ai pas envie qu’on sache que je reçois de la visite en plein confinement. J’ai lu plusieurs histoires de gentils voisins délateurs qui ne se sont pas privés pour prévenir les flics, au nom de la santé publique. Et surtout, si vous voulez mon avis, pour assouvir leur frustration. Ash ôte ses gants, et va se laver les mains. Lorsqu’il sort de la salle de bains, nous nous sourions comme deux amis qui ne se sont pas vus depuis longtemps. Je l’attire contre moi et j’effleure ses lèvres.

— Tu m’as fait peur, murmuré-je.

— Désolé, répond-il.

Nos fronts se touchent dans une silencieuse communion. Sous mes mains, je sens son corps, bien vivant, sa chair tiède et les pulsations de son cœur. Je cherche sa bouche avec la mienne et je l’embrasse tendrement. Sa langue caresse la mienne avec douceur, sans la fièvre sensuelle qui nous habitait la dernière fois. Je savoure ce baiser, avant de le prendre par la main pour l’entrainer dans le salon.

Ash a pris un sac à dos avec lui.

— Tu comptes t’installer ? demandé-je, mi-amusé mi-curieux.

Ash éclate de rire. Il ouvre le sac et en sort une bouteille de grappa enveloppée dans un pull.

— J’ai pensé qu’on pourrait en boire un verre, dit-il.

Je sors des verres et nous trinquons. Je ne suis pas un habitué de cet alcool italien, mais je pourrais vite le devenir quand c’est Ash qui m’en offre.

Il se cale confortablement sur le canapé et m’ouvre les bras.

— Viens, m’invite-t-il.

Je vous jure que je suis intimidé. D’habitude, je suis celui qui prend l’autre contre lui, parce que je mesure quinze centimètres que la plupart des mecs, et que je pèse plus lourd. Je me laisse aller contre Ash, ma tête vient reposer tout naturellement contre son épaule. Il referme ses bras sur moi. Ses lèvres se posent sur mon crâne rasé, puis descendent jusqu’à ma tempe. Les yeux clos, je me détends pour la première fois depuis des heures. Ash a un étrange effet calmant sur moi. J’incline la tête pour mieux goûter ses légers baisers sur mon visage. Sa joue râpeuse caresse la mienne.

— D’où vient ton prénom ? demandé-je brusquement.

— Quoi ?

— Ton prénom. Ash. Toute ta famille porte des prénoms italiens, mais je n’arrive pas à trouver duquel Ash est le diminutif.

Il se met à rire.

— Parce que ça n’a rien d’italien. Ça vient d’Ashton. Ma mère a perdu les eaux au rayon lingerie de Macy’s. J’ai pointé mon nez avec une bonne semaine d’avance, et j’étais sacrément pressé de sortir. Ma mère a dû accoucher, comme elle le dit elle-même, à l’ancienne, sans péridurale, sans équipe autour d’elle, à part un médecin qui faisait ses courses. Il l’a aidée à me mettre au monde. Mes parents étaient tellement reconnaissants de ce qu’il a fait qu’ils m’ont donné son prénom.

— Tu es né chez Macy’s, rigolé-je. Au milieu de la lingerie féminine.

— J’ai été traumatisé à vie, prétend-il. Du coup, je suis devenu gay. Si ça se trouve, dans le ventre de ma mère, j’étais hétéro.

On explose de rire tous les deux.

— J’ai de la chance que tu sois né dans ce rayon, alors, dis-je en lui caressant la main.

Il enlace ses doigts avec les miens. Je tourne la tête pour mieux l’embrasser, et il se couche carrément sur moi. Lorsqu’il relâche mes lèvres, c’est pour mieux m’embrasser dans le cou, avant de s’attaquer à ma chemise, qu’il défait bouton par bouton.

— Je croyais que tu n’avais pas envie de sexe, dis-je, les sens en éveil.

— Je n’ai pas changé d’avis, répond-il en couvrant mes abdos d’une pluie de baisers. Mais tu as l’air d’en avoir envie.

Je ne peux pas le nier. Mon pantalon de treillis me trahit. La chaleur du corps d’Ash sur le mien me rend fou. Il frotte son visage contre le tissu noir. Lorsqu’il relève la tête, il se lèche sensuellement les lèvres.

— A mon tour de te faire supplier, Maddox.

Je me rends sans condition.

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