#RENEGADES #MADDOX #EPISODE14

Ash

Il est mort.

Le secrétaire du Vieux est mort. Il s’est cassé la gueule dans les escaliers et s’est brisé la nuque. Tout le monde est encore sous le choc, et pourtant, la famille est habituée aux morts violentes. Je pense qu’ici, en confinement, on se sentait à l’abri. Tant que personne ne tombait malade, tout le monde était en sécurité.

Si Tony n’était pas venu se confiner avec nous, s’il était resté avec sa femme et ses mômes, il serait peut-être encore en vie aujourd’hui. Il a choisi mon grand-père par loyauté. Il ne méritait pas de mourir comme ça, d’une bête chute dans les escaliers.

C’est ma tante Gina, la femme d’Alessandro, qui l’a trouvé. Elle a entendu un bruit de chute et elle est allée voir. Elle a poussé un hurlement à vous glacer le sang. J’ai bondi de mon lit, où je me reposais après la traditionnelle promenade d’après-midi avec grand-père, et je suis arrivé juste à temps pour comprendre que Tony était mort et que Giovanni, mon petit soleil, pleurait à chaudes larmes parce que sa grand-tante criait. J’ai ramassé le gamin, et je l’ai flanqué dans les bras de Carla qui sortait de sa chambre. Puis je suis retourné pour constater le décès. Les femmes ont surgi les premières des chambres où tout le monde se reposait avant le dîner. Les hommes ont réagi en hommes, flingues en pogne, prêt à dézinguer un intrus. On a eu de la chance qu’il n’y ait pas eu d’accident avec toute cette puissance de feu déployée. Naturellement, j’avais mon propre flingue à la main quand je suis arrivé sur le palier.

Grand-père a appelé une ambulance lui-même. Il est bouleversé. Le père de Tony était son secrétaire, le fils a pris la relève en douceur, presque sans même que le reste de la famille ne s’en rende compte tant les deux hommes se ressemblaient. Tony était un type discret, qui notait tout, voyait tout, et était d’une loyauté totale au Vieux.

Grand-père a attendu que l’hôpital confirme le décès, avant d’appeler la désormais veuve de Tony, puis ses parents. Puis il a demandé à rester seul.

J’ai vérifié l’escalier qui descend du deuxième au premier, il a bel et bien une trace de chaussure sur l’une des marches, mais rien n’est cassé. La marche ne s’est pas brisée. Tony a simplement fait une chute.

L’accident bête.

Le dîner sera en retard, parce que tout le monde, y compris le personnel, est en train de bavarder, de se raconter l’accident que personne n’a vu, et de se réconforter avec de l’alcool. Les petits jouent sous l’œil attentif des adultes, qui font cercle dans le salon. Seul grand-père et Amy sont absents.

Les femmes papotent à mi-voix, et le thème principal de leur discussion ne concerne pas Tony, mais ce qui se serait passé si la victime avait été le Vieux.

— Vous vous rendez compte, lance Carla à voix basse, ça aurait pu être le papa. On serait dans de beaux draps.

— Il a son ascenseur, lui rappelle Maria, l’unique petite-fille du Vieux.

— Il ne s’en sert que pour monter ou descendre deux étages, rétorque Carla, qui a envie d’ajouter un peu de drame à l’histoire. Pour descendre au premier, il prend les escaliers.

— Il a sa canne, s’obstine Maria.

— Pas dans la maison.

J’échange un regard avec Michele, son mari. On sait tous les deux où cette discussion va nous mener, et ça ne loupe pas. C’est ma mère, Lina, qui s’y colle.

— Cela aurait été une belle catastrophe, lance-t-elle. Une passation de pouvoir en plein confinement, sans que le papa ait défini clairement qui il voulait pour lui succéder…

J’aurais dû me lever et sortir dès que ces dames se sont mises à parler de la mort possible du Vieux. Les hommes présents, à savoir mon père, mon oncle, mes cousins et moi, nous renfonçons dans les fauteuils et canapés où nous sommes assis.

— Je ne vois pas pourquoi il y aurait à désigner quelqu’un, dit Gina d’une voix douce. Alessandro est l’héritier naturel du papa. C’est l’aîné.

— Tu te crois où, à la cour d’Angleterre ? lance Lina d’une voix ironique. Ce n’est pas l’aîné qui hérite automatiquement de la couronne. C’est le Vieux qui choisit.

— S’il meurt avant d’avoir choisir, le droit d’aînesse s’applique, s’obstine Lina.

Alessandro comme Marco se concentrent soudain sur leur téléphone. Ils savent que leurs épouses vont partir dans une de ces discussions sans fin sur le droit d’aînesse, l’héritage, la logique de succession, le droit américain contre le droit italien, et que ça va finir en dispute avec éclats de voix et portes claquées. Eux ne participeront pas, parce qu’ils tiennent à sortir de la pièce indemnes. Je tâte ma poche de jean et me rappelle que j’ai oublié mon propre portable dans ma chambre. J’ai pensé à prendre mon flingue, mais pas mon téléphone. Je ne suis pas un Beneventi pour rien.

— Le Vieux a déjà laissé entendre qu’il choisirait le plus capable pour lui succéder, tacle ma mère.

Sous-entendu, ce n’est pas Alessandro, l’aîné, mais mon père, qui est le plus capable, ce qui n’est ni vrai ni faux. Mon oncle n’est pas un meneur d’hommes, il n’a pas l’intelligence pour diriger le clan. Il est un bon exécutant par contre, et il est loyal. Mon père a l’air d’être plus apte à mener un clan, mais seulement parce que ma mère est derrière toutes ses décisions.

— Dans ce cas, ma chère Lina, ce sera peut-être un des jeunes qui sera choisi, rétorque Gina en désignant son fils du menton.

Michele approuve d’un hochement de tête, l’inconscient.

— S’il doit choisir le plus compétent, il prendra Ash, dit brusquement Maria.

Tous les regards se tournent vers moi, ce dont je me serais bien passé. Je suis étonné par l’intervention de ma cousine. J’aurais cru qu’elle supporterait son mari, qui ne pourra pas être nommé héritier, parce que pas un Beneventi, mais qui soutiendra son beau-frère, Enzo.

— Il est trop jeune ! tâcle Gina.

— Il a l’âge de grand-père quand il a commencé le business, répond Maria.

— Ce n’est pas la même époque, s’obstine. Du temps du Vieux, on était déjà un homme à vingt ans. Maintenant, à l’âge d’Ash, on est encore trop jeune pour…

— Attendez que je sois mort pour m’enterrer, fait soudain la voix de grand-père.

Il est entré dans la pièce sans un bruit, et on se met tous à se racler la gorge d’un air embarrassé, comme des gosses pris à faire des conneries.

Il s’avance vers son fauteuil, que personne n’a osé prendre, et s’assied lentement.

— Dites-vous bien que la succession est réglée depuis longtemps, annonce-t-il. Mes avocats et mon notaire ont tous les papiers nécessaires à empêcher une guerre de succession. Le clan Beneventi me survivra.

Il a regardé ma mère en disant cela, et Carla aussi, parce qu’il sait que ce sont les deux femmes fortes de la maison. Maria est trop en retrait.

— Si vous nous le disiez avant votre mort, que j’espère lointaine, papa, il n’y aurait plus de dispute, fait ma mère, avec une audace qui nous laisse coi.

Grand-père se met à rire.

— Et vous priver du plaisir de vous disputer pour désigner mon successeur ? Je m’en voudrais, répond-il.

Tout le monde se le tient pour dit, et la conversation rebondit sur un autre sujet. Personne n’a mentionné Léa, la fille reniée, que grand-père a probablement déshéritée. A ma connaissance, il ne l’a revue qu’une seule fois depuis qu’il l’a chassée de la maison, c’est à l’hôpital où grand-mère s’est éteinte. Léa a été autorisée à dire adieu à sa mère, mais elle n’a parlé à personne. Elle est repartie, silhouette à peine entrevue, sans même dire un mot à son propre père.

Amy nous rejoint à son tour, prend un apéritif et finit par nous annoncer que le dîner va être servi. C’est le moment pour tout le monde d’aller se laver les mains. Le Vieux y tient. Il a toujours insisté sur l’hygiène, disant que c’est comme ça qu’on stoppe les maladies, et il ne se prive pas pour nous le rappeler chaque jour.

Je grimpe jusqu’à ma chambre pour récupérer mon portable. Je sens que je vais planter Maddox une nouvelle fois. Je n’ai pas franchement la tête au sexe ce soir. Ce que j’aimerais, c’est de blottir dans ses bras, et de trouver du réconfort dans son étreinte, mais je ne vais pas oser lui demander. Je suis censé être un dur, qui encaisse les coups sans fléchir, pas un mec qui non seulement a de la peine pour le mort, pour sa famille, mais qui pense aussi que cela aurait pu être son grand-père.

J’ai une flopée de messages de Maddox, ce qui m’étonne. Puis je réalise qu’il a entendu les cris de Gina et vu l’ambulance. Et il a eu peur que ce soit moi sur la civière. J’ai le cœur qui est envahi d’une douce chaleur quand je comprends qu’il s’est inquiété pour moi. Je lui envoie un texto pour lui dire que je vais bien, que je suis désolé, et que le secrétaire du Vieux est mort.

Maddox m’appelle alors que je suis dans les escaliers. Je remonte en vitesse et je claque la porte.

— Maddox, je suis désolé, dis-je avant qu’il n’ait pu placer un mot.

— Est-ce que tu as une idée du souci que je me suis fait ? demande-t-il d’une voix glacée. Ça t’aurait fait chier de juste me dire que tu étais vivant ?

Il est en colère. Je le comprends.

— Je te demande pardon, dis-je spontanément. Sincèrement. J’ai été bouleversé, j’avais oublié mon portable dans ma chambre, et ensuite, j’ai été pris dans le feu de l’action. Je suis vraiment désolé, Mad. Je n’avais même pas idée que tu pouvais avoir vu l’ambulance.

Il ne répond pas.

— Maddox, s’il te plait, plaidé-je. Parle-moi.

— J’ai cru que tu étais mort.

— Je suis désolé, répété-je.

Je ne me suis jamais autant excusé de ma vie. Je me mets un instant à sa place, impuissant et sans nouvelle. Moi aussi j’aurais flippé.

— Tu veux venir ce soir ? demande-t-il finalement. Pas pour baiser, vu que j’imagine que tu ne te sens pas d’humeur. Juste comme ça.

Un grand sourire s’épanouit sur mon visage.

— Oh oui ! Compte sur moi. Je te promets que je viens !

Je coupe la communication et je dévale les escaliers pour arriver à la salle à manger, ce qui me vaut de me faire engueuler par mon grand-père, mes parents et même Amy, qui me demande si une chute n’a pas été suffisante pour aujourd’hui. J’ai l’impression d’avoir six ans et de me faire moucher par la tablée des darons. Je m’excuse, pour la deuxième fois de la soirée, je m’assieds à ma place, et je mange mes spaghettis sans moufter. Ça ne rigole pas chez les Beneventi ce soir.

Seuls les petits réclament du dessert, mais les adultes s’abstiennent et chacun se retire tôt, ce qui m’arrange. J’ai des fourmis dans les jambes. Je me rue dans ma chambre, je verrouille et je me connecte. Il est trop tôt pour qu’on se rejoigne, mais on peut parler. Le visage de Maddox s’affiche sur mon écran et je lui fais un grand sourire.

— Je suis désolé, dis-je avant même qu’il n’ait ouvert la bouche.

— Ça va, je m’en suis remis, grogne-t-il. Mais ne me refais pas ce coup-là. Tu ne t’es pas aperçu que tu n’avais pas ton portable ?

— Si, juste avant le dîner, et je n’avais aucune idée que tu pouvais t’inquiéter, dis-je.

— Qu’est-ce qui s’est passé exactement ? demande-t-il.

Je lui retrace les événements. Je m’attends à ce qu’il présente ses condoléances, ou offre un mot de regret, bref, le genre de trucs qu’on dit dans ces cas-là.

— Tu es sûr que ce n’est pas un meurtre ? demande-t-il.

Celle-là, je ne m’y attendais pas.

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