#RENEGADES #MADDOX #EPISODES 12 & 13

EPISODE 12

Ash

Le Vieux tape du plat de la main sur la table de réunion. Comme j’avais vu venir le coup, même dans mon état de semi-rêverie béate après une nuit de sexe débridé, je réussis à ne pas sursauter. Ça demande des années de maîtrise, mais j’y arrive.

— Tu es avec nous, Ash ? demande mon grand-père d’un ton sarcastique.

Flavio fait une remarque graveleuse sur mes occupations nocturnes, impliquant que j’ai du cal aux mains. S’il savait, le pauvre vieux. Lui doit se débrouiller avec Carla. Si elle est aussi sèche entre deux draps qu’en dehors, il doit se marrer.

— A cent pour cent, réponds-je avec mon plus charmant sourire.

— Tu as l’air fatigué. Flavio, pas un mot !

Grand-père comprend la plaisanterie, il aime même en lancer des raides, mais mon frère l’a déjà énervé depuis le début de la séance avec des résultats assez lamentables. Flavio se le tient pour dit et la ferme, ce qui est un soulagement pour tout le monde. Son humour vole rarement au dessus de la ceinture.

— Je vais bien, grand-père, assuré-je mon aïeul.

Je suis surtout impatient d’être de retour dans ma chambre pour dormir un peu, parce que je n’ai pas eu mon compte de sommeil cette nuit, et que je ne pense pas dormir beaucoup la nuit prochaine non plus.

— Tu en es où de tes livraisons de pizzas ? demande le Vieux.

Je fais glisser les graphiques et les chiffres de vente de ma tablette à la sienne. Il y jette un coup d’œil et hoche la tête d’un air approbateur.

— Bien. Au moins une personne qui travaille un peu.

Enzo et Michele se hâtent de présenter à leur tour des chiffres pas si mauvais que cela, mais aussi bons que les miens. J’ai presque envie de faire la niaque, mais je me retiens. Nous sommes entre adultes. Mais je suis le meilleur.

— Papa, j’ai vu que tu voulais accorder des prêts à une dizaine de PME de la ville, intervient mon père. Tu crois que c’est vraiment le moment ? Les finances sont sérieusement en baisse.

— Et distribuer des colis de nourriture aux plus démunis est une noble initiative, intervient Flavio, mais cela nous coûte cher.

Le Vieux pousse un long soupir.

— On voit bien que vous avez grandi dans un monde en paix, répond-il enfin. Vous ne comprenez rien. Vous me prenez pour un philanthrope parce que je distribue de la bouffe ? Parce que je prête des sommes à des taux ridicules ?

Grand-père a ses œuvres de charité, mais elles lui servent surtout à blanchir de l’argent, même si elles lui tiennent vraiment à cœur. Faire le bien en faisant des affaires est une de ses devises.

— Si tu nous expliques, on comprendra peut-être, grince mon oncle Alessandro.

Il a horreur des stratégies de haute voltige. Il comprend le business sur les paris, la came et le racket, mais il a du mal avec la subtilité des affaires.

— La pandémie ne va pas durer éternellement, répond enfin mon grand-père. Elle va perdurer, mais il y aura des périodes de reprise. Toutes ces entreprises dans lesquelles je suis entré en prêtant de l’argent vont nous devoir quelque chose. Il leur sera difficile de rembourser leurs prêts pour certaines, et je compte leur proposer de travailler pour nous. Rien d’illégal, juste de nous prêter des camions ou des entrepôts par exemple. Quant aux colis de nourriture, les gens se rappelleront qui les a aidés pendant le confinement, qui a permis à leurs gosses de bouffer. Et ils seront avec nous quand nous passerons les voir pour leur demander de voter pour le maire Hughes, ou de soutenir tel programme ou tel projet. Sans compter les pères de famille qui nous prêteront main forte quand nous aurons besoin de bras pour régler des problèmes, tout cela parce qu’on a nourri leurs gosses.

Tout le monde se tait. Encore une fois, le Vieux a fait preuve de génie. Il a une vision globale à long terme, et non pas seulement les deux ou trois mos à venir. La situation est catastrophique pour beaucoup de gangs, et pour beaucoup de clans. Avant la pandémie, une partie de notre fric nous venait des paris sportifs. C’est aussi grâce à cet argent que nous blanchissions une partie de nos revenus illégaux. Avec l’arrêt de toutes les compétitions sportives, nous nous sommes retrouvés le bec dans l’eau. Les parieurs acharnés sont en manque. Ils sont prêts à se tourner vers n’importe quel jeu en ligne qui leur permette d’assouvir leur besoin compulsif de miser de l’argent. Hunter a mis en ligne des sites de jeux pour pallier à la fermeture de son cercle clandestin. Nous sommes à la traine. Grand-père en est conscient, et cela le met en colère.

— Papa, avec tout le respect que je te dois, commence Alessandro, je ne pense pas que ce soit une bonne idée. L’argent sort, mais ne rentre pas. Nos liquidités sont très basses.

Le Vieux se redresse, et tout le monde autour de la table rentre la tête dans les épaules.

— Je n’ai pas le souvenir de vous avoir demandé votre avis, dit-il d’un ton glacé. Nous ne sommes pas dans une putain de démocratie. J’ai décidé que nous lancerions ces prêts, et nous le ferons. Enzo, Michele, vous vous en occuperez. Alessandro, tu te chargeras de la distribution des colis de nourriture.

Personne ne moufte. Une série de « oui, papa » et de « oui, grand-père » se fait entendre dans le soudain silence.

— Le confinement va bientôt être levé, dit doucement mon père. Il faut prévoir ce qui se passera après.

— C’est vrai, renchérit Enzo. Les manifestations anti-confinement se multiplient à New York et dans tout les villes touchées. Le président les encourage. C’est un businessman et il veut que les affaires reprennent le plus vite possible.

Le Vieux a un reniflement de mépris.

— Il gère aussi bien le pays qu’il a géré ses propres affaires, rétorque-t-il, autrement dit, il va bien finir par nous couler. Il encourage ces manifestations, d’accord. Mais New-York va rester confiné jusqu’au 15 mai, parce que le gouverneur ne cèdera pas.

— De toute façon, les compétitions sportives ne reprendra pas tout de suite, voire même pas du tout cette année, interviens-je. Les fédérations ne sont pas chaudes.

— Tu peux être sûr que les combats de MMA reprendront avant, intervient Flavio. Hunter rouvrira ses octogones dès la mi-mai.

Je me tourne vers lui.

— J’ignorais qu’il te faisait ses confidences, ironisé-je.

Flavio hausse les épaules.

— J’ai mes sources, répond-il.

Nous n’avons pas vraiment eu le temps de parler avec Maddox cette nuit, mais je suis sûr qu’à un moment il m’a dit qu’il ignorait quand il pourrait reprendre les combats. Soit Hunter ne lui a rien dit, mais en a parlé à d’autres membres de son entourage, ce qui me parait étrange vu que c’est Maddox qui gère toute l’organisation MMA du clan, soit Flavio s’est fait enfumer.

— De toute façon, on s’en fout, rétorqué-je. C’est leur business, pas le nôtre. Je parle des compétitions en général. Il ne faut pas compter sur les paris avant un bon moment. J’ai pensé à un truc.

— Ça y est, le génie a encore frappé, ironise Flavio.

— Au moins, il a des idées, lance le Vieux.

Il pourrait aussi bien me dessiner une cible dans le dos. Flavio ne va pas me louper quand on sera sorti de réunion.

— Je pensais organiser des paris sur les compétitions de jeux vidéo, dis-je. Ça existe depuis des années.

Grand-père fronce les sourcils. Je lui en ai déjà parlé, bien avant le confinement, et il n’a jamais été chaud pour investir dans un domaine qu’il ne connait pas du tout. Il n’a jamais touché une manette de sa vie et entend mourir dans une bienheureuse ignorance du jeu vidéo.

— Papa est contre, me tacle Alessandro.

— J’en suis conscient. Mais la situation a changé, réponds-je. Nous sortirons peut-être du confinement mi-mai, mais on peut être appelé à y retourner cet automne.

— Quoi ? hoquète Flavio. Ah non, merde ! Je n’en peux plus ! J’ai besoin de sortir.

— Tu peux développer ? propose le Vieux, intrigué.

— Tant que les blouses blanches n’ont pas trouvé de vaccin, on est à la merci d’une seconde vague de contamination. En Europe, ils parlent déjà d’un possible confinement à l’automne. Il pourrait frapper chez nous à Halloween, si on se base sur le retard qu’on a sur eux.

— Jamais le président ne l’autorisera, prophétise Enzo.

— Qu’il l’autorise ou pas, le virus ne lui demandera pas la permission si on doit avoir une deuxième vague, répliqué-je. Je pense qu’il faut miser sur le long terme pour tout ce qui touche à du business impliquant des événements sportifs. L’avantage des e-sports, c’est que le gamers peuvent faire ça depuis chez eux. Ça demande de la bande passante, mais beaucoup sont équipés. On pourrait prospecter pour se positionner sur le marché.

— Il y a déjà du monde, non ? demande le Vieux.

— Oui, mais si les paris sportifs sont soumis aux aléas du confinement, il y aura encore plus de monde, dis-je, en espérant ne pas me tromper.

Grand-père joint ses mains sous son menton et réfléchit un moment.

— Présente-moi un projet, dit-il finalement.

Je comptais aller dormir après la réunion, mais je vais d’abord manger, puis je me retrouve à marcher dans le jardin avec le Vieux, qui est subitement intéressé par mon idée. Il n’est pas stupide, il sait que la vie ne reviendra pas à la normale avant un long moment, peut-être des mois, peut-être même plusieurs années, tant qu’un vaccin ne sera pas trouvé et largement distribué. Alors, mon idée l’intéresse. Lorsque nous revenons de notre marche en rond parmi les arbres, il est l’heure du goûter pour les petits et je dissimule de plus en plus difficilement mon envie de bâiller.

— Je te présente un projet dans les jours qui viennent, promets-je.

— Bien, bien, approuve le Vieux. N’y passe quand même pas toutes tes nuits.

Je compte les passer à autre chose, qu’il ne s’inquiète pas.

— J’ai déjà creusé un peu la question.

A vrai dire, c’est faux. J’ai eu l’idée en pleine réunion, parce que Maddox et moi avons parlé combats et jeux après avoir fait l’amour. Ça a fait tilt dans ma tête et j’ai lancé l’idée.

— Il y a des consoles, dans cette maison, non ? demande mon grand-père.

— Oui. A peu près toutes celles disponibles sur le marché, souris-je. Tu te rappelles, tu en as offert une aux jumeaux ?

Grand-père rigole. C’est son secrétaire qui a choisi la console pour les petits, lui-même s’est contenté de tendre le paquet cadeaux à ses arrière-petits-enfants.

— Montre-moi comment on joue, demande-t-il soudain.

Quoi ?

— Tu es sûr ? C’est un peu compliqué.

— Si des gamins de quatre ans passent leur journée à jouer, je devrais y parvenir, non ?

— Ils jouent aux Lapins Crétins, ce n’est pas tout à fait la même chose qu’un jeu de guerre.

— Commence par du basique. Si je dois investir de l’argent là-dedans, je veux savoir de quoi il retourne, s’obstine mon aïeul.

C’est comme ça que je me retrouve dans le salon particulier du Vieux, à brancher une console et lui expliquer les bases. Je lui fais une petite démonstration d’un jeu assez simple, où il suffit de tirer sur tout ce qui bouge. Je branche la seconde manette et la donne à grand-père. Il tâtonne un peu, change de lunettes, et nous nous lançons dans notre première partie.

Et vous savez quoi ? Il me poutre, l’ancêtre.

Il éclate de rire devant ma mine défaite, et me donne une claque dans le dos. Et je ris à mon tour, parce que j’aime mon grand-père et que j’adore le voir rire comme ça, comme un gosse.

EPISODE 13

Maddox

No sex ce soir.

Bon, j’admets, je suis un peu crevé. Mais Ash Beneventi est quand même le premier qui me fait le coup. Après une nuit se sexe débridée, monsieur me plante pour l’acte deux en me disant qu’il a joué aux jeux vidéo avec son grand-père toute la soirée et qu’il va aller se coucher directement, parce qu’il est mort de chez mort. Je lui envoie une floppée d’émojis de déception et d’aubergines entrecoupées de visages qui pleurent, mais il m’attendrit. C’est un big bad boy, dont je connais la réputation de tueur froid et implacable, avec déjà un joli palmarès à son actif, qui initie le vieux Beneventi à la Wii U. Ils ont commencé par un jeu de tir assez simple, et le vieux a mis une raclée à son petit-fils, et sans triche en plus. Ash ne l’a pas laissé gagner, il a perdu à la loyale. Il était vexé et amusé tout à la fois.

Et moi, je craque. On se promet de se voir demain soir, et de rattraper le temps perdu. On s’interdit mutuellement de se caresser sous les draps, histoire de garder toute notre énergie pour la nuit de folie qu’on va passer.

— Qu’est-ce qui a pris à ton grand-père de se mettre aux jeux vidéo ? demandé-je, curieux.

— Parce qu’on en a parlé en réunion, me répond Ash après une légère hésitation.

Je sens qu’on est borderline. Nos causeries via internet n’ont jamais porté sur les affaires du clan Beneventi, et Ash ne m’a jamais posé de questions sur mes affaires avec Pax. Je devine assez bien pourquoi le sujet a été abordé, parce que j’ai eu la même discussion avec le gang il n’y a pas si longtemps. Pax et Joaquin ont eu une idée assez géniale pour gagner du fric, histoire de pallier à nos pertes dues à la fermeture des clubs.

— Vous allez vous lancer dans les paris sur les e-sports ? demandé-je.

Ash soupire.

— Comment as-tu deviné ?

— On s’y met aussi. Bonne chance, parce que les mecs qui tiennent le business n’ont pas l’intention de se laisser marcher sur les pieds.

— C’est encore un projet. Grand-père n’avait jamais tenu une manette de sa vie, alors il a voulu essayer histoire de se faire une idée. Il s’est éclaté !

— Tu m’étonnes. Même si ce n’est pas pareil, flinguer un adversaire via un écran est un bon défouloir.

— A qui le dis-tu ! rigole Ash. Du coup, je lui ai installé une des consoles d’en bas dans son salon, et je doute qu’on la récupère avant la fin du confinement. Aujourd’hui, la Wii, demain, je le lance sur Xbox !

J’imagine le vieux Beneventi, que je vois toujours en costume impeccable, en train de s’exciter sur un jeu de tir ou un jeu de guerre en gueulant après le jeu parce qu’il a tiré et que la console a réagi trop lentement.

— Tu le mets bientôt aux MMORPG ? demandé-je d’un ton amusé.

— Ne parle pas de malheur. Il est capable de monter un clan virtuel !

On éclate de rire tous les deux.

— Et si on s’y mettait, tous les deux ? proposé-je. Toi et moi, chacun à la tête d’une équipe de mercenaires, pour conquérir une ville ?

Les yeux d’Ash brillent à travers la caméra de son téléphone.

— Pourquoi on n’y a pas pensé plus tôt ? demande-t-il.

— Parce qu’on pensait à autre chose ?

— On peut faire les deux. D’abord, je te poutre dans un jeu vidéo, ensuite, je me glisse dans ton appartement et je te montre comment je sais me servir de ma manette d’origine.

— Ou l’inverse, dis-je.

Ash se recule un peu et a un sourire indolent.

— Ou l’inverse, admet-il. Du moins pour la seconde partie. Je suis redoutable sur console.

— Moi aussi, dis-je sans me vanter

J’ai à mon palmarès d’avoir mis la misère à Pax et à Joaquin, ce qui est pas mal quand on connait le niveau de ce dernier.

— C’est un défi ? demande Ash en se redressant.

— Tout à fait. Quel jeu ?

— GTA ? Counter Strike GO ?

Les classiques.

— GTA, dis-je. C’est l’un de mes jeux favoris.

— Comme moi, sourit-il. Je te préviens, je vais te faire rentrer chez ta mère en pleurant.

— Tu peux toujours essayer. Personne ne m’a jamais battu à ce jeu.

— Je serais celui qui t’enverra dans le décor, se vante-t-il.

J’adore cet air de défi qu’il a sur le visage.

— On fait une partie demain dans la soirée. Celui qui perd devra se soumettre à l’autre quand tu me rejoindras.

Les yeux d’Ash s’assombrissent.

— Oh, compte sur moi pour gagner, baby.

Le lendemain, on se contacte brièvement pour télécharger la même version et synchroniser nos consoles. Ash a amené la sienne pour le confinement, et on sera tranquille pour jouer, moi dans le salon, lui dans sa chambre. En attendant, il doit aller déjeuner, promener avec son grand-père, et bosser un peu sur cette histoire d’e-sport.

Je fais ma séance de cardio en mode relaxe, je me douche, et je déjeune. Je décide qu’une petite sieste s’impose, parce que je veux être en forme tout à l’heure pour les deux matches qui m’attendent, online et offline. J’ai trop aimer avoir Ash sous mon contrôle durant notre nuit, et j’entends bien recommencer. Encore qu’être sous sa domination peut être intéressant. Je le vois comme un mec sans inhibition, et peut-être même sans limite. Cette nuit, alors que j’ai cru qu’il allait exploser de désir, il m’a défié de retarder encore un peu le moment clé pour nous deux. J’ai adoré relever le pari et le gagner, pour notre plus grand plaisir.

Je fais un rêve vaguement érotique, fenêtre entrouverte, quand je suis brusquement réveillé. Désorienté, je me redresse, cherchant automatiquement le flingue que je garde près du lit. Mais je me rends vite compte que le danger n’est pas dans la pièce, et que le cri, qui se répète, vient de dehors. Je me précipite à la fenêtre. Ça s’agite à la Casa Beneventi. Une femme parle à toute vitesse en italien, et un gamin se met à pleurer, de gros sanglots d’enfants. J’entends des voix masculines, en anglais, qui réclame d’appeler une ambulance.

Je saute sur mon portable et j’appelle Ash, mais il ne répond pas. J’envoie un texto, qui reste sans réponse lui aussi. Je finis par prendre mes jumelles et je me mets en planque derrière le rideau. La porte-fenêtre de la chambre d’Ash est fermée, mais celles du salon, juste en dessous, sont grandes ouvertes et je vois passer des hommes et des femmes, mais sans voir Ash. J’essaie encore de l’appeler, avec le même résultat. Une des femmes sort, probablement une des nounous a voir son uniforme, tenant un des gamins par la main. Celui-ci ne pleure pas. Je suis tenté de l’interpeller, mais je n’ose pas.

Que s’est-il passé ? Pourquoi tout le monde est-il en émoi ? Au début, j’ai pensé que ça pouvait être l’un des gamins, mais je n’en suis plus si sûr. Ça court et s’agite dans le salon. La nounou a fait asseoir le gamin dans un transat et l’occupe avec un jeu de construction. Je ne vois pas les autres enfants. Je ne me souviens pas avoir entendu de coup de feu. Dans une maison sûrement pleine d’armes, il y a peut être eu un accident. Pourtant, je suis certain qu’un coup de feu m’aurait réveillé.

Toutes mes tentatives pour contacter Ash se révèlent vaines et l’inquiétude monte en moi au galop. Ce n’est pas normal. Il a dû voir mes messages, ou du moins voir que j’ai essayé de le contacter plusieurs fois. Il a dû deviner mon inquiétude.

Pourtant, il ne répond pas.

Si ça se trouve, c’est le vieux Beneventi qui a cassé sa pipe. A son âge, ce sont des choses qui arrivent. Ça expliquerait pourquoi Ash ne me répond pas.

Cette hypothèse ne me réconforte pas, mais elle calme un peu mon angoisse, jusqu’à ce que je voie le vieux lui-même sortir dans le jardin, parler à la nounou, caresser la joue de son arrière-petit-fils et rentrer aussitôt. La femme prend le gamin dans ses bras et rentre à son tour. Les fenêtres sont fermées les unes après les autres.

J’ai une assez bonne vue sur l’avant de la maison, même si des arbres et le mur d’enceinte me cachent toute une partie. Je vois le portail s’ouvrir et je comprends que c’est grave. D’après Ash, le vieux a décrété que personne ne franchirait le portail jusqu’à la fin du confinement. Ils se font livrer par une petite porte, et les courses sont désinfectées avant d’être amenées dans la maison. Là, c’est le grand portail qui est ouvert, et je vois le gyrophare d’une ambulance par-dessus le toit.

Je reprends mon téléphone.

Ash. Bordel. Réponds-moi.

Autant crier dans le vide.

Deux ambulanciers pénètrent dans le jardin, portant une civière. Ils sont en combinaison blanche, avec masque et lunettes de protection. Ils restent ce qui me semble une éternité à l’intérieur de la maison. Lorsqu’ils ressortent, portant toujours la civière, quelqu’un est allongé dessus, recouvert par un drap blanc. Je vois mal, je ne vois pas si le visage est recouvert ou pas, mais entre les arbres, je vois le haut d’une tête brune. Les ambulanciers disparaissent par le portail, les portes claquent, et le véhicule de secours s’éloigne, sirène en marche.

A l’intérieur de la casa Beneventi, plus rien ne bouge. Plus un son ne me parvient.

Mon téléphone reste muet.

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :