#RENEGADES #MADDOX #EPISODE 11

Maddox

Je trace les contours du tatouage d’Ash le plus doucement possible pour ne pas le réveiller. Il s’est endormi comme une masse après nos ébats. C’était intense, je crois qu’il n’y a pas d’autre mot. Je me suis étonné moi-même, non pas de mon envie de sexe, mais de ma soif d’Ash. Je le connais depuis plusieurs années, même si je ne lui avais jamais parlé avant le confinement, et tout à coup il est devenu le centre de mon univers. Je sais que je vais devoir le laisser partir tout à l’heure, mais mon instinct me pousse à lui demander de rester, à le retenir par des caresses et des baisers, à le garder près de moi, dans mes bras.

Je ne dois pas me laisser aller à ce genre de rêverie. La dernière fois que j’ai éprouvé ce sentiment d’attachement, je suis tombé éperdument amoureux. Je ne peux pas me permettre de tomber amoureux d’Ash Beneventi.

C’est un prince. Il est né une cuillère en argent dans la bouche, petit-fils d’un des hommes les plus puissants de Greenville. Il a eu droit aux meilleures écoles, il est allé à la fac, et il fait partie des décideurs du clan Beneventi. Pax dit que si le Vieux a deux sous de jugeote, il lui laissera sa place lorsqu’il prendra sa retraite. Ash est incontestablement doué pour les affaires. Il ne m’en a pas parlé, mais Joaquin m’a mis au parfum pour son site de commandes de pizzas en ligne, où les pots de glace du dessert sont remplis de beuh ou de coke. Il n’y a pas à dire, c’est ingénieux.

Nous ne boxons pas dans la même catégorie. Je suis né dans le quartier pauvre de Greenville. Ma mère m’a élevé de son mieux, et elle a fait du bon boulot. Je n’avais pas intérêt à trainer dans la rue ou ramener des mauvaises notes sous prétexte que c’était la mode. J’ai filé droit, parce que ma daronne était là, malgré son boulot, et contrôlait mes cahiers de devoirs. Elle n’a jamais levé la main sur moi, mais un regard de sa part et je me faisais le plus petit possible, ce qui est devenu difficile quand j’ai atteint mes treize ans et que j’ai commencé à grandir pour ne m’arrêter qu’en frôlant les deux mètres. Mais même encore aujourd’hui, lorsque ma mère me regarde d’une certaine façon, je cherche un trou de souris pour me planquer.

J’ai eu mon diplôme de fin d’études avec les honneurs. J’ai été choisi pour faire le discours de fin d’année, c’est vous dire. La fac n’a jamais été une option pour moi, alors je me suis engagé. Ma mère était fière de me voir en uniforme, et moi j’apprenais à dépenser toute mon énergie d’une façon utile. Je suis allé plusieurs fois au Moyen-Orient, en Irak et en Afghanistan. J’ai appris à me servir des armes qu’on m’a mises entre les mains, je suis devenu expert en explosifs, j’ai appris à tirer pour tuer.

J’ai aimé cela.

Il y a toujours eu une violence latente chez moi, une révolte muette qui me rongeait. Je voyais ma vieille se crever au boulot, accumuler les heures et être mal payée et souvent mal considérée. J’étais conscient qu’autour de moi, dans mon quartier, elle était pourtant l’une de celles qui s’en tirait le mieux. Il y avait toujours de la nourriture sur la table, et nous n’avons jamais eu besoin de demander la charité pour bouffer et nous habiller. Il y avait même un peu de luxe, comme des consoles d’occasion pour mon anniversaire, des chaussures de sports neuves comme celles de mes potes, que j’étais trop fier de porter, et un billet ici et là pour sortir avec mon petit ami du moment.

Ma mère a pris avec le plus grand calme mon coming-out. Je pense qu’elle s’en doutait. A l’armée, j’ai vite repéré ceux qui jouaient dans le même camp que moi. C’était encore très discret à l’époque, puisque qu’on était encore dans la loi de 1993 du « Don’t ask, don’t tell », mais les choses commençaient à bouger. De toute façon, je n’avais pas l’intention de faire toute ma carrière sous les drapeaux. J’avais survécu à deux années sous le feu de l’ennemi, et je ne voulais pas risquer un troisième tour dans une région qui nous restait éminemment hostile. J’ai fait mon temps, puis je suis parti, avec les honneurs.

C’est là que ma vie est partie en couilles. Comme beaucoup de camarades, je suis rentré et je n’ai pas trouvé ma place dans la vie civile. Tant que j’étais soldat, ma révolte et ma rage étaient canalisés par le cadre strict de l’armée, et je pouvais les exprimer pendant les opérations sur le terrain. L’intense activité physique, suivie par des sorties où l’on risquait sa vie à chaque seconde, me permettait d’évacuer mon adrénaline. A mon retour, je n’avais plus rien de tout cela. J’ai trouvé du boulot, mais ça ne débouchait jamais sur rien de suivi. Je passais de petits jobs en petits jobs, mal payés, inintéressants, et je commençais vraiment à être en colère. J’avais risqué ma vie pour mon pays, je n’attendais pas une parade avec des flonflons, mais au moins la possibilité d’avoir un travail stable et pas trop payé.

J’ai fini par dégoter un travail comme vigile dans un supermarché, mais j’ai grillé un fusible face au gérant. Ce connard me prenait de haut, parce qu’il avait fait deux ans d’études de commerce. Non seulement j’étais mal payé, mais j’étais méprisé. Un jour, il y a eu un incident avec un client, et le gérant m’a convoqué pour m’engueuler. On a eu des mots et ça s’est terminé par mon poing dans sa gueule de petit chef. Naturellement, je me suis fait virer.

Comme je vivais d’une paie à une autre, parce que le loyer et les courses bouffaient tout, je me suis vite retrouvé à la rue. J’aurais pu aller voir ma mère et lui demander si je pouvais squatter mon ancienne chambre, mais par peur de la décevoir aussi, je n’ai rien dit. J’ai dormi dans la rue, ravalant ma fierté pour aller mendier un repas chaud à la soupe populaire. Plus j’essayais de m’en sortir, plus le terrain devenait glissant. Je n’avais pas de domicile, et chaque fois qu’on me demandait mes références, j’avais le choix entre zapper mon boulot de vigile, ce qui paraissait bizarre vu que j’y étais resté un an, soit en parler. Et là, le mec appelait le gérant qui s’empressait de me descendre.

J’ai fini par zoner dans une zone d’entrepôts de Greenville, et j’ai commencé à m’associer avec des petits délinquants. Je faisais le gros bras pour eux, je déchargeais de la marchandise volée, et je perdais chaque jour un peu plus de mon envie de me battre pour remonter la pente. J’avais la réputation d’être un cogneur, un type qu’il fallait prendre avec des pincettes. J’étais agressif, je voulais buter tout le monde et j’avais la haine.

Un jour, j’étais assis le cul sur le trottoir à attendre un camion quand j’ai vu cinq types tomber à bras raccourcis sur un gars. Le mec s’est battu, mais à un contre cinq, il s’est vite retrouvé en mauvaise posture. Au début, j’ai regardé toute la scène avec apathie. Après tout, que ce type se fasse défoncer le portrait dans un combat complètement déloyal ne me regardait pas. C’était monnaie courante dans le quartier. Et puis quelque chose en moi s’est réveillé. Le type allait se faire tuer. Il était à terre, et se protégeait la tête de ses bras, ramassé sur lui-même. Je me suis souvenu que j’avais été soldat, dans une autre vie. Les types qui le tabassaient prenaient visiblement leur pied. Je me suis levé et j’ai traversé la rue. J’en ai attrapé un par la ceinture de son jean et je l’ai fait tournoyer, m’en servant pour foutre les autres par terre. J’ai donné quelques coups de poing, et des coups de pied aussi. Bref, je leur ai maravé la gueule. Les petites frappes se sont barrées sans demander leur reste. J’ai aidé le type à se relever. Il saignait du nez, il avait la lèvre fendu et un magnifique cocard était en train de lui fermer l’œil gauche, mais il a trouvé la force de me remercier et m’a tendu la main pour se présenter.

— Pax Hunter.

A partir de là, ma vie a repris un sens. Je suis devenu le garde du corps de Pax, puis son ami. C’est lui qui m’a encouragé à me lancer dans le MMA, où j’ai pu apprendre à canaliser, à nouveau, mon agressivité. Pour la première fois de ma vie, j’étais correctement payé, voire même généreusement, et j’étais respecté. Pax ne me regardait pas de haut. Je faisais maintenant partie de son clan. J’ai commencé à gagner des combats dans l’octogone illégal dans le sous-sol du Blue Lounge, et à me forger une petite réputation.

Je sais que je suis respecté à présent, parce que les gars dans le milieu connaissent mon pedigree. Ils savent ce dont je suis capable, à la fois comme garde du corps, homme de main, et free fighter. Ma mère a bien fait la grimace quand je lui ai parlé de mon nouveau job, mais c’est une pragmatique. Elle m’a confié qu’elle me voyait mal barré avec tous ces petits jobs qui ne menaient à rien, et qu’après tout, si le maire Hughes fréquentait le Blue Lounge, je pouvais bien être le porte-flingues de son propriétaire.

Mais je ne serais jamais un héritier comme Ash Beneventi. Je gère une partie des combats MMA pour Pax, en plus de combattre dans l’arène, mais je ne suis pas un prince de la mafia. Je suis seulement Maddox.

— A quoi penses-tu ? demande Ash qui s’est réveillé sous mes caresses.

Il se retourne pour se mettre sur le dos et s’étire comme un grand chat. Il a des muscles secs, sans un poil de gras, tout en longueur et en grâce. Je dépose des baisers sur son torse, avant de m’emparer de ses lèvres. Mais trop vite, je me redresse.

— Il faut que tu y ailles, c’est bientôt l’aube, dis-je.

— Pas envie, ronronne-t-il.

— Je te garderais bien ici, mais pas sûr que ton grand-père apprécie.

Ash pousse un long soupir. Il se lève, et part à la pêche aux fringues que nous avons semé depuis le hall d’entrée. Son boxer a atterri sur le haut de la porte de ma chambre, sans qu’aucun d’entre nous ne se rappelle comment. Sa chemise est froissée et il a perdu une chaussette.

Habillé, il me regarde.

— De quoi j’ai l’air ? demande-t-il.

Je considère ses lèvres gonflées par mes baisers et ses yeux cernés. Tout son être clame qu’il a baisé cette nuit et qu’il a joui comme un malade. Il transpire le type satisfait sexuellement, encore pris dans une langueur post-orgasme.

— Prends une douche froide en rentrant, conseillé-je. Tu as l’air de t’être fait baiser par tout un régiment.

Il sourit, se penche vers moi et effleure mes lèvres.

— A qui la faute ? murmure-t-il, son souffle caressant mon oreille. Je ne vais sûrement pas pouvoir m’asseoir confortablement aujourd’hui.

— Reste debout.

— J’ai une réunion avec tutti la famiglia, soupire-t-il à nouveau.

— Les affaires continuent ? demandé-je.

— Business as usual, répond-il. On s’adapte. Je suppose qu’Hunter fait de même.

— On travaille par visioconférence, fais-je, très cadre dans une grande entreprise.

On rigole tous les deux.

— J’espère qu’on va bientôt sortir de toute cette merde, parce que j’en ai ras-le-bol d’être coincé avec tout le clan, maugrée-t-il.

— Tu ne les aimes pas ?

— C’est ma famille, répond-il en haussant les épaules. Que je les aime ou pas n’a pas d’importance. Ils sont mon sang. Mais j’avoue que je tuerais volontiers ma belle-sœur au moins trois fois par jour. Et mon frère, parfois. Et mes cousins.

— Si jamais ça doit tomber comme à Bagdad, préviens-moi, je mettrais mon petit Kevlar histoire de ne pas choper une balle perdue.

Cette fois, il éclate de rire.

— Je t’enverrais un texto, promet-il, hilare.

— On se revoie ? demandé-je brusquement.

Après tout, et malgré la nuit fabuleuse que nous avons passé, rien n’a été dit. Ash cesse de rire et s’agenouille sur le lit. Il prend mon visage entre ses mains et m’embrasse doucement sur les lèvres.

— Bien sûr qu’on se revoie. Ce soir. Même heure, même endroit.

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