#RENEGADES #MADDOX #EPISODE 7

Maddox

Ma mère m’a appelé hier. Ou avant-hier, je ne sais plus. Je perds la notion du temps. Depuis ma dernière séance vidéo avec Ash, je flotte sur un petit nuage de béatitude. Bon, ma vieille va bien, elle m’embrasse, elle se soucie de ce que je mange, veut savoir si je reste bien confiné, et si je ne m’ennuie pas trop. Comme je n’allais pas lui raconter mes aventures Skype avec mon voisin (c’est étrange de penser à Ash Beneventi en ces termes), je lui ai dit que je jouais aux jeux vidéos et que ça allait. Je me fais du souci. Elle a les yeux cernés, et ils manquent de tout à la clinique, et surtout de masques. Ça me tue de savoir qu’en 2020, dans ce beau pays qu’est l’Amérique, on manque de masques comme le premier pays du tiers-monde venu. C’est partout pareil, en Europe aussi, par contre les pays asiatiques s’en tirent bien à ce niveau. On a régressé dans le classement mondial, les gars. On n’éclaire plus grand-chose, à part notre connerie.

Je repousse ces pensées lucides, mais guère optimistes. On va s’en sortir parce qu’on l’a toujours fait. On y croit. J’ai l’impression d’entendre mon sergent-instructeur pendant mes classes, il y a une éternité de cela. Ou bien moi-même, quand je suis devenu sergent et que je motivais mes hommes pour partir à la bataille, alors qu’on était déjà mal équipés, et que de toute façon, on savait qu’on allait se faire botter le cul.

Ash me remonte immédiatement le moral lors de notre discussion du soir. On ressort nos jouets pour grands garçons totalement gays, et on reprend nos rôles. Il est le professeur qui montre comment utiliser les divers instruments de sa collection, je suis l’élève qui suit ses recommandations à la lettre. C’est une séance de gym comme une autre. On finit en sueur, le cœur battant, le système saturé d’endorphines. Mieux qu’une heure de cardio.

Mine de rien, je suis devenu un pro de Skype. J’ai changé les éclairages de ma chambre, mis une chaise pour poser mon téléphone calé contre des livres et une boite de conserve, et je suis assez content de mes petites vidéos maison. Ash a carrément un trépied, et de toute façon, vu sa chambre luxueuse, il donne l’impression de tourner des films pour adultes pour une grosse boite de prod. Je n’ai même plus besoin d’aller sur les sites dédiés, j’ai mon propre cinéma à portée de click, avec ma star personnelle à ma disposition.

J’ai envie de le rencontrer. Pas à la fin du confinement, si ce moment arrive un jour, mais là, tout de suite. J’ai envie de respirer le même air que lui, de le serrer dans mes bras et de lui faire l’amour de toutes les façons possibles, avant d’en imaginer d’autres.

— Tu crois que je n’en ai pas envie ? soupire Ash. Ça me tue de savoir qu’on est à quelques mètres l’un de l’autre et qu’on ne peut pas se toucher. Mais non seulement le Vieux me tuerait si je brisais le confinement, mais je n’ai pas envie de mettre tout le monde en danger.

— Comment sais-tu que personne ne l’a chopé chez toi ? demandé-je, curieux.

— Grand-père nous a fait passer des tests avant d’entrer. On était tous négatifs. Depuis, personne n’a développé de symptômes. On croise les doigts.

Une idée germe dans mon cerveau en ébullition.

— Si je passais un test, je pourrais te voir, non ?

Les yeux d’Ash s’illuminent.

— Mais oui ! Je ne sais pas comment je n’y ai pas pensé plus tôt ! Il suffit qu’une infirmière vienne chez toi, te fasse un prélèvement et on saura si tu es malade ou pas ! Si c’est négatif, on pourrait se voir.

Puis il se rembrunit.

— Le souci, c’est que je n’ai aucune idée de comment trouver ces foutus tests. Ils sont devenus rarissimes, et je n’ai pas confiance dans ceux du marché noir.

— Demande à ton grand-père où il a eu les siens, rigolé-je.

Ash éclate de rire.

— Je m’imagine en train de lui parler de mon petit ami qui habite juste à côté, il va me demander si je ne suis pas en train de me foutre de sa gueule.

— Et les autres, dans ta casa, ils se débrouillent comment question sexe ? A part les couples ?

Ash rigole à nouveau.

— Il y a un sacré remue-ménage le soir, je peux te le dire. Les gardes du corps et les domestiques féminines sont en train de nouer des histoires d’amour déchirantes, passionnées, et qui en remontreraient aux scénaristes d’Hollywood.

— Tu crois que ces histoires tiendront une fois que ce sera fini ?

J’ai posé la question comme cela, sans penser plus loin, avant de réaliser que cela s’appliquait aussi à notre histoire. Parce que nous en avons une, que nous le voulions ou non. En temps ordinaire, jamais nous n’aurions fait des vidéos comme ça, on ne se tutoierait pas, on n’envisagerait même pas de coucher ensemble.

Ash baisse ses longs cils.

— Je ne sais pas, murmure-t-il. A ton avis ?

Une histoire d’amour avec l’un des héritiers Beneventi est-elle possible pour un pauvre garde du corps / combattant MMA comme moi ? Je n’ai pas la réponse.

— Je pense que oui, dis-je finalement. Le temps de se rencontrer, de se découvrir hors confinement. Après, la vie reprendra ses droits et les histoires les plus solides demeureront.

Ash a un sourire rêveur.

— Qu’est-ce qui fait qu’un couple est solide, Maddox ?

Je n’hésite pas.

— Les valeurs, dis-je. La même vision de la vie et de l’avenir. L’amour, pour reprendre une citation de je ne sais plus qui, ce n’est pas se regarder dans le blanc des yeux, c’est regarder ensemble vers l’avenir.

— Saint-Exupéry, dit-il.

— Quoi ?

— C’est Antoine de Saint-Exupéry, un écrivain et aviateur français, qui a écrit cela.

J’en reste comme deux ronds de flans. Je n’ai jamais entendu parler du mec.

— Tu es cultivé.

Il hausse les épaules.

— Je ne le savais pas il y a une semaine, soupire-t-il. Je prends des livres dans la bibliothèque du Vieux. Celui-ci, c’est « Terre des hommes ». Ce sont des réflexions sur l’humanité.

Je mesure l’abime entre nous. Ash est allé à l’université, il a sûrement des diplômes, tandis que j’ai arrêté à la fin du lycée, vu que ma vieille n’avait pas les moyens de me payer la fac.

— Je lis des polars depuis qu’on est bouclés, dis-je.

On parle bouquins un moment, avant qu’Ash ne m’avoue en riant qu’il n’a jamais autant lu depuis la fin de ses études, et moi depuis la fin de l’armée.

— On va tous finir cultivés, plaisanté-je. On citera les grands auteurs.

— Et les super-héros, ajoute-t-il. Mes neveux sont en train d’apprendre à lire dans la collection de comics de grand-père. Ils sont quatre ans.

Il y a un tel amour dans sa voix que je suis bouleversé. Savoir lire à quatre ans, cela dit, c’est un exploit. Je n’ai pas eu de mal pour apprendre à lire, mais les livres de l’école étaient ennuyeux au possible. On n’avait pas droit à Harry Potter. C’est ma mère qui me les a offerts, un volume à la fois, pour mes anniversaires. Je les ai toujours, bien rangés. Je pourrais peut-être les relire.

— Qu’est-ce que tu fais ? demandé-je, intrigué par ce que je vois à l’écran.

Ash a pris son ordinateur portable et tapote en pro sur les touches.

— Je regarde où le Vieux a commandé les tests, explique-t-il.

J’oubliais que c’était le hacker du clan.

— Ça ne t’ennuie pas de pirater la messagerie de ton propre grand-père ? demandé-je, un peu choqué.

Ash ne relève même pas les yeux de son écran.

— Cool, mec, je ne regarde pas ses mails privés. Je veux juste savoir où il a trouvé ces tests. Avec un peu de chances, ils en auront encore et je pourrais en commander un pour toi.

Je suis touché. Et un peu ému aussi. Et mon cœur se met à battre un peu plus fort. Ash veut vraiment qu’on se voit et il fait des efforts pour cela.

— Même si tu en trouves, dis-je néanmoins, qui fera le prélèvement ?

— Toi, crétin, répond-il. Je le fais envoyer à ton adresse, tu fais le prélèvement et tu l’envoies au labo.

— D’après ce que j’ai vu à la télé, objecté-je, ça ne se fait pas comme ça. Ils ont l’air de t’enfoncer le coton tige jusqu’à la garde, avant de ne mettre qu’un morceau dans un tube. Je ne suis pas médecin, mec.

— Ecoute, un problème après l’autre, d’accord ? On trouve les tests, et je te trouve une infirmière sexy pour venir le faire.

— Je préfèrerai un infirmier sexy.

— C’est bien pour cela que je t’enverrais une femme, rétorque-t-il.

— Trouve d’abord le test.

— J’ai le bon de commande ! s’exclame-t-il. Bon, c’est une société américaine, c’est déjà ça. Et… pas bingo. Ils sont en rupture de stock.

Je ne suis pas surpris. Je suis déçu, bien entendu.

— Cela n’a rien d’étonnant. Le monde entier veut ses foutus tests, soupiré-je.

— Je sais. Mais c’est rageant. On est le pays le plus avancé du monde ou pas ? On est cette putain d’Amérique ou non ?

— Ne me lance pas sur le sujet, ou on en a pour des plombes, dis-je. Le souci, ce n’est pas le pays, ce sont les guignols qui…

— Attends !

Il lève la main pour me stopper dans ma diatribe.

— Quoi ?

— Grand-père a commandé cinq tests de trop. Je crois. Laisse-moi compter.

Il marmonne des noms en comptant sur ses doigts, ce qui m’attendrit. Il le fait deux fois.

— Il y a cinq tests de trop ! triomphe-t-il. Ça veut dire que même s’il y a eu un raté pendant qu’on a fait les nôtres, il y en reste forcément un ou deux en rabe !

Il est tout excité.

— Et tu crois que ton grand-père les a laissés trainer dans la salle de bain ? demandé-je, amusé.

Ash redevient sérieux, mais un sourire malicieux joue sur ses lèvres.

— Il y a deux hypothèses. Soit il les a mis dans son coffre-fort dans sa chambre et c’est mort, parce que c’est le dernier cri en la matière. Soit il les a simplement mis dans sa chambre ou son bureau, et je peux les trouver !

— Et si tu te fais prendre ?

— Je dirais la vérité, répond Ash en haussant les épaules. Après tout, ce n’est pas comme si je lui volais son fric ou quoi que ce soit. Je fais ça pour pouvoir te rencontrer sans mettre la famille en danger.

J’ai des tas d’objections que son grand-père pourrait lui sortir, comme le fait que ces tests en supplément peuvent être utile si quelqu’un dans sa famille développe des symptômes grippaux sans que ce soit forcément le virus, mais je la ferme. Parce que moi aussi, j’ai envie de le rencontrer.

 Ash jubile littéralement.

— Tu as déjà joué à la chasse au trésor quand tu étais môme ? me demande-t-il.

— A Pâques, me souviens-je avec une soudaine nostalgie. Ma mère planquait des œufs dans notre appartement.

— Tu vois, c’est justement la saison. Sauf qu’au lieu de chercher des œufs, je vais chercher les tests. Je te laisse, j’y vais. 

— A cette heure-ci ? m’étonné-je. Il y a des chances pour que ton grand-père soit dans son lit.

— Justement, il n’est pas dans son bureau, ni sa salle de bain.

— Ash, fais gaffe, si tu te fais choper, tu vas te faire engueuler ! le préviens-je, soudain inquiet.

Il éclate de rire.

— J’ai l’impression d’être redevenu ado et de faire le mur, sourit-il.

— Tu le feras peut-être bientôt si mon test est négatif, réponds-je d’une voix rauque. Texte-moi quand tu reviens dans ta chambre.

Il m’envoie un baiser, puis coupe la communication. Je me mets sous les draps, mais je ne pourrais pas dormir avant qu’il m’ait dit qu’il est de retour dans sa chambre, sain et sauf.

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