RENEGADES #MADDOX EPISODE 1

Rentrer à la maison et y rester, il en a de bonnes, le boss. Je passe ma vie à essayer de ne pas rentrer chez moi. Non pas que je me plaigne de mon home sweet home, c’est un quatre pièces dans un quartier plutôt chic en banlieue de Greenville, que j’ai refait à neuf quand je l’ai acheté, grâce à mes gains en combat MMA. J’ai tout repeint en blanc, j’ai mis quelques meubles en bois clair, un canapé, et une télé, et j’ai consacré une pièce entière au sport. J’ai ma propre salle chez moi, avec tapis de course, vélo et haltères. J’ai besoin de me dépenser. Je vis au premier étage et j’ai même une grande terrasse avec vue sur les collines de l’autre côté de la route.

Je n’aime pas être chez moi. J’ai besoin d’action, de mouvement, de contact humain. Je suis un ancien militaire, j’ai l’habitude de vivre en groupe. J’aime bien pouvoir me prendre un jour de repos de temps à autre et glander devant le sport à la télé, comme n’importe qui, mais je viens d’enchainer une semaine entière et je n’en peux plus. J’ai briqué tout ce que je pouvais nettoyer, c’est propre, rangé, désinfecté et ça brille. Je tuerais pour avoir un chien qui foute un peu le bazar et vienne me baver dessus. Je pensais en prendre un, mais maintenant tous les refuges sont bouclés.

Je ne m’inquiète pas pour mes finances, le boss a dit qu’il verserait mon salaire habituel, et j’ai encore le fric de mes derniers combats. J’ai fait livrer de quoi tenir un siège et j’ai même du papier toilette de réserve.

J’ai même lu un livre, ce qui ne m’était pas arrivé depuis l’armée. J’ai hésité entre un classique, histoire de me cultiver, puis je me suis dit que si je devais mourir d’un virus, je n’allais pas en plus mourir d’ennui. J’ai pris le dernier best-seller trouvé en ebook, rayon polar, et je l’ai dévoré en deux jours. J’ai pris d’autres livres du même auteur, mais à ce rythme là, je vais vitre être à court.

La télé est indigente. Tous les sports sont interrompus, confinement oblige, et ça ne parle que du virus, des malades, des morts et de la crise économique qui s’annonce à longueur de journée. J’ai failli griller un fusible devant Fox News. Cela dit, si je suis assez con pour regarder cette chaine, je mérite de griller un fusible. J’ai zappé sur les chaines de divertissement, mais je ne suis pas un fan de cinéma. J’aime bien regarder un film d’action bourré d’effets spéciaux où tout explose, mais à force, je peux réciter tout Bruce Willis et tout Vin Diesel dans le texte.

En gros, en ce moment, j’ai fini ma journée après le déjeuner. Je passe la matinée à m’entrainer, je fais des marathons sur mon tapis de course et j’enchaine avec du vélo, avant de soulever des haltères. Je martyrise mon sac de sable. Ensuite je déjeune léger, parce que je surveille mon poids comme une miss avant une élection, et je vais à mon nouveau poste d’observation favori, la fenêtre de ma chambre. J’observe la vie à travers les rideaux en tulle transparents. La maison à côté de mon petit immeuble est la propriété historique des Beneventi. Toute la famille s’y est confinée, depuis le patriarche, le vieux Luca, qui fait tout le jour le tour du jardin en s’appuyant sur sa canne, jusqu’aux petits-fils et arrière-petits-enfants.

Ça braille à longueur de journée, en anglais et en italien. Ça s’engueule, ça se réconcilie, et ça repart pour un tour. Les gamins jouent dans le jardin et se hurlent dessus avant d’éclater de rire. Je n’ai pas trop compris pourquoi ils ont choisi de tous venir se confiner ici, alors que tout le monde a sa propre maison, souvent dans les quartiers les plus chics de la ville. Le vieux Luca a toujours refusé de déménager, parce que c’est là qu’il a connu ses plus belles années, dit-il, avec sa femme aujourd’hui décédée. Il a fait construire la maison dans les années quatre-vingt, quand il a eu assez d’argent pour faire bâtir quelque chose de vaste. Il y a deux étages, un grand jardin, une piscine, et c’est parfait pour lui et son bataillon d’assistants et d’hommes de mains, mais pas vraiment pour contenir quatre générations.

Luca Beneventi est le parrain local. Il se partage les marchés illégaux de la ville avec Pax Hunter, mon boss. Il fait dans la came et d’autres domaines que Hunter ne touche pas.

J’ai l’impression de regarder une téléréalité. Les fenêtres sont régulièrement ouvertes pour faire aérer, et si je respecte l’intimité de mes voisins, je dois dire que je déroge à ma propre règle lorsqu’Ash Beneventi, le petit-fils de Luca, fait sa gym juste en face de ma fenêtre.

Je le connais depuis plusieurs années, parce que je sers de garde du corps à Hunter lorsqu’il le rencontre, mais je ne lui ai jamais parlé. Ce mec est à tomber. Il est grand, mince, avec de longs muscles qui jouent sous sa peau dorée par le soleil, et des cheveux bruns bouclés qui me donnent envie de les caresser. Il est sacrément beau gosse, mais pas dans le genre traits réguliers et fades, ou beauté photoshopée pour Instagram. Son nez est un peu trop long pour son visage, et il a une petite cicatrice au menton, résultat d’une bagarre de jeunesse selon les uns, d’un accident de voiture selon les autres.

Avec les jumelles, je peux le regarder dans les yeux sans qu’il s’en doute. Oui, j’en suis là, je m’ennuie au point de mater Ash Beneventi à la jumelle quand il se fout en boxer short pour faire sa petite gym du jour. Je commence à connaître par cœur les muscles de son corps, les poils qui ombrent légèrement son torse, et si je tends la main, j’ai l’impression que je pourrais toucher ses abdos.

Et je n’ai encore que la vue de face. Je me doute que celle de dos doit être intéressante également, mais je n’y ai eu droit que durant de brefs mouvements.

Cette fois, mon spectacle est interrompu au bout de quelques minutes. Et j’ai droit à cette fameuse vision de dos. Oh. Mama. Cela valait la peine d’attendre. Il a un dos parfait, des fesses qui donnent envie de croquer dedans, et un tatouage qui part de sa nuque pour cascader jusqu’à son boxer. Si tu veux voir la queue du dragon, tu dois d’abord… enfin, vous voyez ce que je veux dire.

C’est son seul tatouage, mais il est magnifique, avec des nuances de bleu et de rouge qui rendent la bête vivante lorsqu’il bouge. Pour l’instant, il bouge pas mal, il parle avec les mains, et même si je n’entends pas ce qu’il dit, je devine qu’il n’est pas très content. Il fait de grands gestes, et l’un d’eux veut clairement dire « fous le camp ». Je braque mes jumelles sur le fond de la pièce. Une adolescente et une femme d’âge mur sont entrées dans la pièce, et ça gesticule en retour. Puis les deux femmes sortent et je vois, littéralement, la porte trembler dans ses gonds tellement elles l’ont claquée fort.

Luca Beneventi se retourne vers moi, enfin vers le jardin, et pousse un profond soupir. Et soudain, j’ai l’impression qu’il me regarde et je me recule, sans faire bouger le rideau. C’est complètement idiot. Je sais faire de l’observation sans me faire remarquer. Cela dit, je ne suis pas super discret, mais les rideaux me protègent.

Lorsque je regarde à nouveau, sans les jumelles, la fenêtre est fermée, mais il y a quelque chose de collé contre la vitre. Je reprends mes jumelles, et je vois que c’est une feuille de papier. Je la déchiffre et j’ai le cœur qui manque un battement.

Ash Beneventi vient de me donner son numéro de portable.

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