EPISODE 6 #COLT

Vendredi 13 mars 2020

Il y a pire comme confinement. Je suis dans un hamac, torse nu, sur le pont d’un bateau. Bon, ce n’est pas un navire de croisière, mais un cargo, il y a bien un peu de rouille ici et là, ça sent le gazole et l’huile de moteur, mais franchement, je me sens bien.

Heureusement que je suis confiné avec mon mec. Ça s’est joué à pas grand-chose. Depuis que nous travaillons ensemble à Wilder Inc, Alex et moi avons étendu le marché initial de la firme de la Chine et du Japon à la Corée du sud. Inutile de vous dire que dès fin janvier, on a senti que ça chauffait. Comme on était grave inconscients, mais pas suicidaires, on a ralenti le business avec la Chine. De toute façon, on était surtout en deal avec des mecs de Pékin, de Hong Kong et de Shanghai, pas tellement avec le Wuhan. La quarantaine ne concernait donc pas nos fournisseurs, du moins pas au début.

Alex et moi passons pas mal de temps en Asie depuis quelques mois. Parfois, il vaut mieux être sur place pour conclure certains deals un peu délicats, comme convaincre des antiquaires de nous vendre des artefacts datant de plusieurs siècles pour le compte d’un riche acheteur américain.

Il y a aussi beaucoup d’affaires légales. Rien ne vaut un dîner arrosé de saké ou de whisky pour conclure une négociation. Mon foie en a pris un coup, tandis qu’Alex, enfoiré de Russe, me regarde rouler sous la table en rigolant.

Et puis on a fait le voyage à ne pas entreprendre. Imaginez un deal de plusieurs dizaines de millions de dollars, mais qu’il faut conclure sur place, parce que les vendeurs sont frileux. On a pris l’avion pour Hong-Kong, en pleine pandémie, la trouille au ventre, mais avec une certaine inconscience.

Nous avons comme excuses que nous avons suivi les recommandations de notre département de la santé, qui eux-mêmes, répondent à notre cher président. Je n’ai jamais fait confiance à ce cinglé, et c’est la pire personne qui pouvait exister pour diriger un pays en tant de pandémie. Avec Alex, on s’est dit que tant qu’on faisait gaffe, qu’on ne serrait pas de mains et qu’on portait un masque et des gants, on ne risquait rien. On est jeunes tous les deux, on est en bonne santé, et on a pris l’avion comme les boulets que nous sommes.

A Hong Kong, le tempo a changé. J’ai cru qu’on allait nous mettre un thermomètre là où je pense avant de nous laisser fouler le sol chinois. On a dû rester enfermé le temps que nos tests reviennent négatifs dans une chambre d’hôtel de neuf mètres carrés. Quand on a enfin pu sortir, on est allé conclure notre deal. Les mecs en face étaient hyper nerveux. Pas de resto, pas de poignées de main, pas de saké, juste un contrat signé à la va vite. Les mecs nous regardaient avec des yeux ronds, comme des lapins pris dans les phares d’une voiture.

Ensuite, on a voulu rentrer à la maison.

Et c’est là que c’est parti en sucette. Il n’y avait plus d’avions. Les compagnies aériennes avaient cloués leurs engins au sol. En tant qu’étrangers, on était regardés comme des pestiférés. On était dans un autre hôtel, et tout le monde cherchait le Saint Graal, à savoir un vol retour vers l’Amérique.

C’est là qu’on a reçu un appel de notre fournisseur. Il nous pensait déjà de retour à New York, et nous demandait d’affréter un cargo, parce que celui sur lequel il comptait venait de se faire mettre en quarantaine. Alex a fait jouer ses contacts. Il a appelé un capitaine qui travaille souvent pour lui, Sloan Kowalski, qui commande le Blue Dragon. Sloan baroude dans les mers asiatiques, et fait régulièrement la liaison entre Osaka et Hong Kong. Il y possède même un petit appartement. C’est là qu’on s’est rencontrés. Il était avec son compagnon, un homme un peu plus jeune que lui, Jordan.

— J’ai besoin que vous me rameniez une cargaison à New York, a expliqué Alex.

— Je ne fais pas ce genre de trajets, a rétorqué le capitaine Sloan. Je reste dans le coin.

Alex était passé à la banque avant de venir au rendez-vous. Il a posé une liasse de billets plus épaisse que la plus épaisse que j’ai jamais vue sur la table.

— C’est à vous contre un trajet Hong Kong-New York, en passant par le canal de Panama. Une cargaison et deux passagers.

— Vous ? a deviné Sloan sans mal.

— On ne trouve pas de vol retour, et ça commence à craindre par ici.

Sloan s’est excusé et s’est absenté avec son mec. Ils sont allés dans une autre pièce, que j’ai supposé être la chambre, et sont revenus cinq minutes plus tard.

— D’accord, mais tout le monde est testé avant de partir. On observe sept jours de confinement à bord du bateau avant de partir. Si personne n’est malade, on met les voiles.

Tous les tests sont revenus négatifs et c’est comme ça que nous nous sommes retrouvés à bord d’un cargo en plein Pacifique. Je n’avais jamais navigué de ma vie, mais j’aime plutôt ça. Nos quartiers ne sont pas petits, ils sont minuscules. Il y a à peine la place pour un lit, un placard, une table et une chaise. Heureusement, on peut passer du temps au mess ou sur le pont, tant qu’on ne gêne pas les hommes.

Naturellement, c’est en plein milieu de nulle part qu’Alex décide de me faire une crise de jalousie.

Je suis sur mon hamac, en train d’admirer la vue, à savoir le capitaine faisant sa gym quotidienne, juste vêtu d’un short en jean délavé. Ses longs cheveux caressent son dos bronzé et musclé. Ses pectoraux ont l’air en acier. Et je ne parle même pas de ses fesses, moulées par le denim. J’ai le droit de regarder, non ? Bon, d’accord, je bave un peu.

Alex me surprend dans cette attitude équivoque, et me donne un coup de coude qui n’a rien d’amical.

— Ça va, tu veux des jumelles ? grince-t-il.

Il est jaloux. Je suis à la fois flatté et embêté, parce que oui, c’est vrai, je mate et je fantasme un peu. On est tellement à l’étroit dans la cabine que nous faisons peu l’amour. Et puis même si nous avons payé notre passage, nous aidons à la manœuvre, parce que rester sans rien faire nous porte sur le système à tous les deux. D’accord, nous travaillons par Internet via une connexion satellite, mais c’est limité, et de toute façon, ni l’un ni l’autre ne sommes vraiment concentrés.

— Je ne t’empêche pas d’en faire autant, dis-je.

Sloan fait des pompes, juché sur un container. Son mec le boit littéralement des yeux. Des marins le regardent, et j’en vois plusieurs qui disparaissent soudain dans les coursives.

— Je n’ai jamais prétendu être un athlète, répond Alex avec mauvaise foi.

Il est grand et mince, mais il a une magnifique musculature, tout en longueur et en grâce.

— Dégonflé.

Naturellement, Alex tombe dans le piège. Il ôte son tee-shirt, et j’en prends plein les yeux. Puis il s’étire lentement, faisant jouer ses muscles sous sa peau désormais dorée par le soleil. Je dois avouer que mon jean devient un peu étroit tout à coup. Enfin, il se met à faire des pompes, lentement d’abord, pour s’échauffer, puis de plus en plus rapidement.

— Tu sais compter jusqu’à cent, Andrews ? lance-t-il entre deux tractions.

Je peux le faire. J’arrive à cent en moins de temps que je ne le pensais. Alex se redresse, le torse luisant de sueur. Je vais le croquer tout vif. Je me lève de mon hamac, et je veux l’attraper par la main pour l’entrainer dans notre cabine, mais il se recule.

— A ton tour, Andrews. Vas-y, montre nous ce que tu sais faire.

Sloan a interrompu son exercice et il nous regarde, bras croisés et un sourire aux lèvres. Ses hommes font de même. L’honneur américain est en jeu, et vu comme il est malmené, en ce moment, j’ai intérêt à marquer des points pour mon pays. Je vire mon tee-shirt, histoire de montrer que j’ai des biceps, des pectoraux et des abdos. Je fais quelques mouvements d’échauffement, et je me mets en position. Et Alex se met à compter. A cinquante, je commence à avoir mal aux bras. A soixante-dix, j’ai les épaules en feu. Je me vois déjà m’écrouler comme une larve, parce que mine de rien ça fait un moment que je ne m’entraine plus aussi sévèrement qu’avant, quand j’émargeais au FBI. Seule la fierté me permet d’aller jusqu’à cent, avant de me redresser, le torse ruisselant de sueur. Des applaudissements éclatent et je trouve encore la force de saluer mon public improvisé. Je respire vite et j’attrape ma bouteille d’eau pour m’hydrater un peu. Alex me la prend des mains après quelques gorgées et me la verse sur la tête. Ça me fait un bien fou. Je m’ébroue comme un jeune chien.

— Les gars, je vous donne rendez-vous demain, même heure, même lieu, lance soudain le capitaine. Cent pompes chacun, et encore cinquante après.

Et c’est là que ma grande bouche se met à parler sans consulter mon cerveau.

— On peut carrément dire deux cents, à moins que vous ne vous sentiez pas d’attaque, cap’ ? lancé-je.

Sloan se met à rire.

— Tablons sur deux cent cinquante.

— Deal !

Les hommes se mettent à prendre des paris sur celui qui ne sera pas capable d’aller jusqu’au bout. A ma grande satisfaction, j’obtiens une bonne côte, même si elle est derrière celle de Sloan. Alex est dernier, parce qu’il est plus mince, et sous-estimé. Il m’entraine dans les coursives jusqu’à notre cabine. Je m’écroule sur notre lit, bricolé avec deux couchettes individuelles.

— Est-ce que tu es devenu cinglé ? me lance Alex. Deux cent cinquante pompes demandent un entrainement.

— Tu n’en es pas capable ? lancé-je, tout en me mettant sur le dos avec précaution.

J’ai mal des épaules aux poignets. Le reste de mon corps ne vaut pas mieux.

— Moi si, mais toi ? rétorque Alex.

D’ici demain, j’aurais retrouvé mon souffle, mes forces et ma capacité à… me ramasser lamentablement, parce que je n’ai jamais fait deux cent cinquante pompes de ma vie et que j’ai toujours plus misé sur mes jambes que sur mes biceps.

— Je peux le faire, dis-je.

Alex ricane.

— D’accord. Tu devrais commencer à t’entrainer tout de suite, alors.

— Pas question. Je me réserve pour demain, protesté-je.

Je suis cinglé. Je vais me prendre l’humiliation de ma vie demain. Et si brusquement je disais que je suis malade ? Genre… Non. Ce n’est vraiment pas le moment de faire le coup de la maladie brutale. Le capitaine est capable de me foutre à fond de cale pour m’isoler de son équipage. Il ne laissera même pas Alex venir me voir. Je pourrais prétendre m’être froissé un muscle en m’entrainant.

Et le chien a mangé mon devoir.

Je me relève. Je sors mon iPod et je lance la musique de Rocky.

— Où vas-tu ? demande Alex.

— Faire des tractions, des pompes et travailler mon souffle. J’ai vingt-quatre heures pour devenir un athlète digne des JO.

Je tombe nez à nez avec Sloan tandis que je prononce ces mots. Lui est cool, parce que deux cent cinquante pompes sont sa routine.

— On a vu trop grand, Andrews ? me lance-t-il.

— Pas du tout, protesté-je avec la plus parfaite mauvaise foi.

— Parfait. Parce que je me suis dit qu’on pourrait corser un peu le pari. Celui qui perd, celui qui est dernier, de nous trois, récure le pont à la brosse à dents.

Alex éclate de rire, et me donne une grande claque dans le dos.

— J’espère que tu as emmené une brosse de rechange, mec.

Il croit vraiment que j’y ai pensé ?

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