EPISODE 5 #GABE

Jeudi 19 mars 2020

Je me glisse furtivement dans le couloir. Je rase le mur, lentement, en prenant garde de ne pas faire craquer la lame du plancher qui a un peu de jeu. Je me faufile jusqu’au bout du passage et je me plaque contre le mur du fond. Mon cœur bat à tout rompre. J’ai le souffle coupé, presque du mal à respirer. J’ondule du bassin pour avancer jusqu’à la porte de la salle de bains, et je colle mon oreille contre le battant fermé. Je me concentre. J’entends d’abord un bruit bizarre, puis une explosion. Ça part en cascade. Les explosions se succèdent, cinq ou six, avant qu’un bruit de tuyauterie qui se débouche brutalement ne retentisse. On dirait une trompette à réveiller les morts. Puis j’entends Joaquin jurer en espagnol.

Il dit « mierda » et puis « hijo de puta de ta madre » et encore d’autres injures que je ne connais pas. Puis les explosions repartent.

Joaquin est malade. Ça y est, mon mec a le virus. Il vient d’éternuer cinq fois, de se moucher en faisant un bruit de trompette, et il recommence à éternuer.

Je l’ai soupçonné dès ce matin, quand il a coupé court à mes câlins. J’étais parti pour une séance de sexe débridé, mais il a m’a repoussé en me disant qu’il n’était pas d’humeur. Il avait les yeux qui pleuraient un peu.

Il l’a chopé et il ne veut pas me le dire. J’essaie de me calmer un peu. Mon cœur bat à toute vitesse et je repasse en replay les images que j’ai vues sur Internet ces derniers jours. Ces pauvres gens qui sont emmenés d’urgence parce qu’ils ne peuvent plus respirer. Il parait que les vieux sont touchés en premier et qu’ils ont peu de chance d’en réchapper. Joaquin a trente ans. Il n’est pas encore techniquement vieux, mais ce n’est plus un jeune homme comme moi. Si ça se trouve, je l’ai contaminé sans le savoir.

Et si ça s’aggrave, que suis-je supposé faire ? Appeler une ambulance ? Un médecin ? Le médecin du gang, qui recoud tous ces messieurs lorsqu’ils se prennent un coup de couteau ou même une balle ? Le souci c’est que je n’ai pas son numéro. Et puis il n’a pas de clinique. On ne peut même pas appeler les locaux où il répare les gangsters une clinique, même si c’est grand, propre, et qu’il y a des scalpels. Je vais devoir emmener Joaquin aux urgences de l’hôpital, il va y avoir plein de monde et personne ne pourra s’occuper de mon mec avant des heures. Il faudra aussi que je prenne du fric, parce que ce n’est pas gratuit, et j’ignore totalement si Pax fournit une assurance santé à ses hommes, en même temps qu’un flingue et un trafic à gérer.

Joaquin se mouche à nouveau, puis j’entends le robinet. Je me carapate vite fait dans le salon et je fais semblant de me plonger dans mes cours. Je suis grave à la bourre, parce qu’on a plus passé de temps à faire l’amour et jouer à des jeux vidéo et chiller devant Netflix qu’à bosser. Enfin, Joaquin a bossé un peu, moi j’ai procrastiné comme un pro.

J’ai insisté sur ce confinement, je sais que j’ai eu raison, mais qu’est-ce que je m’emmerde. Ça me manque de ne pas pouvoir conduire à fond la caisse. Le garage me manque, même les cours me manquent.

Joaquin me rejoint dans le salon. Oh, non ! C’est encore pire que je ne le pensais. Il a le nez tout rouge. Je me lève d’un bond.

— Mon chéri, je serais fort, dis-je en tendant les bras, mais en gardant la distance de sécurité. Dis-moi la vérité.

— Quoi ?

Ça y est, il est devenu confus. C’est l’un des symptômes pour les personnes âgées.

— Je sais que tu es malade, dis-je en me tordant les mains. Je t’ai entendu éternuer. Et te moucher.

Joaquin prend immédiatement la mouche, c’est de circonstance.

— Tu m’espionnes, maintenant ?

En fait, ça donne plutôt « du b’esbionnes, baintedant » parce qu’il parle du nez.

— Je suis inquiet pour toi, vieil homme, dis-je, les larmes aux yeux.

Joaquin me regarde avec des yeux ronds. Il est en pleine confusion mentale, c’est clair. Il ne comprend peut-être plus ce que je lui dis. Et s’il ne comprenait plus l’anglais ? Si je me souviens bien, sa langue maternelle est l’espagnol. L’anglais, il ne le parlait qu’en dehors de sa famille. Ou alors je confonds avec son père. Ou un personnage de série. Oh, merde, voilà que je deviens confus à mon tour.

Et tout à coup, il éclate de rire. Enfin il essaie, parce qu’il est courageux, mais ça se mue aussitôt en une grosse quinte de toux. Il devient tout rouge, et me fait des signes frénétiques. Je bondis à la cuisine pour lui ramener un verre d’eau. Ça y est, il est en train d’étouffer !

Jésus, aidez-moi.

Et puis je me rappelle que je ne suis pas croyant. Je peux le devenir en vitesse ? Juste pour sauver mon mec ?

Joaquin boit l’eau que je lui apporte et il reprend sa couleur normale.

— Tu es complètement con, dit-il, avec le nez encore un peu bouché. Je ne suis pas malade.

— Tu viens de tousser, noté-je.

Il nie ses symptômes. Ou alors c’est tellement la confusion dans sa tête qu’il ne s’en rend pas compte.

— J’avais la gorge sèche, et tu m’as fait rigoler, proteste-t-il en se resservant d’eau.

— Tu as soif ? C’est la fièvre ?

J’envoie les distances de sécurité aux orties. Tant pis si je me contamine aussi. Je pose ma main sur son front. Il est tiède, mais pas chaud. Joaquin soupire, et repousse ma main.

— J’ai eu quelques éternuements, ce n’est pas la fin du monde, assène-t-il. Je vais bien, mon ange.

Il nie encore, pour me protéger, je suppose.

— C’est la troisième fois que tu vas éternuer en cachette à la salle de bain, dis-je.

Joaquin renifle. J’ouvre la porte-fenêtre qui donne sur la terrasse. Les plantes en pots ont fleuri depuis hier, c’est le printemps et c’est magnifique. L’air est saturé d’odeurs de fleurs.

Joaquin est pris d’une nouvelle crise d’éternuements, et cette fois, il ne semble pas vouloir s’arrêter.

— Ferme cette putain de fenêtre ! halète-t-il en deux projections de gouttelettes.

Je me hâte d’obéir. Bien sûr, il a froid.

— Je vais appeler les secours, dis-je en prenant mon téléphone. Est-ce que tu arrives encore à respirer ?

Il ne répond pas, mais m’attrape la main et me prend mon téléphone.

— Je ne suis pas malade ! renifle-t-il.

Il éternue encore une fois, se mouche et renifle.

— Tu vois bien que si, dis-je, affolé.

Il est tout rouge.

— J’ai simplement un rhume.

Un rhume ? Joaquin, mon bad boy préféré, mon dur à cuir de petit ami, a un rhume ? Ça me parait complètement hallucinant. J’ai attrapé une bonne angine cet hiver, et Joaquin m’a soigné avec dévouement sans rien attraper lui-même. Et là, il chope un rhume ?

— On est confiné depuis presque une semaine, dis-je. Où as-tu pu attraper un rhume ?

C’est un virus, non ? Ou une bactérie ? Oh zut, au lieu de faire du droit, j’aurais dû faire médecine. Ce serait plus utile à l’humanité. Sauf que si j’avais suivi cette voie, je serais quelque part dans un hôpital au lieu d’être aux côtés de mon amour. Et si le monde doit finir, je veux mourir dans ses bras.

J’ai prononcé cette phrase à voix haute et Joaquin pousse un énorme soupir.

— Tu as fini de jouer les drama queens ? demande-t-il.

— Je m’inquiète pour toi, réponds-je d’une voix un peu tremblante.

Joaquin soupire à nouveau.

— Bon. OK, je t’ai menti, je suis malade.

Je le savais. Qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire ?

— Je suis malade toutes les années à la même époque, poursuit-il. J’ai le rhume des foins.

J’en reste bouche ouverte. Joaquin Mendez, bras droit redouté du redoutable Pax Hunter, a un bête rhume des foins ? Il est allergique, comme le premier môme venu ? Il toussa sa race dès que les bourgeons sont en fleur ? Un peu de pollen lui transforme le nez en fontaine ?

J’éclate de rire. Je ne peux pas m’en empêcher. Je suis plié en deux. J’en tousse, tellement je rigole.

— Ça va, ce n’est pas la peine de te foutre de moi, ronchonne Joaquin. Ça arrive dans les meilleures familles.

— Mais je ne savais pas que ça arrivait aussi aux caïds, m’esclaffé-je.

Joaquin me donne une bourrade, veut me renverser le canapé, mais il doit se reculer en vitesse pour éternuer.

— Tu veux un antihistaminique ? demandé-je. Encore que je crois qu’ils ont recommandé de ne pas en prendre.

— Je ne prends pas d’antihistaminique ! proteste Joaquin.  

— Pourquoi, ce n’est pas assez viril pour toi ?

J’ai dit cela en rigolant, mais je vois que c’est bel et bien le cas. Mon petit ami estime que se soigner est indigne de sa virilité.

Je l’embrasse sur le bout du nez.

— Je vais regarder sur Internet s’il existe des remèdes naturels, dis-je.

— Une vodka orange ferait l’affaire, grogne-t-il. De l’alcool pour désinfecter et de l’orange pour la vitamine C. A répéter plusieurs fois.

— Il est dix heures du matin, fais-je remarquer.

— Ce que tu peux être conventionnel. Bon, alors juste du jus d’orange.

— J’ai mis les oranges sur le balcon, dis-je.

J’ouvre la porte-fenêtre sans réfléchir. Un coup de vent nous amène du pollen. Joaquin éternue et me gueule de fermer cette hija de puta de fenêtre et de m’occuper de mes fesses.

— Tu ne veux pas plutôt que je m’occupe des tiennes ? proposé-je. Un bon orgasme, ça envoie des endorphines dans le sang, ça ne peut pas faire de mal.

— Tu veux soigner mon rhume des foins avec du sexe ? s’étonne Joaquin.

— Pourquoi pas ? Ecoute, nous vivons des temps inédits. Si ça se trouve, à la fin du confinement, je vais me faire un paquet de thunes en mettant la méthode Gabe Mitchell contre le rhume des foins sur le marché, à base de sexe.

Joaquin fait passer son tee-shirt par-dessus sa tête.

— Vive l’esprit d’entreprise américain.

A suivre…

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :