EPISODE 4 #PAX

Jeudi 19 mars 2020

J’aurais dû écouter mon mari.

Je vis un enfer sur terre. Je commence à me demander si je ne devrais pas rompre le confinement et aller habiter à l’hôtel, quitte à me choper ce fichu virus.

Je démonte mon flingue préféré, un Glock, pour la deuxième fois en deux jours. Je le nettoie, je le lubrifie, je le vérifie et je le remonte. J’aime ce Glock. Il est devenu mon refuge, mon pote, à qui je raconte tous mes malheurs.

Puis je pars dans une rêverie persistante. J’arrive dans ma cuisine, et je braque mon flingue sur ma belle-mère. Je lui ordonne de ma voix de chef de gang de lâcher son putain de quinoa et de prendre des pâtes, de la sauce tomate, des steaks, et de nous faire cuire tout ça, et que ça saute.

Je deviens dingue.

Ça fait quatre jours qu’on bouffe du quinoa, du riz complet et du poisson vapeur. Et des légumes. Plein de légumes. Je hais désormais les haricots verts.

Je vais déclarer l’indépendance de notre maison. Je vais créer un drapeau, avec une tête de mort sur fond rouge sang, et je vais m’autoproclamer président à vie. Nate sera mon premier ministre. Sam, mon beau-père, sera mon ministre de l’écologie. Sally sera l’unique prisonnière de cette dictature, en résidence surveillée dans sa chambre, où elle bouffera ce qu’on lui apporte et nous fichera la paix.

Elle a débarqué avec un nombre ahurissant de valises, non seulement celles avec lesquelles elle était revenue de voyage, mais trois supplémentaires remplies d’un bordel monstre, depuis des robes jusqu’à sa collection complète de CD.

Ah, dans ma dictature, je bannis également Céline Dion, Barbra Streisand et Elvis.

Puis Sally a investi la cuisine.

Le soir, je suis descendu en pensant manger un bon petit plat. Je me suis retrouvé devant une assiette de poisson sans sauce et du quinoa. Je n’en avais jamais mangé. Sachez que désormais je hais le quinoa. Et les haricots verts croquants.

J’aurais dû me douter, à voir le regard résigné de Nate, que ce n’était que le début.  J’ai sorti une bière du réfrigérateur pour faire passer tout cela, mais Sally m’a aussitôt tancé, me disant que l’alcool le soir n’était pas recommandé, et que la bière annulerait tous les bienfaits du repas équilibré qu’elle nous avait préparé.

J’ai reposé ma bière.

Le lendemain, j’ai été réveillé par le son d’une scie stridente, ou alors d’un animal qu’on égorge, ou un chat dont on coince la queue dans une porte.

Puis j’ai reconnu les paroles.

« My heart will go ooooonnnnn »

Déjà, à l’époque, quand Shelly passait la musique en boucle dans sa chambre, ça a failli finir en bagarre tellement cette chanson m’énervait. Mais l’entendre chanter par ma belle-mère porte la torture à un tout autre niveau.

Surtout que j’ai gardé mes horaires nocturnes. J’ai l’habitude de me coucher à quatre heures du matin, en rentrant du Blue Lounge, pour me lever à midi, après huit heures de bon sommeil réparateur. Sally a réveillé toute la maison à sept heures avec ses vocalises. Même les oiseaux ont fermé leur gueule, vexés par la concurrence. Nate a grogné et s’est mis son oreiller sur la tête.

Je me suis levé, j’ai passé un peignoir, histoire d’être décent, et j’ai interpellé Sally, qui hululait toujours dans le jardin. Je lui ai demandé de ma voix la plus courtoise si elle pouvait surseoir à son concert, vu que nous dormions encore.

— Mais mon chéri, il est sept heures passées ! s’est-elle écriée. Si vous voulez être en bonne santé, il faut se lever tôt, se coucher tôt et manger sainement.

Je lui ai expliqué qu’en tenant une boite de nuit, j’avais des horaires différents. Vous croyez que ça lui a cloué le bec ?

— Justement, mon chéri, c’est le moment de changer de vie ! Vois cela comme une opportunité. Reprends l’habitude de te lever à l’aube. Je vais faire mon yoga, puis je nous préparerai un bon petit déjeuner. J’ai amené mon thé vert.

Je déteste le thé vert. Je carbure au café. Le thé vert, c’est de la flotte vaguement parfumée pour moi. Comme Sally est ma belle-mère et mon invitée, je n’ai rien dit. J’ai secoué Nate, qui a grogné, et j’ai dû lui taper sur les fesses pour le faire sortir du lit. Cela dit, on était en retard à la table du petit déjeuner, parce que les fesses toutes roses de mon mari m’ont inspiré et qu’on a fait l’amour sous la douche.

Sally avait déjà tout préparé. J’étais affamé après ma petite séance intime avec son fils, et je m’attendais à un petit déjeuner digne de ce nom. J’ai eu droit à un machin qu’elle a baptisé céréales, mais sans goût, avec du lait végétal (donc, pas du vrai lait), et des fruits. Sans oublier le thé vert. J’ai voulu prendre du jus d’orange, mais Sally m’a stoppé comme si j’allais avaler de la cigüe. Cela allait me faire une deuxième portion de fruits et donc de sucre, et c’était trop.

J’ai croqué ma pomme sans rien dire.

Ensuite, Sally a pris son téléphone pour passer une commande de bouffe. Là, je l’ai stoppée net. J’ai fait livrer de la nourriture juste avant leur arrivée, on a assez pour deux semaines.

— Mais, mon chéri, il n’y a que de la viande surgelée et des conserves. Il nous faut du frais, voyons.

Je suis resté ferme.

— Sally, le but de ce confinement, c’est de ne pas voir des gens, d’une part, ensuite de ne pas obliger des employés à prendre des risques pour venir chez nous.

Elle a tiré la tronche, mais mon argument en faveur du petit personnel a payé. Puis elle a retrouvé le sourire en disant qu’elle allait faire l’inventaire de tout ce qui était mangeable dans ce que j’avais commandé. Autrement dit, rien, selon ses critères, comme elle est venue me le dire deux heures plus tard, alors que j’étais au téléphone avec mon homologue italien de Greenville, Ash Beneventi. On parlait livraisons de flingues, et voilà belle-maman qui entre sans frapper dans mon bureau pour me parler légumes.

Beneventi a explosé de rire, avant de m’avouer qu’il était en confinement avec toute sa famille dans leur grande villa. Et qu’il envisageait de se faire cryogéniser jusqu’à la fin de la pandémie.

— Je vais me débrouiller pour cuisiner quelque chose de sain, a finalement dit Sally en comprenant qu’elle me dérangeait en plein taff.

Je n’aurais jamais cru dire cela, mais je n’ai pas fini mon steak. Il n’avait aucun goût, vu qu’il était sans sel, sans sauce, juste avec des herbes.

— Tu ne manges pas, mon chéri ? m’a demandé Sally d’un ton soucieux.

— Pas faim, ai-je marmonné.

Nate et Sam, mon beau-père, finissaient sagement leur portion de bidoche, trop cuite en plus, parce que Sally estime que la viande rouge doit être parfaitement cuite pour éliminer toutes les bactéries. Ça ressemble à de la semelle de facteur, mais ce n’est pas grave, c’est sain.

Je repose mon flingue. Je le mets en sécurité dans mon tiroir de bureau, parce qu’on n’est jamais à l’abri d’un accident, surtout avec belle-maman en victime tragique. Nate est au téléphone avec son boss, il est en télétravail, il est concentré, et il me fait un vague sourire avant de revenir à sa conversation. Dehors, mon beau-père s’active dans le jardin. J’ai renvoyé le jardinier chez lui, avec la cuisinière, mais je dois dire que Sam le remplace avantageusement. Il taille des plantes comme un pro.

— Tu es un vrai champion, dis-je.

Je n’y connais rien en la matière, mais c’est joli à regarder.

— J’ai de l’entrainement, me répond-il avec un brave sourire.

Sam parle peu. Il avait son propre cabinet de comptabilité avant de prendre sa retraite. Il peut rester des heures tout seul, dans le jardin, à tailler ici et arroser là.

— Sam, je ne voudrais pas paraître grossier, commencé-je, mais il faudrait que tu parles à Sally. Je ne doute pas de ses bonnes intentions, mais franchement, je n’en peux plus. J’ai besoin de manger de la nourriture solide, de boire de la bière, et de dormir selon mes horaires.

Je m’abstiens de lui dire que j’envisage de brûler la collection de CD de Sally, qui les passe à fond dans le salon toute la journée. Ah oui, j’ai oublié de vous dire. Belle-maman a décidé de redécorer notre maison. Je ne pense que Nate et moi ayons notre mot à dire. Elle veut tout repeindre, changer les meubles, les tapisseries, les tapis, et elle passe tout son temps sur Internet à choisir notre nouveau cadre.

Je me dis qu’il sera plus rapide, à la fin du confinement, de déménager et de lui laisser la maison.

Sam a un sourire tranquille.

— Pourquoi ne pas lui dire toi-même ? me demande-t-il.

— Parce que je risque de m’énerver.

Sam me dévisage.

— Tu veux dire que tu pourrais devenir violent ? La frapper ?

Oui, je pourrais.

— Non, bien sûr. Mais je pourrais être grossier.

— Elle survivra.

Je comprends qu’il n’ira pas lui parler. Sam a bâti sa retraite tout en compromis. Il laisse Sally s’agiter à sa guise, tant qu’elle le laisse tranquille avec ses plantes. Il avale ce qu’elle met devant lui, mais garde des stocks de confiseries dans les poches de son tablier de jardinier.

Il a ses raisons, qui ne sont pas les miennes.

— Elle te teste, reprend Sam en coupant une fleur morte. Elle veut voir jusqu’où elle peut aller. Si tu n’y mets pas le holà, elle va te bouffer.

— Et Nate ?

— Nate a appris comment gérer sa mère. Ne le mêle pas à ça, s’il te plait. C’est de toi qu’il s’agit.

D’accord, belle-maman me teste. On va voir ça.

Je retourne dans mon bureau. J’ouvre mon armurerie personnelle. Je sélectionne plusieurs armes, dont un fusil à canon scié. Je prends une burette d’huile, un chiffon et plusieurs écouvillons. Je descends à la cuisine, et je pose le total sur la table, après avoir étalé une vieille nappe. Lorsque Sally arrive pour préparer le dîner, elle a un violent sursaut.

— Mon Dieu, mais qu’est-ce que tu fais ? s’écrie-elle.

Je glisse des balles dans le barillet d’un vieux Smith & Wesson, que j’enclenche avant de le faire tourner.

— Je nettoie mes armes. J’aime les armes, Sally, je ne te l’ai jamais dit ? Je suis un excellent tireur. Y compris sur cibles mouvantes. Un jour, j’ai dégommé un type qui courait en zigzag. Une balle en plein cœur, à vingt mètres.

Je raconte n’importe quoi. J’ai bien dégommé des types dans ma vie, je suis un bon tireur, mais je n’ai rien d’un psychopathe du flingue. Sally devient toute pâle.

— Tu as beaucoup d’armes ici ? demande-t-elle d’une toute petite voix.

— Je suis chef d’un des plus puissants gangs de Greenville, Sally. A ton avis ?

Jusqu’à maintenant, par amour pour Nate, j’ai toujours veillé à ce que mes beaux-parents ne me voient jamais armé, ou ne soupçonnent pas que je le suis, lors de nos rencontres. J’ai voulu donner une image aussi normale que possible à ma belle-famille, plutôt celle d’un gérant de boites de nuit que d’un gangster avec du sang sur les mains.

Je n’aurais pas dû.

Sally passe loin de la table. Dans son petit monde d’ancien agent immobilier, qui n’a jamais eu une arme en main de sa vie, je suis soudain déstabilisant. Elle a confié à Nate qu’elle trouvait « follement romantique » que je sois un gangster. Elle n’a jamais mesuré ce que cela voulait dire.

— Je vais attendre que tu aies fini.

— J’en ai pour un moment. Je vais te laisser un peu de place pour préparer le dîner. Ça me fera un peu de compagnie pendant que j’entretiens mes bébés.

Je vous jure que c’est la première fois que je parle ainsi de mes flingues. Mais Sally a un hoquet.

— Que vas-tu nous préparer de bon pour ce soir ? demandé-je. Je rêve de pâtes sauce bolognaise et de steaks bien juteux pour aller avec. Je monterais une bouteille de bon vin de la cave pour aller avec. Comme dessert, on pourrait manger un peu de glace, qu’en penses-tu ?

J’enclenche le chargeur d’un automatique. Sally sursaute.

— Je vais décongeler des steaks, dit-elle.

— Bien. Tu as des tomates en boite pour faire la sauce. Si tu veux, je peux t’aider.

— Non. Je vais le faire toute seule, bredouille-t-elle.

— Tu es sûre ? Après tout, tu es notre invitée, à Nate et moi.

Je suis à peu près aussi subtil qu’un éléphant dans un magasin de porcelaine, mais ça marche. C’est notre maison. C’est chez nous. Elle n’est qu’une invitée, pas la douairière qui a le droit de tout régenter.

Sally prépare le dîner suivant mes recommandations.

— Naturellement, je comprends que tu veuilles manger des choses différentes, dis-je, conciliant. Cependant, Nate et moi avons nos petites habitudes de couple, notamment pour les repas. J’espère que ça ne t’ennuie pas ?

Je nettoie le canon de mon fusil. Sally ne perd pas un de mes gestes, ni mon grand sourire de taré.

— Du tout, gargouille-t-elle.

Je nettoie la table après avoir remonté mes armes, et je mets les assiettes. Nate hausse les sourcils en voyant le plat fumant sur la table, mais ne dit rien. Sally a préparé un peu de poisson pour elle et Sam. Avant qu’elle ait pu le servir, je mets une portion de viande et de sauce dans l’assiette de mon beau-père. Il n’est plus tout jeune, mais il est en excellente santé, et selon Nate, il n’a aucune pathologie qui le force à faire un régime. Il bave littéralement lorsqu’il voit le monceau de pâtes que j’ajoute et me lance un regard reconnaissant.

— Bon appétit, dis-je.

Sous la table, la main de Nate vient se poser sur mon entrejambe. Juste une petite caresse, qui promet une nuit torride.

Au jeu de celui qui pisse le plus loin, Sally marque zéro, tandis que je score full strike.

A suivre…

(Note : Sam et Sally, ça vous rappelle quelque chose ? Les « vieux » sauront. 😉 )

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