RENEGADES LOCKDOWN EPISODE 3 : #NATE

Lundi 15 mars 2020

Je me suis réveillé comme d’habitude à 7 h, et j’ai bugué un instant en réalisant que je n’avais pas de train à prendre pour aller bosser. Du coup, je me suis rendormi jusqu’à midi. Pax est déjà debout, en train de préparer le petit déjeuner. Ce week-end, nous sommes tombés d’accord sur le fait de renvoyer tout le personnel, des gardes du corps à la cuisinière, histoire que chacun puisse rester avec sa famille. Pax versera les salaires comme d’habitude. Ai-je dit que j’avais épousé un gangster avec du cœur, mais qui le cache soigneusement ?

Du coup, à quinze heures, on est en train de faire le ménage. On a fermé certaines pièces de la maison dont nous nous servons pas, et je passe l’aspirateur dans la chambre, la cuisine et le salon pendant que Pax astique les sanitaires. Je vous jure que la vision de mon mari avec des gants en caoutchouc et une éponge à la main me perturbe. Surtout qu’il est en caleçon, comme moi, parce que de toute façon nous allons transpirer et que ce n’est pas la peine de s’habiller pour se changer dans deux heures.

La maison est propre et nous couverts de sueur lorsque mon portable carillonne. En voyant le numéro de ma mère, j’ai un coup au cœur. Ils sont censés rentrer de voyage aujourd’hui. Est-ce qu’ils sont malades ?

La vision de mes vieux, debout dans la salon de notre maison, me rassure un peu. On se parle par Skype, et ma mère lève les sourcils.

— On vous dérange ? Vous étiez en train de faire l’amour, les garçons ?

Je manque de m’étrangler.

— Maman !

— Vous êtes nus et en sueur, me répond ma daronne.

Pax est plié en deux de rire.

— On faisait le ménage ! Et nous ne sommes pas nus. On porte un caleçon.

C’est limite si je n’incline pas le téléphone pour lui prouver ma bonne foi. Ma mère secoue la tête.

— Ce n’était pas un reproche, mon chéri. Ton père et moi faisons plus l’amour que d’habitude, tu sais.

C’est une information dont j’aurais pu me passer, merci maman.

— Votre vol s’est bien passé, Sally ? demande Pax, qui s’est remis de sa crise de fou rire.

— Tout le monde était très nerveux, et l’aéroport était bondé, soupire ma mère. Si nous n’avons pas attrapé le virus, nous aurons de la chance. Enfin, votre père et moi avions des masques et des gants, grâce au professeur Berstein, tu sais, le proctologue. On s’est retrouvés sur le même vol retour.

Ma mère me montre le masque qui pend autour de son cou. Cela me rassure un peu.

— Personne n’a toussé, et personne n’avait de température dans l’avion, poursuit ma mère. Mais la catastrophe nous attendait ici !

Je sursaute.

— Quelle catastrophe ? Tu tousses ? Papa ?

— Mais non, intervient mon père, qui se tient derrière ma daronne. Arrête de les affoler, Sally. C’est la plomberie. Il y a eu une rupture de canalisation pensant que nous étions absents, et tout le rez-de-chaussée est inondé. Nous n’avons plus d’eau, du coup.

Il fallait naturellement que cela arrive maintenant.

— On cherche un hôtel où allait passer quelques jours, continue mon père. Mais tout a l’air complet. On a contacté le plombier, il ne peut venir que dans une semaine. En attendant, on a tout ouvert et l’eau s’écoule.

Je soupire. Mes vieux sont dans la panade.

— Venez chez nous, dit brusquement Pax. Vous êtes les bienvenus.

Non.

Non, mon chéri, ne fais pas cela. Discrètement, je lui passe la main dans le dos, et il a un léger sursaut, vite maitrisé. Il me regarde d’un air interrogateur.

— Merci, mon chéri ! s’exclame ma mère. Tu es un ange ! On reprend les valises et on arrive.

— Vous êtes sûrs qu’on ne va pas vous déranger ? demande mon vieux d’un air inquiet.

— Pas du tout. Il y a largement la place, assure Pax qui repousse discrètement ma main. On vous attend.

— Nous serons là dans deux heures, assure ma mère. Merci encore !

Pax coupe la communication.

— Qu’est-ce qui se passe ? demande-t-il. Pourquoi tu m’as pincé ? Tu ne veux quand même pas que tes vieux restent dans une baraque inondée et sans eau courante ?

— Non, bien sûr que non, assuré-je. Et c’est vraiment généreux de ta part de les accueillir chez nous, mon chéri.

— C’est normal, grogne Pax qui a horreur qu’on lui dise qu’il est un type bien. Quel est le problème, alors ?

Je pousse un grand soupir.

— Le problème, c’est ma mère, lâché-je.

Pax se met à rire.

— Allons, Sally est charmante.

Si seulement il savait. Je ne sais pas comment lui dire qu’il vient de signer pour l’enfer. Que la vie avec ma mère est tout, sauf charmante. Que mon père lui-même se planque dans le jardin toute la journée pour lui échapper lorsqu’ils sont à la maison. Il a fait construire une serre uniquement pour avoir un peu de paix en hiver. Même s’il adore le jardinage, qu’il a découvert avec la retraite, il aurait pu passer les mois froids dans son bureau, à lire ou regarder la télé. Il préfère s’isoler.

— Ma mère va vouloir tout régenter, dis-je. Tu te rappelles notre mariage ?

— C’est le rôle d’une mère de vouloir organiser le mariage de son fils, répond-il en haussant les épaules. De toute façon, au final, on a fait comme on voulait.

— Et ma mère nous en a voulu, lui rappelé-je.

— Je n’ai pas eu cette impression.

— Parce qu’avec toi, elle n’ose pas. Mine de rien, tu es encore le bad boy qui a épousé son fils, elle a un peu peur de toi.

Pax éclate de rire.

— Tu dis n’importe quoi ! Je doute que ta mère ait peur de qui que ce soit. De toute façon, que veux-tu qu’elle organise ici ? Ce n’est pas comme si nous allions organiser des soirées.

— Elle va vouloir régenter la cuisine, déjà, et décider ce que nous devons manger.

— Vu que nous n’avons plus de cuisinière, et que je sais à peine me faire cuire des pâtes, je veux bien que quelqu’un nous aide.

— J’espère que tu aimes les crudités, les fruits et le riz vapeur, mon chéri, dis-je. Et le poisson vapeur. Et tu peux dire adieu à ton bourbon du soir. Je ne parle même pas de ta bière de fin d’après-midi. Ma mère est au régime depuis qu’elle a vingt ans.

Je vois le visage de mon mari se décomposer. Il n’est pas du genre à faire un régime. Il est plutôt du genre à manger des steaks épais comme ma main, avec des pâtes sauce tomate, et quelques haricots verts au bord de l’assiette pour décorer. Et il fait passer le tout avec de la bière avant de manger un dessert lacté.

— Ta mère mangera ce qu’elle voudra, grommelle-t-il. De toute façon, j’ai décidé de suivre l’exemple de Gabe et Joaquin. Je vais faire livrer de la bouffe en conserve, des surgelés et des pâtes. Je ne veux plus voir quiconque franchir le seuil de cette maison dès que tes parents seront là et que le plein sera fait.

— Elle va te mettre la misère, préviens-je.

— Elle peut essayer. Ecoute, Nate, peut-être que ta mère a encore de l’autorité sur toi, et c’est tout naturel. Tu as vu comment la mienne a réagi pour le confinement ? Je lui ai obéi.

— Je croyais que c’était parce que tu pensais qu’elle avait raison.

Pax renifle.

— En fait, c’est surtout parce qu’elle est capable de m’envoyer dans ma chambre sans dîner si je ne lui obéis pas. Et je suis capable de le faire. C’est ma daronne, mec.

— Voilà. Tu as tout compris. C’est ta daronne. Et tu viens d’inviter la mienne à rester avec nous pour une durée indéterminée. Dans huit jours, tu seras à bout de nerfs. Et nous avons des armes à la maison. Sans compter que tu sais faire disparaitre un corps.

Pax me regarde d’un drôle d’air.

— C’est à ce point ? demande-t-il.

— C’est pire. Tu aimes Barbra Streisand et Céline Dion ?

— Pas spécialement, non.

— Dans une semaine, tu les détesteras. Ma mère les passe en boucle. Ah, ça me fait penser, il faut fermer le salon du premier.

— Pourquoi ? Au contraire, ça ferait une pièce privée pour tes vieux, s’étonne mon mari, encore naïf.

— Il y a un piano. Ma mère joue du piano. Et elle chante.

Cette fois, Pax comprend la catastrophe qui vient de s’abattre sur nos têtes.

— Je vais fermer le salon à clé, et jeter la clé, annonce-t-il. Ce salon n’existe plus. Il n’a jamais existé.

J’espère que cette mesure suffira. Connaissant ma mère, j’en doute.

A suivre…

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