EPISODE 2 #JOAQUIN

Gabe en plein effort de reception des commandes…

Vendredi 13 mars 2020

Je dois reconnaître que Pax vient de me foutre les jetons. Je connais le boss depuis des années. Il sait prendre des risques quand beaucoup de caïds reculeraient. Le voir tout fermer d’un coup me stresse. J’appelle tout le monde, j’envoie des mails et des sms en copie pour informer le personnel que les Blue Lounge de New York resteront fermés jusqu’à nouvel ordre. Je reçois pas mal de réponses en mode « nan, mais faut pas panique comme ça » et j’envoie tout le monde sur les sites de news italiens anglophones. Je préviens aussi certains de nos associés de l’ombre que ce n’est pas la peine de venir pour la roulette ou les combats.

J’ai droit à des injures et des menaces de mort, rien que ça, parce que ces messieurs ont parié, parce que ces messieurs veulent leur dose de roulette et de frissons. Je leur affirme que tous les paris seront remboursés et ça les calme un peu.

Bon sang, gérer un business illégal en temps de crise n’est pas une sinécure, je vous le dis. Je me prends une volée de messages me traitant de fiotte (j’en suis une, fièrement), de petite bite (non, je peux t’envoyer une photo à côté d’un double décimètre pour le prouver), et pas mal d’autres amabilités. Je note, je note. Les comptes se règlement quand on sera sortis de la zone rouge.

J’entends des voix dans le hall de notre petit nid d’amour. On a sonné une bonne demi-douzaine de fois et Gabe s’est précipité en me criant qu’il s’en occupait. Mais qu’est-ce qu’il fout, ce petit con ? S’il faut vraiment se confiner, ça veut dire ne pas être en contact avec les autres, non ? Il a refusé d’aller en cours ce matin pour éviter l’amphi blindé, selon lui, de virus, et c’est pour recevoir du monde ?

— Merci, et bonne journée, dit l’homme de ma vie en tendant une enveloppe à un livreur.

La porte claque et Gabe m’adresse un grand sourire.

— C’était la dernière livraison, on a tout.

Je ne trouve pas les mots. Nous avons un grand appartement, grand comme un appart’ de gens friqués à New York. Par conséquent, nous avons un grand hall, et comme on a emménagé il n’y a pas si longtemps, nous n’avons pas encore eu le temps de le meubler d’autre chose que d’une commode, d’un porte-manteau, et d’une lampe.

Tout a été repoussé dans un angle. Le reste du sol disparait sous des cartons et des cartons et encore des cartons de… trucs. Des packs d’eau, des packs de bière, des packs de lait et de lait végétal. Et surtout des packs de Coca. Gabe est accro à cette boisson. Il essaie de s’en sevrer, mais il en boit encore un demi-litre par jour au minimum. Si je compte le nombre de packs, avec les cartons de canettes, que je multiplie par dix ou vingt, et que j’ajoute l’âge du capitaine, avant de diviser par deux pour le demi-litre… Gabe a de quoi tenir pendant trois mois.

Et je ne parle pas des stocks de denrées alimentaires variées, depuis des bonbons (sérieusement, à son âge ?) jusqu’à de la farine (aux dernières nouvelles, aucun de nous ne sait faire de la pâtisserie). Il y a même des produits d’entretien.

— Tu es tombé sur la tête ? demandé-je. Que va-t-on faire de tout cela ?

Mon amant hausse les épaules, ce qui fait danser ses cheveux blonds sur ses épaules.

— Ben, on va le stocker et le consommer. A partir de maintenant, on ferme la porte et on ne sort plus.

— Tu n’es pas sérieux ? fais-je. On ne peut pas rester enfermé trois mois. 

— Si, on peut. On a un grand balcon. Ah, pendant que tu dormais, j’ai fait livrer un tapis de courses et un vélo, et aussi des appareils de musculation.

OK. Il est devenu dingue.

— Gabe, mon chéri, dis-je en l’enlaçant, il y a un virus dehors, je suis d’accord. Pax vient de m’ordonner de fermer les clubs, ce que je viens de faire. On évite les contacts, d’accord. Mais. On ne va pas rester ici pendant trois mois sans sortir et faire les courses.

— C’est pourtant le principe du confinement. Ecoute, je sais que ça peut te paraître excessif, mais j’en ai parlé avec mon père.

Aïe. Le père de Gabe, le juge Mitchell, est du genre à avoir deux fusils de chasse chez lui pour se protéger alors qu’il ne sait pas s’en servir.

— Et que t’a dit ce bon juge ? demandé-je en essayant de contenir l’ironie dans ma voix.

— Que ça allait durer longtemps, répond Gabe. Il a fait des courses lui aussi, et il a bien l’intention de ne plus sortir. Je pense qu’il a raison, tu sais. Mon grand-père maternel était un survivaliste, il m’a appris plein de choses quand j’étais môme. Bon, je pensais que c’était un vieux con qui délirait, mais j’ai quand même retenu un truc ou deux.

— C’est quoi la prochaine étape ? On s’arme et on monte la garde ? demandé-je en désignant la porte de notre appartement.

— Pas besoin de s’armer avec l’armurerie que tu planques dans ton bureau, rigole Gabe. Et nous avons une porte blindée.

Mais c’est qu’il est sérieux. Je vais lui interdire de regarder The Walking Dead, ça lui met la cervelle à l’envers.

— Gabe, soupiré-je. Les autorités vont prendre les choses en main.

Mon blondinet préféré se met à rigoler.

— Avec le président qu’on a ? Tu rigoles. De toute façon, mon grand-père disait qu’en cas de catastrophe, mieux valait ne compter que sur soi. Les puissants sont les premiers à se terrer ou à fuir.

Il n’a pas tort.

Je fais le tour des cartons de victuailles. Dans un coin, il y a une montagne de papier toilette.

— Ça donne la diarrhée, ce truc ? demandé-je.

— Dans certains cas. Mais bon, tout le monde se précipite sur le papier toilette, alors j’ai pris mes précautions.

Je fais un rapide comptage.

— On a… oh, bordel, on a 120 rouleaux ! A un rouleau par jour pour deux, ce qui est déjà énorme, on tient quatre mois.

— Oui, et bien quand tu auras une gastro, tu seras content que j’aie vu large.

J’ouvre un autre carton et j’éclate de rire. C’est du lubrifiant. Un plein carton de lubrifiant.

— On va s’ennuyer un peu, sourit Gabe.

Je suis partant. Ce serait con de tomber en rade de lubrifiant au 99ème jour de confinement.

J’ouvre un autre carton, et mon amoureux se précipite.

— Tu ne vas pas tout inspecter !

Je le ceinture d’un bras et je prends un grand flacon dans le carton, qui en est rempli. C’est de l’après-shampoing, d’une marque bio, spécial cheveux blonds et spécial cheveux longs.

Gabe utilise de l’après-shampoing ? Et il y a un autre carton rempli d’un soin pour les cheveux. Il fait des masques capillaires ?

— Tu as des cheveux magnifiques, dis-je d’un ton étonné. A quoi ça va te servir ?

Il soupire.

— Tu crois que je les obtiens comment, ces cheveux magnifiques ? Par l’intervention divine ?

— Autrement dit, dis-je en passant la main dans ses boucles blondes, tu triches ?

— Non, je ne triche pas ! proteste-t-il d’un ton boudeur. Je mets en valeur ce que la nature m’a donné.

— Tu triches, le taquiné-je.

Gabe se dégage et ouvre un dernier petit carton. Il en sort un petit pot de crème.

— Parce que tu ne triches pas, vieil homme ? Je sais que tu te tartines de crème antirides tous les soirs. Je la sens sur toi.

Touché. Je vis avec un mec qui a dix ans de moins que moi, il est normal que je m’entretienne pour ne pas vieillir prématurément.

— Si on reste confiné assez longtemps, tu en auras besoin aussi, le taquiné-je.

Il ouvre de grands yeux.

— Ne parle pas de malheur. De toute façon, le grand avantage du confinement, c’est qu’on n’aura pas à se raser et à s’habiller.

Je lui tape sur les fesses.

— Okay, on va établir quelques règles. Tu peux te balader à poil si tu veux, je t’y encourage même, mais tu es prié de rester propre, rasé de près et les cheveux plein « d’éclats de soleil », dis-je en lisant la pub sur le flacon de soin.

Pour toute réponse, Gabe me tire la langue. Puis il fait passer son tee-shirt par-dessus sa tête.

— Qu’est-ce que tu fais ? demandé-je.

— Je me mets en tenue de confinement.

A suivre…

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