RENEGADES LOCKDOWN : PAX

EPISODE 1

Vendredi 13 mars 2020

— Tu vas me faire le plaisir de fermer le Blue Lounge et d’aller confiner ton petit cul dans ta villa avec ton mari, Paxton Bruce Hunter !

Quand ta daronne commence à t’appeler par ton nom entier, ça veut dire que ça chauffe pour toi. Je me retiens de soupirer dans mon smartphone, ma mère l’entendrait. Je tente un lamentable et pathétique,

— Mais, maman, le président a dit que…

— Et depuis quand tu écoutes ce connard, bordel ? s’écrie Linda Hunter, ma merveilleuse mère. On est allé à l’hôpital ce matin pour le check-up de ton père, et j’ai parlé avec des infirmières. C’est une pandémie. Il va y avoir des morts.

— Je comprends que tu t’inquiètes pour papa, avec son cœur, réussis-je à placer.

— Tu es concerné aussi, espèce de petit branleur ! Il y a de plus en plus de cas graves parmi les jeunes. Des types de 30 ans sont en train de mourir ! Alors tu fermes le Blue Lounge et tu rentres chez toi !

— M’man, le week-end représente notre plus gros chiffre d’affaire, plaidé-je, et je ne te parle pas du reste.

Mes autres activités se passent aussi le week-end. Entre la salle de jeux et les combats MMA qui vont se dérouler samedi et dimanche, on va se faire un paquet de thunes.

— Mais que tu es con !

J’en reste sans voix. Ma mère m’a traité de bien des choses depuis que je suis né, mais con n’en a jamais fait partie.

— Merci, dis-je, vexé.

Ma mère soupire fort.

— Ton club et ses annexes sont un véritable bouillon de culture. Des centaines de gens vont venir, certains sont infectés sans le savoir. Ils vont contaminer les autres. Tiens, ils peuvent contaminer le maire, à son âge, ce ne serait pas bon. Ils peuvent te contaminer et tu peux tomber malade.

Mouais, je veux bien pour le maire, parce que ce bon vieux Hughes n’est plus tout jeune, mais je viens tout juste de passer les trente ans, je pète la forme, alors je ne suis pas inquiet.

Peut-être que je le devrais. Ma mère n’est pas du genre à paniquer pour rien. En septembre 2001, elle est restée d’un calme olympien pendant que ça partait en couilles autour de nous. Elle a affronté la perte de notre maison en 2008 avec ce même calme et nous a guidés durant la crise. Pourtant, là, j’entends la peur dans sa voix, et c’est bien la première fois. Même lorsque mon père a fait sa crise cardiaque, elle a mieux réagi.

— M’man, tu crois vraiment que c’est grave ? demandé-je d’une toute petite voix.

— Oui. Regarde en Chine et en Italie. Les gens meurent. La seule solution, c’est de se confiner. Mieux vaut perdre de l’argent que la vie, Pax, mon chéri.

Son ton soudain tout tendre me fait encore plus peur que ses vociférations mettant en doute mon intelligence. Je me rappelle ce que m’a dit Nate ce matin, avant de partir au bureau, que les gens commençaient à quitter la ville. Son boss envisage de fermer le cabinet d’avocats et de mettre tout le monde au chômage technique.

J’ai vu pas mal de films catastrophes quand j’étais ado, et je me suis toujours dit que je ne serais pas le connard qui attend le dernier moment pour s’enfuir ou pour se planquer. Sauf que pour bien réagir, il faut être conscient qu’on est en danger. Jusqu’à cet instant précis, j’étais encore en mode « bof, le virus touche les vieux et les malades, je ne suis ni l’un ni l’autre, donc business as usual ».

— OK, m’man, je ferme le club et le reste. Et je vais dire à Nate qu’il ne va pas travailler lundi. Tant pis s’il se fait virer.

— Tu prends la bonne décision. Pense à faire des courses, mais utilise les services de livraison, ne va pas dans les magasins.

Je lui promets tout cela, et plus encore, et je raccroche après lui avoir dit que je l’embrasse. Je texte à Nate, qui est à New York, de rentrer par le premier train. Il me répond qu’il est en train de fermer son bureau, parce que son boss a décidé de boucler le cabinet en début d’après-midi. Je pense à Nate qui va se taper tout le trajet en train, avec des tas de gens potentiellement infecté, et je prends peur.

— Loue une voiture, dis-je. Et dis-moi quand tu seras à la maison. Et lave-toi les mains.

Je reste un moment debout devant mon beau bureau, le visage dans les mains, ce qui n’est pas prudent. Je passe dans ma salle de bains privée et je me nettoie les mains. Je désinfecte mon smartphone. Je me demande comment avertir tout le monde que le club ne va pas ouvrir.

Je panique.

C’est indigne d’un chef de gang. Je suis censé montrer l’exemple. Je pense un instant convoquer tout le monde pour une réunion d’urgence, et je me rends compte à quel point c’est dangereux. Je préfère envoyer un email à tout le monde, expliquant que le club ferme, que les annexes ferment, et que tout le monde doit rentrer chez soi et ne plus en sortir. Je double d’un sms pour les employés qui ne penseraient pas à vérifier leur mail. Je reçois illico un appel de Joaquin, mon second, qui est désormais en poste à New York pour gérer les deux Blue Lounge que nous y avons ouverts.

— C’est quoi ce délire ? me demande-t-il. Tu fermes la veille d’un week-end ?

— Tu es au courant qu’il y a une pandémie ? rétorqué-je.

— Ouais, j’ai entendu, rigole-t-il. Panique pas, Hunter, on dirait Gabe. Il a refusé d’aller en cours ce matin, il est en train de réceptionner des commandes de bouffe. On va avoir de quoi tenir pendant un mois avec qu’il a pris. Et je ne te parle même pas du papier cul.

Il est mort de rire, l’enfoiré.

— Tu es où ?

— Chez moi, j’allais partir.

— Ne va pas au club. Emaile tout tes employés. On ferme tout. On passe en lockdown.

Il y a un silence.

— Tu es sérieux ? finit-il par lâcher.

— Je suis sérieux. Ma daronne m’a appelée. Elle a la trouille.

— Linda a la trouille ?

Joaquin réagit de la même façon que moi. On est de grands garçons tous les deux, mais si ma mère et celle qui est quasiment devenue la mère adoptive de Joaquin panique, alors ça veut dire qu’on est dans la merde.

— Elle m’a suppliée de fermer le club. De rentre me confiner. J’obéis. Fais-en autant. Ecoute ton mec.

— OK, dit finalement Joaquin. Je boucle tout. On va se confiner dans notre appartement.

Leur appartement est un loft où tu peux faire du roller tellement c’est grand. Ça va, ils ne seront pas l’un sur l’autre. Ou peut-être que si, mais uniquement parce que ce sont des baiseurs invétérés.

— On se tiens au courant, mec, dis-je. Prend soin de toi, okay ?

— Prend soin de toi aussi, Hunter.

Merde, on ne s’est jamais dit ça. On se comporte comme si on partait à la guerre.

D’accord, j’ai la trouille.

Je mets ma veste, je prends mes affaires, je fourre tout mon bordel dans un sac à dos, parce que j’ai l’impression que je ne vais pas revenir avant un moment, et je sors. Je croise des employés qui m’interpellent.

— Rentrez chez vous, dis-je.

Je me retrouve dans la salle principale du Blue Lounge, où tout le monde s’est réuni. Autrement dit, j’ai provoqué bien malgré moi ce que je voulais éviter, une réunion.

— Bon, les mecs, dis-je en m’asseyant sur le bar, sous le regard courroucé de Sam, parce que c’est interdit. C’est la merde. Ce virus est dangereux pour tout le monde, y compris les gens jeunes et en bonne santé. Donc, on ferme. On rentre tous chez nous. Vous n’avez rien à craindre pour vos salaires, ils vont seront versés en temps et en heure. Je vous le garantis personnellement.

— Mais c’est vraiment sérieux ? demande Sam, qui se met à ranger les bouteilles.

Je soupire. Et je me décide à leur dire la vérité.

— J’ai reçu un appel de ma daronne. Vous la connaissez, elle n’est pas du genre à crier aux petits pois pour rien. Elle était paniquée. C’est elle qui m’a dit de tout fermer. Et vous savez quoi, les gars ? Je vais obéir à ma maman. Rentrez tous chez vous et restez-y. Et pas de poignée de mains ou de bises. On reste loin les uns des autres.

Mon discours jette un froid. Puis tout le monde se disperse. Je fais le tour du club, après avoir mis mes gants en cuir, sans vraiment savoir s’ils vont me protéger. Je verrouille tout, j’enclenche les alarmes, je vérifie qu’il ne reste personne. Je contacte le community manager du Blue Lounge pour lui demander de faire passer le message sur le site et les réseaux sociaux.

Ladies and gentlemen, on ferme. Rentrez chez mémé et restez-y.

Je retrouve Maddox sur le parking. Il va pour me ramener à la maison, mais je lui fais signe de rester loin.

— Rentrez chez toi, et restes-y, dis-je. Je peux conduite jusqu’à la maison.

— Oui, boss.

Il ne pose pas de questions. C’est un ancien militaire, il a appris à obéir. Je grimpe dans ma caisse et je démarre.

Et je tombe sur des embouteillages complètement inhabituels à cette heure de la journée, même un vendredi. Je profite de longues pauses à l’arrêt pour passer une commande au supermarché. L’appli bugue. Certains produits ne sont déjà plus disponibles. C’est quoi ce bordel ?

J’arrive à la maison après avoir poireauté pendant plus de trois heures dans les embouteillages. Nate ne doit pas être encore rentré. J’ai mis la radio, ça ne parle que de bouchons sur des kilomètres. J’entends soudain un vrombissement au dessus de la villa et je lève les yeux. Un hélicoptère est en train de se poser sur la pelouse toute neuve de notre parc. C’est quoi ce bordel ?

Nate descend de l’engin, court vers moi, s’arrête à deux mètres.

— Il y avait trop de bouchons, j’ai pris un hélicoptère. Tu as de la thune ? J’ai promis du liquide au pilote.

Nate, dans toute sa splendeur. J’éclate de rire.

A SUIVRE…

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